Jean Sénac l’Algérien, d’une libération poétique à l’autre

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La réédition des Œuvres poétiques de Jean Sénac était attendue par la force de la seule poésie, jouant à contretemps de l’Histoire. Mais c’est une voix aussi émancipatrice qu’inventive, parmi les plus aventureuses des poésies de langue française marquées par la colonisation, que ce poète hors pair fait entendre tout près, à travers les secousses de son pays d’élection, l’Algérie.

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Le poète en a impressionné plus d’un, et pas des moindres (Camus, Char, au premier chef…). Sa fin tragique (il meurt assassiné dans la nuit du 29 au 30 août 1973, à Alger) a laissé orphelins nombre de jeunes poètes, écrivains et artistes algériens.

« Pied-noir » d’origine espagnole engagé pour l’indépendance lors de la guerre d’Algérie, poète « au lyrisme épouillé », a-t-il écrit peu avant sa mort, d’un « homme réconcilié avec la chair nue du poème », Jean Sénac est une des voix majeures du XXe siècle des poésies de langue française marquées par la colonisation.

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Vingt ans après une première parution à la même enseigne d’Actes Sud, la réédition de ses Œuvres poétiques, devenues introuvables, était attendue. Car de ce poète qui s’est confronté à l’Histoire, seule l’œuvre entière permet d’appréhender les ressorts complexes et le profond continu par-delà ses variations dues à la force des événements. Sous une couverture d’un bleu clair outremer, cet ouvrage de 800 pages (que son apparat critique assimile à une Pléiade) rassemble la majeure partie des écrits de Jean Sénac, à l’exception de son récit romanesque, Ébauche du père, de ses écrits critiques sur l’art ou sur la poésie algérienne. Outre les maîtres livres qui le ponctuent – Avant-Corps (paru en 1968, écrit en 1966-67) et Dérisions et Vertige (paru en 1983, écrit en 1967-1972), on ne se lasse pas d’y retracer une appropriation inventive, stupéfiante de la poésie moderne française.

Mais cette œuvre, à l’instar de celles essaimant des Antilles du « Nouveau Monde » à Madagascar, en passant par l’Afrique, n’en a pas moins dû naviguer par les écueils issus de l’Histoire du vieux continent. Pour Sénac, dans l’immédiat après-guerre, l’écueil eut pour nom de guerre l’Algérie. Le poète eut tôt fait de fixer au-dessus de son rivage méditerranéen ce soleil à cinq branches rayonnantes par lequel il signait ses lettres et certaines de ses harangues révolutionnaires, le poème tenant pour lui, comme pour Paul Celan, dans la paume d’une main ouverte et tendue.

Pour les écrivains et artistes qui y résident, le moment de l’après-guerre est toujours celui de l’Histoire dans une Algérie plongée sous l’ordre colonial. En 1946, Sénac a vingt ans. « Je suis de ce pays. Je suis né arabe, espagnol, berbère, juif, français », s’exclame-t-il dans Ébauche du père. Il ne reviendra jamais sur cette représentation d’un peuple forcément pluriel, l’englobant dans une geste revendicatrice, un des aspects de son œuvre poétique que d’aucuns voudront privilégier (surtout en Algérie, après l’indépendance).

Jean Sénac, été 1951 © Photo T. Saulnier, coll. bibliothèque de l'Alcazar, Marseille. Jean Sénac, été 1951 © Photo T. Saulnier, coll. bibliothèque de l'Alcazar, Marseille.
Quand s’ouvre la décennie qui mène à la guerre d’Algérie, le jeune Sénac est à Alger. Il collabore très activement à divers cercles artistiques, crée des revues, se lie aussitôt avec des écrivains de son âge (parmi lesquels Kateb Yacine, Mohammed Dib, qu’il publie et fait connaître…), mais aussi avec de nombreux peintres. Il fonde son propre groupe poétique, le cercle Lélian, où d’emblée les références à Baudelaire, Verlaine, Federico García Lorca, Walt Whitman se révèlent essentielles. La rencontre avec celui qui le surnomme alors « su hijo », Albert Camus, est décisive pour sa maturation intellectuelle, pour l’essor de son œuvre. Dans ces années, Sénac compose ses premiers Poèmes, ce recueil si sobrement intitulé qui, par les soins de Camus et Char, est publié à Paris, aux éditions Gallimard, en 1954, l’année même où la guerre d’indépendance est déclarée en Algérie.

Comme l’a souligné à de multiples reprises Hamid Nacer-Khodja, un des grands spécialistes de l’œuvre de Sénac, qui signe la postface de ses Œuvres poétiques, Jean Sénac est un des premiers à faire la distinction entre la littérature des Français d’Algérie (Camus, Roy, Roblès, etc.), « fidèle, selon lui, à une tradition humaniste européenne », et la littérature algérienne de langue française dont les écrivains « ont été appelés pour porter témoignage du drame qu’ils partageaient avec leur communauté ».

De France, volant à René Char – qu’il admirait – le « nous » fédérateur hérité pour une grande part de la poésie de la résistance française, Sénac donne libre cours à une veine d’écriture engagée, déclarative qui nourrit tant Le Soleil sous les armes (en 1957), son texte d’allégeance à la cause nationale de libération algérienne – provoquant sa rupture avec Camus –, que ses longs poèmes présents et à venir : Matinale de mon peuple (1961, écrit entre 1950 et 1961), Aux héros purs (1962), Citoyens de beauté (1967, écrit en 1963-66). Comme le précise Hamid Nacer-Khodja, dans cette période, Sénac « rejoint [dès 1955] la Fédération de France du Front de libération nationale au sein de laquelle il rédige des tracts, organise des réseaux, établit des liens entre le FLN et son rival, le MNA (Mouvement national algérien) ».

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