Un Bottin des personnages de fiction

Par Pierre Senges (En attendant Nadeau)

« Ladresse a valeur de preuve. » Dans un roman, elle prend l’effet de réel en charge. Se prêtant au jeu, Didier Blonde recense, dans son Carnet dadresses, les lieux où vécurent des personnages de fiction. Un dictionnaire malicieux.

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Au cours des années 1930, Ramón Bonavena consacre six volumes de 900 pages à la description de l’angle nord/nord-ouest de sa table de travail en pitchpin ; son plus grand exploit est de parvenir à les faire paraître. Plusieurs décennies plus tard, Thomas Clerc consacre les 400 pages de Intérieur aux 50 mètres carrés de son appartement. Ces derniers jours, le Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre est redevenu un livre de référence, en concurrence avec un autre, plus célèbre, plus récent, dans lequel il est question de bubons. C’est dire si la littérature gagne parfois, pour des raisons d’hygiène mais peut-être aussi par économie et pur plaisir esthétique, à renoncer au grand large pour s’en tenir à des surfaces plus domestiques ; il est d’ailleurs temps de rappeler que confins ne désigne pas les antipodes mais une limite dans le proche voisinage – combien de temps avons-nous ainsi vécu dans l’erreur, en toute innocence ?

Le moment est venu de se concentrer sur un monde fascinant : l’intérieur d’un chez-soi ou de quelques chez-soi plus ou moins contigus ; mondes labyrinthiques, complexes, étonnamment panoramiques ou faits de multiples replis qu’il s’agira d’explorer (ou dans lesquels il faudra passer l’aspirateur).

24, rue Tournefort, emplacement de la pension Vauquer dans «Le Père Goriot» de Balzac. © Eugène Atget CC0 Paris Musées/Musée Carnavalet 24, rue Tournefort, emplacement de la pension Vauquer dans «Le Père Goriot» de Balzac. © Eugène Atget CC0 Paris Musées/Musée Carnavalet
Si ces confins durent, il y a des chances pour qu’on se passe de la littérature de voyage, c’est bien triste, et que la famille des écrivains voyageurs disparaisse peu à peu, c’est vraiment dommage. Rappelons tout de même, pour se consoler, le conseil de Flaubert à Feydeau, alors en vadrouille en Égypte : « Je repousse absolument lidée que tu as d’écrire ton voyage : 1° parce que cest facile ; 2° parce quun roman vaut mieux. » On se contentera alors de faire comme Jean B., du Voyage de noces de Patrick Modiano, cité à la lettre B de ce Carnet dadresses de quelques personnages fictifs de la littérature : prévoir un voyage à Rio, renoncer à prendre l’avion, passer le reste de ses jours dans divers hôtels, à Paris. En juin prochain, si tout se passe comme prévu, la ville de Saint-Malo accueillera le festival des Étonnants Sédentaires.

Didier Blonde est à coup sûr l’un de ces étonnants sédentaires, attentifs et amoureux de tous les étonnants sédentaires trouvés dans sa bibliothèque, auteurs et personnages confondus. À l’origine de sa passion singulière pour les adresses, les vraies, les fausses et les fictives, on trouve Arsène Lupin, « qui a autant dadresses (provisoires) que didentités (empruntées) sans parler des femmes (pleines de charme) ». Ces adresses de Lupin, le Carnet prend plaisir à les déployer sur deux pages ; seul Fantômas (écrit ici « Fantômas ! ») fait mieux, page 111.

En plus de Fantômas avec son point d’exclamation et d’Arsène Lupin, on trouve Fandor, Dantès, François Bouvard, Juste Pécuchet, Nana, Maigret, Bartlebooth et beaucoup d’autres, rangés selon l’ordre le plus arbitraire et fantaisiste qui soit, l’ordre alphabétique (jusqu’à Zazie, mais à ce nom, Mister Blonde triche).

Un carnet d’adresses ne suffisant pas, l’auteur ajoute un index par arrondissement, un index par rue, des remerciements, une table des matières, une page « du même auteur » et un colophon plutôt sobre. Dans un prélude d’une cinquantaine de pages, il explique comment il est devenu peu à peu le psychopompe des intérieurs parisiens, l’intercesseur entre un monde de fiction et les cadastres officiels ; comment il en est venu à traquer l’adresse réelle dans les romans et les feuilletons, à vérifier sur place l’exactitude d’un numéro, à attendre comme un transi (un amoureux) sous les fenêtres de la rue de Choiseul l’apparition de Marie Arnoux, celle de L’Éducation sentimentale.

Bien sûr, « ladresse a valeur de preuve », elle prend en charge le fameux effet de réel, mais l’auteur ne fait pas dépendre son plaisir ni sa curiosité d’un simple supplément de réel : il le sait pertinemment, « il y a quelquun derrière » ces jeux d’adresses : un auteur conscient de ses effets, de ses mensonges, des allusions et des trompe-l’œil, conscient de s’adresser à un lecteur (mettons Didier Blonde) prêt à jouer à son tour avec le vrai et le fictif. Le tout donne lieu parfois à de délicieux jeux de miroirs, comme quand Maurice Leblanc attribue à Lupin son adresse et son propre numéro de téléphone (648 73), ou quand un certain Georges Sim héberge Maigret pour quelques jours. (Notons au passage que Leblanc attribue à Lupin son propre numéro de téléphone dans un livre intitulé La Dame blonde que Blonde surnomme alors son Bottin personnel.)

« Caves, cryptes, catacombes, couloirs, passages secrets, fonds de Seine parcourus d’étranges lueurs » : c’est bien cette fascination pour les dessous et les interstices qui motive Didier Blonde, lecteur et auteur, mais cette curiosité reste intacte à l’air libre – et la surface, celle du Paris d’aujourd’hui ou celle des cartes officielles, n’est jamais pour lui un désenchantement. S’il descend régulièrement au rez-de-jardin de la Bibliothèque nationale de France, dans la salle X (elle existe), pour y consulter « la collection complète des Didot-Bottin » sur microfilms, c’est pour faire renaître toujours cette excitation particulière à l’endroit où le vrai et le fictif sont sur le point de se toucher.

Coin de la rue Matignon et de la rue de Penthièvre, où habite Eugène Rougon dans «La Curée» d’Émile Zola. © Eugène Atget / Gallica / BnF Coin de la rue Matignon et de la rue de Penthièvre, où habite Eugène Rougon dans «La Curée» d’Émile Zola. © Eugène Atget / Gallica / BnF
Aurélien, Bardamu, Charlus (rue de Varenne), Dupin, Esther la courtisane, Ferragus (il commence rue des Grands-Augustins et finit « on ne sait où »), Gervaise, etc. : le livre rassemble les « héros familiers » de l’auteur, ceux de Leroux, Leblanc, Balzac, Flaubert, Modiano en abondance, Perec, Cortázar et quelques autres. (On y trouve au moins un personnage à moitié réel, d’Artagnan, logé rue des Fossoyeurs ; mais la fiction l’a dévoré depuis longtemps.) Didier Blonde, magnanime comme saint Pierre et comme un concierge d’Eugène Sue, accueille dans son Carnet les grands auteurs, les petits maîtres et les pas maîtres du tout – la même hospitalité pour tout le monde.

Chaque entrée est copieuse, le Carnet ne se contente pas de donner ses adresses à la pointe sèche mais profite de la forme du dictionnaire pour raconter des histoires, par épisodes, en diagonale, élevant le Bottin (Didier Blonde ranime ce nom sur plusieurs pages) au rang de roman-feuilleton (l’entrée Théophraste Longuet, alias Cartouche, rue Gérando, est par exemple l’occasion de rappeler que sa Double Vie publiée en feuilleton « est qualifiée par Gaston Leroux de roman à vivre par le lecteur qui doit, grâce à des indices donnés au cours du récit, trouver dans Paris lemplacement des sept trésors laissés par Cartouche »).

Pour le plus grand plaisir de l’honnête homme, passant désormais son temps dans les confins de sa chambre à coucher, Didier Blonde publiera un de ces jours un essai sur les immeubles à double entrée (cauchemar des chauffeurs de taxi, paradis des amants). En attendant, la lecture de son Carnet nous apprend où habite pour toujours Un homme qui dort.

Post-scriptum : Dans le chapitre « Le Flâneur » de son Paris, capitale du XIXe siècle, Walter Benjamin, perplexe, commente le livre d’un certain Louis Lurine, Le Treizième Arrondissement de Paris, publié en 1850 : « Un des plus curieux témoignages sur la physionomie propre du quartier ». Une note précise qu’en 1850 Paris ne comportait que 12 arrondissements, le XIIIe désignant les amours illégitimes.

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Didier Blonde,
Carnet d
adresses de quelques personnages fictifs de la littérature,
Gallimard, « L’Arbalète »,
256 pages, 19 €

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