La Commune toujours à recommencer selon Jean Chérasse alias Vingtras

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Dans Les 72 Immortelles, Jean A. Chérasse, qui tient blog à Mediapart sous le pseudonyme de Vingtras, retrace les heures chaudes de la Commune de Paris, « née dans la fête, noyée dans le sang ». Compte-rendu de ce viatique politique...

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Qui ne connaît le blog de Vingtras à Mediapart ? Le pseudonyme rend hommage à Jacques Vingtras, héros de la trilogie de Jules Vallès : L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé. Ce blog est l'œuvre d'un homme né trois jours avant Jacques Chirac, le 26 novembre 1932. Il s’appelle Jean Chérasse, plus exactement Jean André Chérasse, et signe Jean A. Chérasse.

Sa biographie se comprend au prisme des titres de la trilogie de Vallès. L’Enfant ? Il est le fils du général de gendarmerie André Chérasse (1906-1997), témoin et acteur de la fusillade de Clichy qui ensanglanta le Front populaire en mars 1937, puis résistant, puis encore fidèle à la Ve République lors du putsch des généraux d’avril 1961 (il commandait la gendarmerie de la région de Constantine), puis enfin élu député gaulliste (de gauche) en 1962 – il défia et défit alors, en Seine-Maritime, un cacique radical de la IVe République : André Marie. Mais la généalogie de Jean Chérasse remonte jusqu'à une Communeuse née dans le berceau familial d'Issoire (Puy-de-Dôme) : Victoire Tinayre, née Guerrier.

Le Bachelier ? Jean Chérasse pousse plus loin. Reçu à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, il est agrégé d’histoire. Comme s’il voulait élargir les murs de sa classe et s’adresser au plus grand nombre au nom d’un messianisme pédagogique mâtiné de militantisme politique, le professeur passe le concours de l’Idhec (Institut des hautes études cinématographiques), qu’il intègre à la fin des années 1950.

L’Insurgé ? Communiste – il participe activement à Clarté, l’organe des étudiants du PCF – au temps où cet engagement avait autant de gueule que d’aveuglement, Jean Chérasse se dessille définitivement les paupières en 1968, voilà exactement cinquante ans : il prend parti pour le printemps de Prague et le socialisme idéaliste de Dubcek, broyé en août de cette année-là par le socialisme réel de Brejnev et des chars soviétiques. Chérasse ne transige plus : il jette l’eau stalinienne du bain mais veille à garder le bébé de la révolte, de l’insoumission, du rêve inaltérable d’affranchissement universel.

Il a codirigé, entre 1964 et 1968, une série documentaire digne des riches heures de l’ORTF (qui laissait la bride sur le cou aux réalisateurs de gauche tout en cadenassant l’information) : « Présence du passé ». En 1967, avec rien de moins que l’appui d’Abel Gance, il co-réalise un téléfilm en trois parties, qui témoigne de cette liberté de création à l’ombre du pouvoir gaulliste : Valmy et la naissance de la République (Johnny Hallyday y chantait La Carmagnole et Serge Gainsbourg y campait le marquis de Sade !).

Monique Morelli chante « Ah ! ça ira, ça ira, ça ira » dans le troisième volet de « Valmy et la naissance de la République » (1967) © Jean Chérasse

À cette occasion, Jean Chérasse rencontre Henri Guillemin (1903-1992), issu du catholicisme rebelle. Leur collaboration aboutit à deux films dont la sortie en salles devait à jamais éclairer ma génération. Ce furent coup sur coup Dreyfus ou l’intolérable vérité (1975) et La Prise du pouvoir par Philippe Pétain (1978). Ce sont aujourd’hui des samizdats du capitalisme, qui circulent sous le manteau...

Souvent, Guillemin et Chérasse évoquaient la Commune, sur laquelle le second avait promis au premier d’écrire une somme alerte, pleine de vie malgré tant de morts, au plus près des rêves et des réalités de cette révolution par trop méconnue – sinon par ses destructions patrimoniales.

Eh bien, c’est fait ! Souvent annoncé dans le blog de Vingtras, qui suait sang et eau sur cette besogne à même de le maintenir en vie donc en état d’insubordination permanente, le livre, achevé le 20 février dernier dans la thébaïde des bords de Seine de l’auteur – Saint-Pierre-de-Bailleul (Eure) –, est paru le 12 avril aux éditions du Croquant : Les 72 immortelles, sous-titré La fraternité sans rivages et se présentant comme « un éphéméride du grand rêve fracassé des Communeux ».

Vous qui n’aimiez pas que les révolutionnaires de 1871 fussent désignés sous le suffixe péjoratif en ard (communards) sonnant telle une salve des versaillais d’Adolphe Thiers, ce « foutriquet », ce « perroquet à lunettes » dont le nom déshonore tant d’artères et trop d’établissements scolaires en France ; vous qui rêviez d’être transplantés dans ce chaudron inspirateur que fut la Commune de Paris ; vous qui attendiez une réconciliation entre l’histoire quantitative, sérielle, des Annales et le récit vivant, incarné, empoignant qu’illustra Henri Guillemin cent fois mieux qu’Alain Decaux : vous serez servis !

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Chacune des 72 journées bouillonnantes de la Commune de Paris, du 18 mars au 28 mai 1871, surgit dans sa variété kaléidoscopique : du bulletin météorologique au programme de la Comédie-Française (avec jusqu’au nombre de spectateurs ayant assisté aux spectacles), des récits désormais canoniques (Jules Vallès, Élie Reclus), des journaux divers (le Journal officiel aux mains – et quelles mains ! – communeuses, mais aussi Le Cri du peuple), à divers témoignages puisés dans les récits disponibles et de surcroît dans quelques correspondances privées : Jean A. Chérasse a exploré, brassé, trié, restitué ; avec une fougue à la fois vertigineuse et scrupuleuse.

Il a été contaminé par la fièvre révolutionnaire, qui s’avère sous sa plume contagieuse à souhait. La beauté du legs s’explique par la liberté que s’octroie l’auteur au soir d’une vie bien remplie. Si le sinistre Thiers disait « je suis un vieux parapluie sur lequel il a beaucoup plu », le lumineux Chérasse pourrait revendiquer : « Je suis une vieille ombrelle sur laquelle le soleil a beaucoup rayonné. » L’avant-propos nous prévient d’emblée : « Pavé dans la mare de la lutte des classes avec l’apparition intempestive d’une force issue du monde du travail, ces exclus du progrès et de la postérité », l’événement ne saurait se réduire à ce que voulut en faire un certain catéchisme révolutionnaire – ou plus trivialement communiste.

Jean Chérasse met les points anarchisants sur les « i » séditieux : « Parce qu’il faut bien reconnaître que la Commune a fait l’objet d’un hold-up mémoriel pour justifier le bien-fondé de la révolution soviétique, mais si ce détournement a eu au moins le mérite de rendre pérenne le culte de ses martyrs, il a masqué la nature originale, socialiste-libertaire de cette révolution pacifique à nulle autre pareille. Je refuse toute histoire palimpseste, qu’elle soit falsifiée par la droite comme par la gauche. »

Voilà pourquoi il se révélera sans doute aussi utile de lire Les 72 Immortelles pour comprendre la Commune, que de consulter, histoire de prendre la mesure de ce que fut – ou manqua d’être – 1936, l’ouvrage de Daniel Guérin qui fit ricaner dans les chaumières du socialisme voire du communisme orthodoxes (pensez donc, l’auteur avait déniché un soviet porte des Lilas !) : Front populaire, révolution manquée (Julliard, 1963, réédition Agone, 2013).

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Ai rectifié samedi 14 avril, après avoir été alerté par Jean A. Chérasse, la confusion que j'avais faite entre deux frères : celui dont il est question dans le livre, Élie Reclus (1827-1904), et son cadet – aux travaux duquel il participa –, le géographe Élisée Reclus (1830-1905).