James Longenbach : «La poésie nous demande d’exister»

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Dans La Résistance à la poésie, une brillante lecture de la poésie américaine parue aux Éditions de Corlevour, le poète et essayiste James Longenbach soutient que « la poésie est son propre ennemi », en ce sens que leur langage même interdit aux poètes de « devenir les médiums dociles de cette transmission » aux voies singulières.

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Dans un essai d’un brio étourdissant, James Longenbach définit par antithèse comme une « résistance à la poésie » le refus des poètes de faire ce qu’on attend d’eux. De tout temps, selon lui, ils ont veillé à ce que leur art, du moins dans son expression lyrique, soit confiné à une « marginalité culturelle ». Et pour quelles raisons ? « Parce que », au-delà des signes évidents de popularité de l’époque en faveur de ceci ou cela, « nous ne pouvons jamais être certains » dans le temps long de la sensibilité « de ce qui constitue notre vie commune ». Rien ne dit donc que « la poésie nous importe dans le même sens » que les événements qui ont besoin d’être collectivement célébrés.

Tel est le puissant aiguillon, apparemment paradoxal, de cet essai paru en 2004 aux États-Unis, qui est le premier livre traduit en français de ce poète, professeur de littérature à l’Université de Rochester (État de New York), et dont la lecture de l’histoire moderne de la poésie américaine est animée d’un bout à l’autre par un sens critique remarquablement informé de ce qui touche au plus près des enjeux du poème contemporain.

J. Longenbach © (dr) J. Longenbach © (dr)
Au savoir-faire anglo-saxon (presque attendu) en matière de vulgarisation ou de didactisme, Longenbach ajoute dans cet essai un talent de conteur sans nul doute éprouvé au voisinage de la poésie irlandaise, et notamment de l’œuvre de William Butler Yeats. Ainsi se saisit-il d’emblée de la métaphore d’un pays, « une petite île », « parasitée par des siècles de luttes intérieures » (l’Irlande ? interroge-t-il), pour introduire à celles que sécrète l’écriture du poème en son sein, en ses formes sans cesse mises au défi de se renouveler du fait du singulier pouvoir de transmission qu’on attend d’elle. Et qu’elle entend dicter, puisque telle est sa bonne aventure.

Mais la métaphore initiale n’est pas une fin en soi, aussi fait-elle place, une fois réalisée, à un attendu concret : la mise en scène de la poésie américaine, au travers de ce que Longenbach juge être l’audience croissante et problématique de la poésie aux États-Unis. Car quand l’auteur se demande « ce qu’une culture qui veut la popularité de la poésie veut que la poésie soit », sans doute est-ce en dialogue critique (implicite) avec les Cultural Studies américaines. Puisque, selon lui, il faut d’abord « s’interroger sur la pertinence des poèmes », au lieu de supposer « qu’ils remplissent certaines fonctions ».

Si la poésie peut ne pas vraiment exister dans les faits, du moins pas davantage que les mondes idéalisés, anciens ou nouveaux, de la légendaire Avalon au Walden de Thoreau, le geste critique tout entier de Longenbach consiste à la faire paraître pour ce qu’elle est, participant de ce qui est, en un retournement de point de vue qui lui incombe, du poème vers le monde : « La poésie n’attend de nous aucune justification ; elle nous demande d’exister. »

D’Emily Dickinson, Pound ou Eliot, à Marianne Moore, William Carlos Williams ou Wallace Stevens, la démonstration de James Longenbach est alors éblouissante de ce que les poètes modernes ont fait exister dans leurs poèmes. Bien à rebours des petits jeux métriques – d’hier et d’aujourd’hui, mais ceux d’hier avaient à l’oreille les tensions rythmiques... –, il décortique l’aventure du vers libre à satiété, guettant le surgissement du vers « syllabique » chez Marianne Moore, montrant dans le détail de la ponctuation, de la ligne « syntaxique » des vers d’Emily Dickinson sa résistance aux arrangements rythmiques que la culture littéraire de son époque voulait lui imposer, à quoi elle opposait : « Les meilleures choses restent hors de vue. » Tout comme Longenbach sait exemplairement réinvestir l’accent tonique (ou syntaxique, frappant la dernière syllabe d’un vers) de toutes ses capacités d’exploration de l’espace de la page du poème écrit en vers non métrés.

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