La romancière Leslie Kaplan réinvente l'art de retrouver la Révolution

Par

Mathias et la Révolution (P.O.L), de Leslie Kaplan, atteste qu'il suffit d'un roman pour que le cœur batte la chamade politique, en dépit de tout. Et si c'était reparti comme en 1789 ? Entretien avec une écrivaine merveilleusement engagée…

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Ce roman retrempe. Aux deux sens du verbe : il replonge dans les prises de parole de 1789 et redonne énergie, voire espoir. L'argument de Mathias et la Révolution (qui vient de paraître aux éditions P.O.L.) tient à un fil rouge : le héros éponyme arpente Paris et revisite les débats de la Convention, à mesure qu'il croise des gens gorgés de mots prononcés lors des soubresauts ayant mis fin à l'Ancien Régime. Un tel verbe révolutionnaire tourne bride, pour éclairer ce qui se trame aujourd'hui, ce qui sombre et ce qui renaît, tandis que vient l'insurrection : « La question n'est pas pourquoi des émeutes, mais plutôt pourquoi pas d'émeutes », déclare Myriam, l'un des nombreux personnages féminins du livre.

Roman choral, polyphonique, baroque et post-moderne, Mathias et la Révolution tient de la dérive urbaine et de l'abordage altruiste. Le discours ne déloge pas son semblable mais lui fait place. Les échanges, dans une profondeur surréelle qui rappelle les dialogues du cinéma de la Nouvelle Vague, prennent la langue au sérieux : « Les mots, c'est tellement intelligent, sensible. Si on les écoute, si on se laisse questionner par eux, les mots vous apprennent. Mais si on ne les écoute pas, si on les perd, si on s'en fiche, s'ils ne valent rien... c'est grave. »

Mathias et la Révolution, dans sa folle liberté tenace et séditieuse, récapitule – tout en lui donnant un nouveau souffle – l'œuvre de l'écrivaine franco-américaine Leslie Kaplan. Née à New York en 1943, étudiante à la Sorbonne puis « établie » en usine durant Mai-68, ayant tâté de la psychanalyse, passionnée de théâtre, obnubilée par la question du langage, le sort des mots et le statut de la parole, l'écrivaine nous ramène à la source en ces temps asséchés. Son roman, frais et thérapeutique, propose le meilleur viatique face aux replis sur soi de tous ordres. Cette auteure a reçu Mediapart chez elle, au Quartier latin, histoire de nous donner du cœur à l'ouvrage, en cet an neuf mais déjà froissé (NB : les deux courtes vidéos répondent à d'autres questions que celles posées dans l'entretien écrit)…

© Mediapart

À vous lire, nous serions dans « un trou de l’Histoire »…

Le personnage qui dit cela, Luca, est un metteur en scène, qui travaille sur Woyzeck, pièce écrite après la grande Révolution et qui manifeste un grand désespoir : rien ne semble possible. On ne voit rien. Aucun horizon, pas de perspective, même si devaient venir les révolutions de 1848 partout en Europe. Il y a toujours quelque chose en train de se passer, de se penser, de se fabriquer…

Comment appréhendez-vous ce trou de l’Histoire ?

Nous sommes dans un moment compliqué, certes, mais ce n’est qu’une image…

L’Histoire n’est pas un gruyère ?

Non, bien sûr ! L’Histoire ne s’impose pas avec des formes établies, naturelles : ce sont les hommes qui font l’Histoire, même si nous ressentons tous aujourd’hui l’impression que rien ne va plus, que nous sommes à bout et au bout d’un système, d’une civilisation. D’où la nécessité d’un changement du cadre de pensée. Voilà pourquoi je me suis intéressée à ce grand changement de cadre de pensée que fut la Révolution française. On est alors passé de l’acceptation des sujets soumis aux privilèges à un refus d’une telle inégalité, jugée anormale. Nous y revoilà, face à la domination exercée par le capitalisme néolibéral, qui se promeut en horizon indépassable. Alors comment ? Tout le monde cherche, c’est précisément ce que décrit mon livre…

Les idées y circulent, mais c’est un roman…

C’est le choix de la fiction, dans un Paris absolument contemporain, mais où chaque personnage se réfère à la grande Révolution de 1789 : tout le monde en parle, cela va de soi, on croise une jeune femme qui se réclame d’Olympe de Gouges, ou un clochard qui se prévaut du triptyque liberté-égalité-fraternité, le plus naturellement du monde. Cela relève davantage d’un projet littéraire que des sciences exactes, tout en permettant de creuser l’écart avec notre aujourd’hui. Certes, deux jeunes femmes qui se prostituent ne lisent pas forcément Saint-Just, de nos jours, mais après tout pourquoi pas ?

Votre projet apparaît politique, dans la mesure où vous retournez comme un gant le reproche naguère énoncé par François Furet quant au « catéchisme révolutionnaire ». De la détestation épidermique de l’historien libéral, vous faites une surprise bienveillante continuelle…

L’idée de ce roman est née de la réédition de La Révolution française d’Albert Mathiez, en 2012. Je l’ai alors relu, retrouvant l’enthousiasme ressenti lorsque j’étais étudiante. Je me suis mise à lire Robespierre et Saint-Just, découvrant chez eux, par-delà les formules impressionnantes, l’incroyable force des mots. Et j’ai eu envie que ces mots, oubliés ou dont nous n’avons jamais eu connaissance, vivent à nouveau, pour tout le monde. L’écrivain œuvre à redonner de la densité au langage et rien n’était plus exaltant que d’organiser la circulation d’une telle parole parmi des personnages, ici et maintenant. Ce qui n’empêche pas, bien au contraire, que tout le monde ne soit pas d’accord : il y a un colleur d’affiches d’extrême droite, une mère raciste attendant son enfant à la porte de l’école, ou encore un membre de l’Académie française, qui ne voient pas du tout les choses comme Mathias…

Oui, j’ai ressenti une grande jubilation à offrir en partage cette langue révolutionnaire, qui pourrait être parmi nous, qui devrait être parmi nous.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale