Leurs vies sont nos romans 3/3. Claude Cahun, l'insulaire magnifique

Par

Trois biographies, trois destins, trois œuvres, une traversée artistique et politique du XXe siècle. Après Louis Aragon et Boris Pasternak, voici Claude Cahun, dont Anne Egger reconstitue l'extraordinaire parcours.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

« Rencontrant Nizan seul dans un couloir, je plaidai la cause de Serge [Victor Serge – ndlr]. Puis je m’indignai des procès de Moscou et le mis au défi de les justifier. C’est alors qu’il me regarda ainsi… silencieusement… regardant aussi en lui-même. Je pus lire dans son regard direct la confiance en moi (je la méritais) : il me laissa entrevoir la profondeur d’angoisse de ses propres réflexions. (…) Je ne sais ce qu’a pensé Nizan en 1939, ce qu’il a dit à “ses amis” avant de partir pour le front… mais je m’en doute. » Lucie Schwob, dite Claude Cahun, écrit cela dans une lettre privée de 1950. Elle aussi d’ailleurs, à ce moment-là, cinq ans après la Libération, pourrait avoir des choses à dire « à ses amis ».

André Breton et Jacqueline Lamba, surimpression © archives Aube Breton Élléouët et Oona Élléouët André Breton et Jacqueline Lamba, surimpression © archives Aube Breton Élléouët et Oona Élléouët
En juin 1935, quand elle croise Paul Nizan dans un couloir de la Mutualité, l’atmosphère est électrique. Il fut concédé de justesse aux surréalistes et aux socialistes libertaires une petite salle excentrée où l’on en vient presque aux mains. C’est l’envers peu glorieux du Congrès des écrivains « pour la défense de la culture » et contre le fascisme (voir articles précédents ici et ). Le 25, Paul Éluard tente de lire un texte de Breton mais c’est presque impossible, à cause d’« un bruit de conversations, une coupure de lumières et autres moyens indirects ». Comme toujours, Lucie est accompagnée de sa compagne Suzanne Malherbe. Une silhouette blonde et frêle, une femme plus imposante, complice de toujours. Toutes deux ont été bouleversées par le suicide de René Crevel. Lucie pense que les pressions du Parti communiste en sont la cause. Désormais, elle refusera de serrer la main de son ami Tristan Tzara, qui vient d’adhérer. Quelques semaines plus tard, les deux femmes rallient le groupe Contre-attaque, avec entre autres André Breton et Georges Bataille temporairement réconciliés, dont les objectifs sont ambitieux (lutter contre le capitalisme, parler directement aux masses) et l’avenir des plus groupusculaires, avec sous-groupe rive droite « Sade » et sous-groupe rive gauche « Marat ». Comme l’écrit Claude Cahun à la fin de sa vie, dans ses lettres d’une lucidité acérée mais sans amertume, « je persiste à croire que si le fascisme, pour tous les soi-disant “anti”, avait été combattu (par chacun à son poste et selon ses moyens) du même cœur sans compromis, du même esprit sans double fond, imperturbablement ouvert s’il le peut, chaque fois qu’il le peut par la conscience du savant, par la grâce du mage… tous les impérialismes de l’après-guerre eussent été impossibles ».

Une fois n’est pas coutume, c’est un film qui est à la source de Claude Cahun, l’antimuse. En effet, c’est en menant des recherches pour le film de Fabrice Maze Elle et Suzanne (projeté le 18 février au centre Beaubourg, voir en fin d'article et en “Prolonger”) qu’Anne Egger, historienne de l’art et essayiste, a exploré les archives, à Jersey, Nantes ou Paris, les correspondances, et ce qui demeure d’une œuvre éparse, en partie détruite. La plupart des textes de Claude Cahun sont inconnus, publiés dans des revues et journaux rares, ou pas publiés du tout. Anne Egger a ainsi réuni la matière de cette biographie qu’elle préfère nommer chronobiographie. C’est un parti pris de sécheresse, et une réussite. Qui autorise à rêver cette rêveuse obstinée que fut Claude Cahun. Entre deux planches – photomontages, autoportraits, assemblages, clichés privés – s’installent une époque et une triple histoire, largement méconnue, celle d’une artiste et femme engagée, celle d’un couple, une histoire d’amour débutant à l’adolescence et ne s’achevant qu’avec la mort, celle d’une résistante.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous