Les vies absolues de Mina Loy

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Publiée depuis quelques décennies seulement en langue française, l’œuvre de la poète anglo-américaine Mina Loy (1882-1966) s’offre au bout du chemin d’une vie qui s’est sciemment écartée des conventions, y compris celles du milieu artistique auquel elle a appartenu, comme pour en préserver l’éclat absolu.

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Olivier Apert, son ardent maître d’œuvre en langue française, le relève immédiatement dans sa présentation de la « poésie complète » de Mina Loy publiée aux éditions Nous : à cette lecture, on ne peut qu’être profondément touché par « la concomitance de l’être et du poème » que l’on y découvre à « l’épreuve » et à « l’expérience du monde ». C’est important d’y insister d’emblée, car jusqu’il y a peu en France, et longtemps dans les lettres anglo-américaines, Mina Loy a été cantonnée dans les marges de la vie artistique, telle une légende littéraire, comme si la réputation qui la précédait ne pouvait que nuire à son œuvre.

Mina Loy par Man Ray Mina Loy par Man Ray
Certes, l’histoire littéraire s’accommode mal des œuvres-vie qui se dérobent à son bel ordonnancement, et la figure de cette femme artiste, poète, née à Londres en 1882 et morte à Aspen dans le Colorado en 1966, est en soi tout à la fois fascinante et troublante. Mais si cette icône de la modernité saisie par Man Ray fascine, c’est surtout par sa personnification radicale d’une bohème artistique aux yeux de laquelle, comme nulle autre génération peut-être, il n’était pas d’héritage culturel qui ne puisse être suspect d’avoir frayé avec le vieux monde, ses lois sociales d’airain, ses guerres absurdes. Si elle trouble tout autant (comme pour brouiller les pistes), c’est par sa capacité, revendiquée elle aussi, à se détacher de toute activité mondaine, fût-elle artistique, au point de peu se préoccuper de son œuvre personnelle, sa vie durant.

Tout se passe en effet avec l’Anglaise Mina Loy devenue américaine pour les trente dernières années de sa vie comme si elle-même demandait que soit inversé ce regard qu’elle a senti posé sur elle, la considérant comme un être à part. En quelque sorte, nous dit-elle, il n’en était rien. Ajoutant : voyez, découvrez par vous-même ce que j’ai fait, écrit ; puis imaginez, si tel est votre bon vouloir, quelle fut ma vie, celle dont on parle.

La figure que l’on peut imaginer, dès l’orée de sa vie, c’est celle d’une femme dont les aspirations créatrices dévorantes sont mises à l’épreuve, jusque dans le cadre familial qui est alors le sien, son premier mariage se révélant vite désastreux. Lors de ses séjours à l’étranger (déjà Paris, Florence, New York), elle expose ses peintures et publie quelques poèmes, aussitôt remarqués. À Florence, elle fréquente les futuristes (pas longtemps). Celle qui écrit (en 1914) un court Manifeste féministe – très personnel – s’engage comme infirmière dans la Grande Guerre, puis laissant derrière elle homme et enfants de son premier mariage, est immédiatement célébrée à New York comme le prototype de la femme « moderne ».

C’est dans ces années-là, mais à Paris, à Florence, qu’elle conçoit d’extraordinaires tableaux sociétaux, ses « Satires » poétiques (1914-23) de la gent masculine et des mœurs de la bonne société :

« Voyez passer les hommes
Leurs chapeaux ne sont pas les nôtres
Nous   nous promenons
Ils        se rendent quelque part »

C’est aussi dans cette période charnière de sa vie qu’elle compose le somptueux ensemble de poèmes « Chants d’amour pour Joannes ». Comme à l’aveugle, et c’est en cela que son écriture est novatrice, les vers sculptés de Mina Loy transpercent pour le vivifier l’espace de représentation de la page :

« Un deux trois j’irai dans les bois
Compte j’ai compté     les franges de la tenture
Jusqu’à l’instant où les deux glands se heurtèrent l’un l’autre
Faisant s’évanouir dans un vide circulaire
L’espace carré de la chambre
Se dilatant au rythme de mon souffle »

Pour Mina Loy, la poésie est ce ressaisissement de la vie par elle-même et pour elle-même, d’abord sur toute la gamme des affects où inclinent les sens, et auquel il est donné sens dans cette continuité du poème dont elle ne perd jamais le fil vagabond : « Et parler jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de langues / Pour parler / Et n’avoir jamais rien connu de meilleur ».

C’est dans cet absolu de la vie et de l’œuvre où tout doit coïncider que se produit, en 1917, la « rencontre fatale » avec Arthur Cravan lors d’une soirée organisée par un mécène d’art. Imagine-t-on pareille rencontre : elle, styliste de haute volée, créatrice de vêtements, d’abat-jour « designés » ; lui, le « poète-boxeur », colosse de près de 2 mètres et quelque 100 kilos, se présentant, comme elle a pu le narrer elle-même, « vêtu d’un drap qu’il avait, de toute évidence, arraché au dernier moment à son lit, la tête enturbannée dans une serviette de toilette » :

« Mais toi seul
Surhumain     au premier abord
Il m’a fallu être prise par le faible tourbillon
De ton humanité bavarde
               Pour t’aimer davantage »

« Amour – Souverain littérateur », a écrit Mina Loy, laissant le dernier mot en français. C’est que cette histoire d’amour-là, si brève, si intense, l’a marquée à vie. Eux deux passant pour si « turbulents » aux yeux de tous se marient en janvier 1918 à Mexico. Mais bientôt, Cravan ne donne plus signe de vie du Mexique, ayant vraisemblablement péri en mer. Mina Loy ne se résout pas des années durant à la disparition de son « Colossus », tout en essaimant les rencontres mondaines de son petit monde dans le monde, entre New York et Paris.

Mina Loy et Djuna Barnes (1927) Mina Loy et Djuna Barnes (1927)
Et il faut donc continuer à l’imaginer traversant la vie d’artiste qu’elle s’est choisie. Outre William Carlos Williams, Marcel Duchamp, Man Ray, parmi tant d’autres, elle se lie intimement à l’inoubliable romancière du Bois de la nuit, Djuna Barnes. Elle écrit le long poème dramatique Les Anglo-Métis et la rose (1923-25) où elle signifie ce qu’est pour elle « l’oracle de la civilisation » : le poison de la « législation » annihilant toute possibilité de vivre de ses rêves. Ses poèmes font l’objet de lectures dans les salons des milieux d’avant-garde (celui de Gertrude Stein, notamment). Mais elle se soucie peu de publier, et c’est l’amitié qu’elle porte au peintre Richard Oelze qui lui inspire dans les années trente, avant de quitter définitivement Paris, son roman Insel.

Au début de ses « années de retrait progressif » que signale Olivier Apert, Mina Loy vit dans les quartiers pauvres du Lower Manhattan et du Bowery. Son attention se reporte entièrement sur le monde de laissés-pour-compte qui l’entoure :

« Raide,
elle s’appuie contre la pierre angulaire
d’un grand magasin.

Seule mannequin à présenter
sa dernière création,

le patron original
de la misère »

Si cet ouvrage réunissant sa « poésie complète » est passionnant de bout en bout, c’est parce qu’il offre à découvrir toute l’étendue des poèmes écrits par Mina Loy jusqu’à la fin de sa vie. Car faut-il le souligner, elle s’est écartée de toute activité artistique mondaine, de quelque nature que ce soit, ne laissant paraître qu’une dizaine de poèmes durant les trente-cinq dernières années de sa vie. Elle a donc continué à écrire, à peindre, à faire des « assemblages » et des « constructions », et c’est le même sens de l’absolu de ses débuts qui lui faisait répondre à ceux qui s’enquéraient d’elle : « Je vous certifie que je suis bien vivante. Mais il est vraiment nécessaire de demeurer inconnu… »

Comme un ultime témoignage de sa singulière prescience poétique :

« La vie est une enquête vagabonde
un cri de défi
[…]
elle méprise notre anxieux “Pourquoi”
pour mieux ricocher
comme un écho
seulement un écho

l’écho est pas de réponse »

*

loy-poesiecomplete
Mina Loy, Il n’est ni vie ni mort – Poésie complète, traduit de l’anglais et présenté par Olivier Apert, coll. « Now », éditions Nous, 320 p., 24 euros.

Chez le même éditeur, voir également de Mina Loy, Manifeste féministe & écrits modernistes, traduction d’Olivier Apert (2014). Et aux éditions Grasset, sur Mina Loy, de Mathieu Terence, Mina Loy, éperdument (2017).

Voir sous l’onglet Prolonger trois poèmes de Mina Loy.

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