Jacques Bouveresse : «La presse doit résister à la soumission»

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Très pessimiste quant à la situation de la presse, le philosophe, professeur au Collège de France, demande à être «surpris en bien». Cet entretien fait suite à ceux de Pierre Rosanvallon, Luc Boltanski, Cyril Lemieux, Naomi Klein, etc.
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C’est avec le philosophe Jacques Bouveresse, depuis longtemps attentif à la question du journalisme, que nous poursuivons notre série d’entretiens autour de la crise de la presse et de la politique. Professeur au Collège de France, il y enseigne, dans la tradition de Jules Vuillemin, la philosophie des sciences, du langage et de la connaissance.

Jacques Bouveresse Jacques Bouveresse
Commentateur internationalement reconnu de l’œuvre de Wittgenstein, il s’est aussi intéressé de très près à l’écrivain Robert Musil et au publiciste Karl Kraus. Il vient de publier La Connaissance de l’écrivain, un livre sur lequel nous reviendrons très vite sur Mediapart.

 

 

Pourquoi, selon vous, la presse a t-elle aujourd'hui en France si mauvaise presse ?

Les réponses à ce type de question sont, je crois, connues depuis fort longtemps et apparaissent clairement dans les enquêtes qui sont publiées régulièrement sur ce point. Les lecteurs reprochent, en particulier, aux journaux de ne pas être suffisamment indépendants par rapport au pouvoir politique et économique, de ne pas faire preuve d’une rigueur suffisante dans le contrôle et la vérification de l’information, de manquer d’impartialité et d’objectivité dans le traitement de celle-ci, de se permettre trop facilement des intrusions inacceptables dans la vie privée des individus, de disposer d’un pouvoir excessif en ce sens qu’il ne semble pas être limité par des contre-pouvoirs suffisants, d’éprouver une difficulté extrême à accepter la critique et à pratiquer une autocritique réelle, et également à reconnaître clairement les abus et les fautes qu’ils commettent, y compris quand ils ont des conséquences destructrices pour la personne et la vie des individus qui en sont les victimes.
Deux choses à ce propos m’étonnent tout particulièrement. La première est la façon dont on croit généralement pouvoir désarmer la critique en lui reprochant simplement de ne faire, pour l’essentiel, rien d’autre que de répéter des choses bien connues. Il devrait être clair, justement, que l’existence de maux d’une espèce bien connue doit être rappelée sans cesse et le sera tant que leur existence sera acceptée comme normale et qu’aucun effort n’aura été fait pour les corriger. La deuxième chose est le temps qu’il a fallu à la presse pour commencer à s’inquiéter réellement du résultat pour le moins peu flatteur des enquêtes auxquelles j’ai fait allusion. L'éditorial de Laurent Joffrin dans Libération du 20 août 2007 posait une question cruciale, dont je m'étonne, je l'avoue, depuis des années qu'elle ne le soit pas plus souvent et plus sérieusement: «Constatation élémentaire, valable depuis au moins dix ans: dans l'opinion la presse a mauvaise presse. Chaque année le journal La Croix étudie avec la Sofres la confiance accordée aux médias. Le résultat n'a rien de rassurant: le nombre de ceux qui se défient des journalistes dépasse régulièrement les 40%. Souvent il est majoritaire. Certes la radio tire son épingle du jeu. Certes Internet a gagné un début de crédit face aux médias officiels. Mais ce sont de piètres consolations. Que dirait-on d'une industrie dont 40% des consommateurs se défient ? Où en serait la construction automobile si plus d'un tiers des conducteurs jugeaient leurs véhicules dangereux? Et les laboratoires pharmaceutiques si les patients ne croyaient pas dans les médicaments? C'est pourtant le score constant obtenu depuis dix ans par l'industrie de l'information.» Oui, en effet, suis-je tenté de dire, quelle profession pourrait se permettre d'ignorer aussi longtemps que l'a fait la presse le genre d'avertissement que devrait, semble-t-il, constituer le type de sondage dont il est question? Le moins que l'on puisse dire est que la prise de conscience de l'existence d'un problème majeur et même peut-être vital pour elle que révèlent depuis longtemps les enquêtes est singulièrement tardive. Et on peut craindre, de toute façon, qu'il ne s'agisse une fois de plus d'un de ces problèmes que l'on signale périodiquement avec une certaine emphase pour passer ensuite, sans perdre une minute, à autre chose et sans en tirer la moindre conséquence réelle.

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