Marie Cosnay, le rêve éveillé d'une humanité

Une femme en 2010, 2011, regarde par la fenêtre. Apparaissent la Commune, la Semaine sanglante, mais aussi la guerre d’Espagne ou les insurrections anti-colonialistes. Bruit, fureur, et fil rouge des choix, luttes et, plus encore, espoirs... Passe enfin Emmy, folle et pute, vivante mémoire près du canal de l’Ourcq.

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« Le 8 août 2010 par le hublot de la cuisine je vais surveiller l’état monotone de la lumière sur les palmiers malades qui n’ont rien à faire là. » « Le 12 août 2010 ne se décide pas. Il meurt à ma fenêtre avant que de s’ouvrir. Quelque chose rougeoie au loin... »

Entre ces deux phrases d’À notre humanité, que vient de publier Marie Cosnay, le lecteur aura plongé dans le rouge, justement. Celui des drapeaux, des foulards dans les rues de Paris 1871, des ruisseaux de sang s’écoulant le long de la Seine, deux mois plus tard. S’écoulant aussi des cuisses lacérées d’Emmy, fille d’exécutés, « noire sous les ongles », tête perdue qui erre du canal de l’Ourcq à la Grange aux belles. Emmy offre son corps aux anciens soldats versaillais contre le récit de leurs exactions, elle consigne horreurs et noms oubliés, ce qui s’est perdu à jamais entre charniers, bûcher géant des Buttes-Chaumont, elle tient un registre.

Les évocations sont nettes, voire brutales, le récit, comme l’écriture, est à la fois très précis et vibrant, tenu et onirique. Même si la Commune, finalement, n’a guère inspiré d’œuvres romanesques marquantes – à Vallès et Zola près, tout de même –, À notre humanité n’est en rien un roman historique. Marie Cosnay, dont certains suivent le blog sur Mediapart, enseigne le latin – qui lorsqu’elle en parle n’a plus rien d’une langue dite morte –, traduit le grec ancien, son approche du passé se fait à fleur de peau et de conviction, en écho direct avec le présent. Elle suspend le temps.

« Je ne sais pas si j’aborde des thèmes spécifiques dans les livres qui se fabriquent. Je dirais plutôt que je cherche à donner des objets et une forme à ce qui existe en désordre et en image, quelque part, en moi, et qui me vient des livres que j’ai lus et aimés, des choses que j’ai vues, des gens et constructions qui me sont, par bonheur et hasard, venus... », explique-t-elle sur le site de la Maison des écrivains et de la littérature.

Ainsi, après, entre autres, Bram Van Velde dans Villa Chagrin (Verdier) ou récemment les audiences du tribunal d’Hendaye statuant sur les étrangers en situation irrégulière (Entre chagrin et néant, voir sous l'onglet Prolonger), ses livres sont-ils des voyages, des polyphonies, s’y inscrivent souvenirs, réminiscences, pensées, collages par affinités, ils échappent aux genres.

D'Élisée Reclus à Maryama Silve, centre de rétention 2010

Ainsi en va-t-il dans À notre humanité, ultime phrase d’un communard anonyme avant « la mitraillade », qui résume bien le propos : penser haut et large, face à ceux qui écrasent. Tandis qu’on s’engueule à la mairie de Paris, que le “groupe de la minorité” (où l’on retrouve sans surprise Vallès, Varlin ou Courbet)  refuse la création d’un Comité de salut public, tandis qu’on invente des lois et des égalités qui ont un siècle d’avance (voire plus...), passent et repassent les destins, les écrits, les affinités, les admirations. Elio Vittorini est un proche, qui interrompt l’écriture d’un livre « pour cause de guerre civile espagnole » où l’écrivain Ramon Sender se bat. Plus loin, Henry David Thoreau pratique la désobéissance civile, puisque « le respect de la loi fait des êtres les mieux disposés des agents de l’injustice ». 

Glissements, dans un courant permanent d’aspiration à la liberté : les voyages extraordinaires d’Élisée Reclus amènent vers Maryama Silve, détenue au centre de rétention d’Hendaye en 2010, empêchée de rejoindre son enfant, conduisent ensuite vers Frantz Fanon. On croise Paul Celan, Walter Benjamin ou Heine le visionnaire.

L’ancien communard et historien Lissagaray, des années après la sanglante répression, dira les occasions manquées, les erreurs ou les naïvetés – ah, ce respect de l’économie et du commerce qui empêchera de se saisir des fonds salvateurs de la Banque de France – mais il raconte aussi la lente agonie de Varlin, que de bonnes gens éborgnent en route. Revivent Benoît Malon, fils de paysan, ouvrier, journaliste et militant, ou le mélancolique Flourens, professeur au Collège de France et catastrophique stratège. Élisée Reclus, sur la route de Satory où l’on pousse, où l’on mutile les prisonniers de Châtillon, devient fou.

Duel à mort et beauté du ciel

Il y a de quoi. Au scalpel, celle qui regarde par la fenêtre, en 2010, rappelle à quel point la réaction, surtout lorsqu’elle a eu peur, est sans pitié. « Quelque chose, chez les femmes élégantes criant vermines et bêtes sauvages et piquant la chair des hommes du bout de leurs ombrelles du mois d’avril, se libère. » On crève des yeux, on arrache des oreilles, on regardera pourrir blessés et prisonniers entassés.

Goya, cette fois, est convoqué. Tout le peuple est suspect : « On ramasse n’importe qui porte une arme, des godillots, un uniforme, un air, un penchant, un regard, quelque chose. » La moitié d’une génération ouvrière périt ainsi, on aura bien du mal, ensuite, à trouver plombier, couvreurs, couturières… Sans même parler des étrangers, « polonais interlopes et valaques de fantaisie ». La république raisonnable et policée débute ainsi...

« Il nous faut exclure du champ poétique… », poursuit l’observatrice silencieuse à la fenêtre. Ah, George Sand, qui n’est plus bonne dame du tout, Flaubert, Du Camp, Dumas qui trouve que les femelles ne redeviennent femmes qu’une fois mortes, Théophile Gautier et son « impure fermentation des fanges souterraines », ses « sauvages (…) sur les débris fumants de la Société ».

Et cela n’a rien d’anecdotique. Les utopies autogestionnaires de la Commune ont fondé des rêves entêtés, des convictions, des bouleversements à venir, et c’est bien cela qu’instinctivement ces écrivains rejetaient : voir des animaux plutôt que des humains, voilà qui resservira, au moment où les colonies vont apporter la prospérité.

Rien d’anecdotique, dans ce livre à la fois fiévreux et pensé, qui s’interroge en filigrane sur la place de l’écrivain face à l’insupportable du réel. On parlerait bien de littérature engagée, si l’expression n’était pas devenue, pour beaucoup, synonyme de pesanteur démonstrative. Le livre, fraternisation plus qu’hommage avec ces combattants de la liberté de 1870 à nos jours, s’achève d’une courte phrase : « C’est un duel à mort. » Mais, dans le même mouvement – c’est sa grâce – s’attarde sur un ciel, variations, plaques, halos, souffle. Et ce qui rougeoie au loin, bien sûr.

À notre humanité, de Marie Cosnay, Quidam éditeur, 112 pages, 12 euros.

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Dominique Conil

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