La présidente de LCP exaspère sa rédaction

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La présidente de LCP, Marie-Ève Malouines, est confrontée à une fronde de l’ensemble de sa rédaction, qui connaît un malaise profond. Le dernier incident en date est la tentative de censure d’images montrant le socialiste Jean-Christophe Cambadélis cherchant à arracher le micro d’une journaliste de la chaîne.

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L’histoire a fait le tour de la presse. Ou, du moins, un récit tronqué a fait le tour des médias. Dans un premier élan, on a pu croire qu’il illustrait les mauvaises manières du premier secrétaire du parti socialiste, Jean-Christophe Cambadélis. En vérité, quand on en découvre la version intégrale, on comprend qu’il révèle tout autant les mauvaises manières de la présidente de La Chaîne parlementaire (LCP-AN), Marie-Ève Malouines. Dans la foulée, cela révèle aussi le climat détestable qu’elle fait régner au sein de cette rédaction publique.

L’histoire telle qu’elle a d’abord été connue commence le mardi 23 mai. Ce jour-là, LCP diffuse un reportage sur la campagne des élections législatives dans la 16e circonscription de Paris. Aussitôt, une courte séquence de ce reportage enflamme les réseaux sociaux.

On y voit Jean-Christophe Cambadélis qui déambule boulevard Macdonald, dans le XIXe arrondissement de Paris. À l’époque, le premier secrétaire du PS ne sait pas encore que le 11 juin, au soir du premier tour des élections législatives, il ne recueillera que 8,6 % des voix dans cette circonscription dont il est le député depuis 1988. Il sera donc éliminé, le second tour mettant face à face Mounir Mahjoubi, le nouveau secrétaire d’État au numérique, et l’Insoumise Sarah Legrain. Mais Jean-Christophe Cambadélis a tout de même de bonnes raisons de penser qu’une grave déculottée s’annonce. Alors, la mine renfrognée, il fuit pour une fois micros et caméras pour tenter de convaincre des électeurs, qu’il sait en colère contre le PS et contre lui.

Une journaliste de LCP fait les frais de cette mauvaise humeur. Quand elle tend son micro vers le premier secrétaire du PS, celui-ci s’en agace et cherche à l’arracher des mains de la journaliste, pour que cesse l’enregistrement. La scène est brève, et seulement anecdotique, mais elle révèle l’énervement du dignitaire socialiste.

Les réseaux sociaux d’ailleurs ne s’y trompent pas. Dès que LCP diffuse son reportage ce 23 mai, la mini-scène de l’altercation entre la journaliste et Jean-Christophe Cambadélis enflamme Facebook et Twitter. La plupart des grands médias s’en font l’écho.

Seulement voilà ! Cette scène ne s’est pas déroulée ce mardi 23 mai, mais la semaine précédente – le jeudi 18 mai, d’après les informations recueillies par Mediapart. Et si le reportage n’a pas été diffusé le jour même ni le lendemain, c’est qu’il s’est passé dans l’intervalle un psychodrame au sein de la rédaction de LCP. Un psychodrame qui n’est pas le premier et qui donc en dit long sur les méthodes de la présidente de la chaîne et sur le climat qu’elle y fait régner.

Quand la journaliste qui a fait le reportage dans la 16e circonscription revient à LCP, sa première réaction est de vite diffuser la scène avec Jean-Christophe Cambadélis, sinon sur LCP, du moins, si ce n’est pas possible, sur le site Internet de la chaîne. Mais elle est convoquée dans le bureau de Marie-Ève Malouines qui, en présence du directeur de la rédaction Dominique Fossé, met en cause son travail et s’oppose à la diffusion de la scène.

La décision est d’autant plus choquante pour la rédaction qu’un échange téléphonique a eu lieu, au préalable, entre Marie-Èves Malouines et Jean-Christophe Cambadélis. Dans une première version donnée à la journaliste qui a fait le reportage, la présidente de LCP admettra que c’est le premier secrétaire du PS qui l’a appelée. Ultérieurement, lors d’une réunion avec la rédaction, elle dira que c’est elle qui a pris l’initiative de l’appel. À cette occasion, Jean-Christophe Cambadélis a-t-il donc demandé à Marie-Ève Malouines de bloquer la diffusion des images ? Ou bien a-t-elle elle-même annoncé à son interlocuteur qu’elle agirait en ce sens ?

Dans la rédaction, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Car depuis longtemps, l’autoritarisme de la présidente de la chaîne exaspère beaucoup de journalistes, même s’ils n’osent pas trop le manifester publiquement. Cette fois, beaucoup considèrent qu’il ne faut pas laisser passer le coup de force sans réagir.

Dès le vendredi 19 mai, à 13 h 48, le bureau de la Société des journalistes adresse un mail à toute la rédaction : « Bonjour. En raison de plusieurs incidents survenus cette semaine, nous convoquons une assemblée générale extraordinaire lundi à 14 heures en salle de rédaction. Merci de confirmer votre présence ou de vous faire représenter si vous ne pouvez pas être là en précisant à qui vous donnez votre pouvoir. Très bon week-end à tous. »

Le lundi suivant, 22 mai, l’assemblée générale des journalistes de LCP a donc lieu. Comme l’indique le compte-rendu de cette assemblée, adressé le soir même par la SDJ à toute l’équipe, à 19 h 40, 20 journalistes sont présents sur les 32 cartes de presse que compte la chaîne. Ce compte-rendu n’avait pas vocation à être publié, mais Mediapart en a obtenu une copie. Le voici :

Le ratage Édouard Philippe

Par 19 voix sur 20, une motion est adoptée, « Si la rédaction reconnait tout à fait le droit à la direction de s’interroger et de discuter sur la diffusion de certaines images ”sensibles”, elle regrette la méthode utilisée par la direction », dit la motion. « Au-delà de cette façon de faire que la rédaction conteste, la rédaction considère que l’intégralité de la séquence aurait dû être diffusée le jour même sur internet en plus du reportage monté par Astrid les jours suivants », poursuit la résolution.

Face à la quasi-unanimité de la rédaction, Marie-Èves Malouines est donc obligée de céder : elle accepte que la scène soit diffusée, mais à la condition qu’elle soit noyée dans un reportage plus général sur la campagne dans la 16e circonscription. C’est donc ce reportage qui est finalement diffusé le mardi 23 mai, au lendemain de l’AG des journalistes.

En réponse à nos questions (voire notre onglet Prolonger), Marie-Ève Malouines nous a fait savoir qu’elle contestait notre version des faits et nous a apporté la réponse suivante : « Je tiens à apporter non pas des commentaires mais des rectifications par rapport aux affirmations contenues dans vos questions. Les témoignages que vous évoquez me paraissent assez peu objectifs, mais cela n’est pas de votre fait. Vous avez bien raison de vouloir les vérifier. Le sujet dont vous parlez a été tourné dans le cadre d’une série de reportages sur différentes circonscriptions. Comme vous le savez, ces sujets réclament plusieurs jours de tournage. La diffusion était prévue le mardi 23 mai, après tournage jusqu’au dimanche et montage le lundi.  Le sujet a bien été diffusé le 23 mai comme prévu, y compris la séquence avec Jean-Christophe Cambadélis, largement reprise par d’autres médias. Les citoyens ont donc été parfaitement informés. J’ai appelé directement Jean-Christophe Cambadélis pour protester contre la façon dont il avait agi en arrachant le micro de la journaliste de LCP, qui a été constamment soutenue et que je soutiens toujours clairement auprès de vous par ce mail. J’estime qu’il était de ma responsabilité, en tant que présidente de la chaîne, d’émettre fermement et directement cette protestation auprès de l’auteur de ce geste inacceptable et d’en faire part aux équipes de LCP. » 

La présidente de LCP poursuit : « Contrairement à ce qui vous a été rapporté, la diffusion n’a pas été décidée après une assemblée de la SDJ, qui s’est ailleurs tenue la semaine suivante, mais après une réflexion éditoriale interne. Je suis venue à la rédaction lors de la conférence du vendredi matin pour faire part de la position de la direction de la chaîne et répondre aux questions légitimes des journalistes. Pour qui me connaît un peu, il est totalement inepte de m’imaginer appeler J.-C. Cambadélis pour lui proposer de ne pas diffuser ces images. Dans cette hypothèse, ce serait donc lui qui aurait insisté pour que LCP les diffuse ? Plus globalement, il ne faut pas confondre la brutalité, que je rejette, et la rigueur, qui est une exigence fondamentale de notre profession, même si elle dérange parfois certaines personnalités. » 

Le récit de la présidente de LCP prend des libertés avec les faits. En particulier, la date qu’elle donne de l’assemblée générale de la SDJ ne correspond pas à celle qui figure sur le compte-rendu ni sur les deux mails adressés par la SDJ à tous les journalistes. Le compte-rendu de la SDJ précise aussi que, dans un premier temps, « la direction a mis en doute l’intérêt de diffuser ces images », conformément aux témoignages que nous avons recueillis.

Quant au souci de « rigueur » affiché par la présidente de LCP, la suite de l’histoire semble attester que la rédaction ne lui en donne pas crédit. Dans le compte-rendu de cette AG, on peut en effet aussi découvrir que cette affaire n’est pas la seule à l’origine du malaise qu’éprouve toute la rédaction. Dans le lot, il y a aussi d’autres directives éditoriales données par la même Marie-Ève Malouines. À la tête d’une chaîne d’information et de débat politiques, la présidente de LCP a donné instruction de ne plus couvrir certaines actualités… politiques les plus fortes.

À l’origine de cette décision, il y a un loupé de LCP, qui a aussi alimenté d’innombrables moqueries sur les réseaux sociaux. Le lundi 15 mai, la chaîne parlementaire guette la nomination du premier ministre. Sur le plateau de LCP, il y a plusieurs personnes, dont Marie-Ève Malouines. Finalement, on apprend que l’annonce sera fait à 14 h 30.

Mais, en définitive, quand le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, s’avance sur le perron du Palais avec 15 bonnes minutes de retard, pour révéler qu’Emmanuel Macron a décidé de nommer Édouard Philippe, LCP rate l’annonce. Or, au lieu de tirer les enseignements de ce petit ratage, Marie-Ève Malouines décide que LCP ne traitera plus ce genre d’événements et, par exemple, ne couvrira pas le mercredi suivant l’annonce de la composition du gouvernement. Ce qui, pour « une chaîne parlementaire, politique et citoyenne » dont la mission est de « décrypter et analyser au quotidien l’actualité parlementaire et politique » – c’est dans le cahier des charges affiché sur le site Internet , est une décision pour le moins étonnante.

Du coup, à l’unanimité des présents, la rédaction a aussi dit sa stupéfaction lors de la même assemblée : « La rédaction déplore le manque d’anticipation de la direction. L’annonce du premier ministre était prévue depuis la veille, il était tout à fait possible d’anticiper davantage une spéciale. Par conséquent, la rédaction regrette que le mercredi l’annonce du gouvernement n’ait pas été couverte en direct. La rédaction ne souhaite en aucun cas casser l’antenne de manière intempestive, mais l’annonce de la liste des ministres est un événement majeur, prévu de longue date, il peut donc être largement anticipé. »

Le problème, c’est que la rédaction n’a pas du tout le sentiment d’avoir été entendue. Venant devant celle-ci le lendemain, la présidente de la chaîne n’a pas fait le moindre geste d’apaisement. Tout au contraire. Elle a fait comprendre qu’il y avait déjà eu des départs et que les portes étaient toujours grandes ouvertes pour ceux qui n’étaient pas contents.

La grogne dans la rédaction vient de loin. Car nul n’oublie dans quelles conditions controversées Marie-Ève Malouines a été imposée à la présidence de LCP : comme Mediapart l’avait à l’époque révélé (notre enquête est ici), la procédure de désignation à la présidence de la chaîne avait été manipulée par le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, au profit de Marie-Ève Malouines.

Ceci explique d’ailleurs sans doute cela : proche de nombreux dignitaires socialistes, la présidente de LCP leur doit sa nomination. Il suffit de lire sur le site de son éditeur la présentation de son livre François Hollande ou la force du gentil (JC Lattès, 2012) pour mesurer le type de journalisme que pratique l’auteure : « Cette enquête permet de comprendre la cohérence et la force originale de cet ambitieux affable. On y découvre que François Hollande est réellement gentil. C’est à la fois le fondement de sa personnalité et le socle de sa vision politique. Il a un vrai sens du dévouement, une réelle répugnance à la méchanceté. »

Du même coup, beaucoup de journalistes ont très mal vécu, ces derniers mois, l’interventionnisme de la présidente de la chaîne. Car c’est elle, par exemple, qui choisit la plupart des invités qui prennent la parole sur la chaîne ; elle se réserve même le droit de changer des invitations qui auraient pu être lancées par des journalistes de l’équipe.

Beaucoup de membres de l’équipe n’apprécient guère le virage sur l’aile que la présidente de la chaîne est en train de négocier depuis peu de temps. Elle est prise depuis peu d’une frénésie d’invitations en direction des candidats de La République en marche. Ce qui conduit beaucoup de journalistes à supputer qu’elle est déjà en campagne, car son mandat de présidente de LCP arrive à échéance d’ici un an.

lcp-twitter
D’autres incidents ont encore eu lieu, que la rédaction n’a pas plus appréciés, car ils ont eu un effet sur l’image extérieure de la chaîne. Le 17 décembre 2016, le président de Mediapart, Edwy Plenel, et les universitaires Alain Badiou et Pascal Boniface ont, par exemple, été qualifiés d’« ennemis de la nation » sur LCP par un intervenant, Frédéric Encel, qui répondait à l’invitation de Frédéric Haziza, un journaliste proche de Marie-Ève Malouines. Or, au lieu de condamner cette incitation à la haine, elle l’a qualifiée de « pensée » et de « thèse qu’il développe », rejetant en particulier les interpellations d’Edwy Plenel, relatées dans deux billets de blog (on peut les lire ici et ).

Avec l’universitaire Pascal Boniface, le conflit s’est même envenimé puisque l’intéressé fait grief à Marie-Ève Malouines de l’avoir depuis black-listé sur LCP. Il s’en est expliqué sur son blog de Mediapart : L’honneur perdu de Marie-Ève Malouines. Dans ce billet, le chercheur explique que Frédéric Haziza conteste ses travaux et qu’il en paie le prix : « Ce n’est pas que je tiens particulièrement à être invité à LCP/AN. Mais interdire d’antenne sur le service public parlementaire un directeur de think tank reconnu nationalement et internationalement, parce que ses idées sur le conflit au Proche-Orient dérangent un des journalistes de la chaîne, ne devrait pas être admissible », explique-t-il.

La rédaction de LCP n’a pas plus apprécié un portrait hagiographique que Le Monde a consacré récemment à la présidente de la chaîne sous le titre : « Marie-Ève Malouines, l’exigence démocratique ». Un portrait en forme de charmant renvoi d’ascenseur, car le quotidien et LCP sont associés pour une émission politique « Questions d’info », à laquelle Marie-Ève Malouines a longtemps participé avant d'accéder à la présidence de LCP… Ainsi va malheureusement trop souvent le journalisme parisien.

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