Brizé et Lindon au théâtre social

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Trois ans après La Loi du marché, Stéphane Brizé retrouve Vincent Lindon pour un sujet et une approche très politiques : une grève, mise en scène comme un documentaire embedded. Ou presque : En guerre obéit en vérité à un dispositif pervers qu'il importe d'interroger. Au nom du cinéma, mais aussi de la politique.

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Bande-annonce de « En guerre » © FilmsActu

Les films de Stéphane Brizé ne sont pas gais. Ils n’ont jamais prétendu l’être. En 1999, son premier, Le Bleu des villes, suivait les jours et les peines d’une contractuelle se rêvant chanteuse, mais que l’amitié ancienne avec une Miss Météo et une montée à Paris ne suffisaient pas à arracher au terne de son existence. Les vies sinistres – les vies sinistrées – ont la prédilection du cinéaste né à Rennes en 1966.

Cette grisaille a, depuis peu, revêtu une signification plus directement sociale et politique. Il y a trois ans tout juste, La Loi du marché narrait le calvaire de Thierry qui, pour sortir du chômage, devait accepter l’emploi humiliant, pour lui et pour les autres, de vigile. Et aujourd’hui En guerre accompagne la progression d’un mouvement de grève dans une entreprise automobile dont l’une des usines est menacée de fermeture.

Brizé ne s’embarrasse pas de fioritures. Il procède par addition de scènes entre lesquelles aucune transition ne vient ménager les respirations que d’autres jugeraient bienvenues. Est-ce à dire qu’il est intégralement un réaliste ? La question se posait devant le style volontiers documentaire de La Loi du marché, dont la description des brutalités du monde du travail tranchait avec les précautions d’habitude prises par la fiction. Elle se repose devant En guerre, dans lequel Vincent Lindon fait à nouveau figure d’unique vedette au milieu d’un casting composé pour l’essentiel d’acteurs non professionnels qui, pour certains, jouent quasiment leur propre rôle.

La Loi du marché a fait sensation, offert à Lindon le Prix d’interprétation masculine à Cannes et réuni un million de spectateurs. Déjà, la situation sociale invitait à le prendre au premier degré, comme un film d’intervention. S’il est tôt pour savoir ce qu’il va advenir d’En guerre, sorti ce mercredi 16 mai, il est clair qu’en trois ans tout s’est aggravé : Emmanuel Macron a été élu à la présidence de la République, les conditions de l’emploi se sont encore dégradées, et une agitation monte depuis quelques mois, notamment autour de la grève à la SCNF, à laquelle le cinquantenaire de Mai 68 donne en outre une coloration particulière.

Il est donc tentant, aujourd’hui davantage encore qu’en 2015, de faire du cinéma de Brizé une lecture uniquement sociale et politique. Et en effet, En guerre est un film a priori si dénué des afféteries de l’art qu’il semble vouloir faire honte à quiconque voudrait y lire des opérations de mise en scène, quelque chose qui a trait à la représentation d’une situation et non pas à sa simple présentation.

Vieille affaire : imposant l’évidence, le réalisme voue le commentaire, sinon au silence, à entériner ce qui paraît à l’écran. La critique aussi a pourtant, en ces matières, plus d’un tour dans son sac. Elle sait – elle devrait en tout cas savoir – que plus un film se donne comme direct, plus grandes sont les chances qu’il obéisse à un dispositif tramé de médiations.

C’est ce qui se passe avec ce film, comme avec les précédents de Brizé. Partons du plus simple : Vincent Lindon. L’acteur interprète Laurent Amédéo, leader syndicaliste prêt à aller jusqu’au bout pour que son usine ne ferme pas et que sa sincérité, combinée à son ignorance de la rhétorique politicienne, porte souvent à s’emporter. Lindon est excellent dans le rôle. Il a des accents à la Jean Gabin, dont il retrouve l’absence de lèvres et l’inclination à la colère.

Mais il y a plus. Si Lindon est de tout le casting le seul acteur connu du spectateur, dans le récit Laurent est à l’inverse le seul personnage qui ne joue pas. Sa parole est mal dosée, le rouge lui monte aux joues, il ne bouge pas d’un iota du début à la fin. On ne manque d’ailleurs pas de lui en faire reproche. Ni ses interlocuteurs de la direction ou au gouvernement, dont la langue de bois mielleuse tranche avec sa rudesse, ni les autres syndicalistes, dont une partie va se retourner contre lui.

En guerre déroule donc un jeu de rôles. Constamment, les uns renvoient les autres à la place qu’ils occupent, sont censés occuper, ne veulent plus occuper… La Loi du marché, déjà, soulignait les difficultés de Thierry à se vendre. Une scène exemplaire était celle où une assemblée d’« anonymes » critiquait sa prestation vue quelques instants plus tôt sur un écran. Tout s’inversant soudain, le jeu du seul acteur présent était décortiqué – et moqué – par ceux dont jouer n’est pas le métier.

Stéphane Brizé a réalisé en 2006 un drôle de film. D’un segment à l’autre de sa narration, Entre adultes intervertissait à l'envi les positions tenues par des personnages – n’apparaissant que par paires – dans des scénarios de séduction dont certains tenaient carrément du jeu de rôles à tendance sadomasochiste. Rien n’a changé depuis : ce cinéma continue d’obéir à un dispositif pervers dont le cœur est le théâtre des places que chacun se trouve à occuper. Hier dans les rapports de désir. Aujourd’hui dans les rapports de travail.

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