Comment s'est mis sur pied «Bettencourt Boulevard»

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Au TNP de Villeurbanne, Christian Schiaretti met en scène la pièce écrite à partir de l'affaire Bettencourt par le dramaturge Michel Vinaver. La première est prévue le 19 novembre. Mediapart a pu assister aux répétitions.

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Un homme surgit dans le parc de Bagatelle où Mme Bettencourt promène son chien Toto. Il y a une rage en lui (l’homme, pas le chien). C’est un cabot (l’homme toujours). Il obéit au désir de paraître, que lui dicte son énergie dévorante. Ses épaules le démangent ; un rictus colonise ses lèvres ; sa parole – obligatoire – précède sa pensée – facultative. C’est Nicolas Sarkozy : « Liliane vous allez peut-être croire que j’ai combiné cette rencontre mais pas du tout que j’ai des espions chez vous mais pas du tout j’ai la réputation d’un machinateur mais pas du tout. »

L’écriture de Michel Vinaver saisit l’essence de la fatuité culottée d’un être qui se sent et se sait illégitime. Pas un mot de trop, aucun signe de ponctuation, une musique des mots lancinante et infaillible. Puissance de suggestion. Nous voici au cœur de ce qu’il nous fallut subir le temps d’un interminable quinquennat : cette rhétorique de bonimenteur permanent, ivre de revanches obscures.

Le comédien Gaston Richard interprète le personnage de l’ancien président de la République, alors qu’en ces premiers jours du mois de novembre 2015, sur la scène du Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, vont bon train les répétitions de Bettencourt Boulevard ou une histoire de France. Pendant une pause, l’acteur nous explique que son travail, sous la direction du metteur en scène Christian Schiaretti, consiste à « passer de l'imitation à l’esquisse ».

Comment Gaston Richard voit-il Nicolas Sarkozy ? « C’est monsieur “pas du tout”. Il ne s’encombre d’aucun sentiment, passe récupérer des enveloppes puis s’en va comme il est venu, indifférent et imperméable à tout un monde qui se déchire dans un hôtel particulier de Neuilly. »

Pour Christian Schiaretti, l’audace, la transgression, la provocation, aujourd’hui en France, ne consistent pas à paraître nu sur scène, ni à y copuler. Le geste politique affûté, l’acte artistique téméraire, la manifestation théâtrale la plus gonflée, revient à camper Nicolas Sarkozy sur les planches. Jamais comme une charge : sous la plume de Michel Vinaver, la cruauté se pare de douceur flottante, de poésie entêtante, d’ironie légère et d’humour fuyant l’univoque. Le dramaturge de bientôt 89 ans, avec une timidité délicate de jeune époux, nous a confié : « C’est venu tout seul », au sujet de cette pièce qui, sur l’insistance d’Edwy Plenel (oui, le président de Mediapart), s’est ajoutée à son œuvre qu’il croyait définitivement bouclée avec 11 septembre 2001, sa tragédie hachurée de terrorisme.

Revient aujourd’hui à Christian Schiaretti de hisser jusqu’au « registre symphonique » l’écriture d’un auteur, qu’il compare volontiers à « un quatuor à cordes » quand ce n’est pas à « un violoncelle ». Pas question d’amplifier au forceps, mais de jouer sur un espace scénique modulant des survenances, des apparitions, des flashes. Tout au long de Bettencourt Boulevard, ces pépites d’affects, de mémoires, ou de névroses d’un clan neuilléen, semblent branchées sur l’inconscient collectif de la France. Voilà comment l’on passe de la musique de chambre à l’orchestre symphonique. Voilà comment au titre soufflé par Edwy Plenel – Bettencourt Boulevard – s’est adjoint ou une histoire de France, complément polyphonique suggéré par Christian Schiaretti…

Répétitions de "Bettencourt Boulevard" au TNP (1/2) © Mediapart

L’orchestration de la pièce repose sur l’art des comédiens ici rassemblés. Francine Bergé – dans le rôle de Liliane Bettencourt – incarne avec la grâce et le métier que lui confèrent ses 77 ans la petite harmonie (bois et flûtes), tandis que Jérôme Deschamps, 68 ans, s’impose en équivalent de la grosse harmonie (les cuivres) pour procurer le règne, la puissance et la gloire au gestionnaire de fortune Patrice de Maistre.

Jérôme Deschamps, qui a conçu quelques-uns des grands bonheurs de la scène ces trente dernières années (de La Veillée à Salle des fêtes en passant par Les Petits Pas, Lapin chasseur, C’est magnifique, ou Le Défilé), Jérôme Deschamps dont la troupe “Les Deschiens”, animée avec Macha Makeïeff, releva du nec plus ultra, Jérôme Deschamps caressait l’idée d’un spectacle sur l’affaire Bettencourt, avec Yolande Moreau dans le rôle de l’antique milliardaire. Dès qu’il apprit que Michel Vinaver avait écrit sa pièce, il le contacta pour lui proposer d’interpréter Patrice de Maistre.

Et il l’est aujourd’hui devenu, au-delà de l’imaginable. Deschamps, natif de Neuilly, nous détaille, le temps d’un déjeuner à la brasserie du TNP, sa propre « illustration familiale » – pour reprendre une rubrique capitale du Who’s Who… Il est tout à son affaire avec la haute, entre tel ancêtre gouverneur général de quelque colonie et tel autre ayant travaillé aux côtés de Clemenceau, ce qui permit au petit Deschamps de passer ses 11-Novembre à observer les huiles de la République discourir au pied de la statue du Tigre sur les Champs-Élysées. Il nous détaille ensuite, avec une gourmandise alarmante entre deux verres de saint-joseph, le délice d’esthète qu’il ressentit à tenir les engagements officiels qu’impliquait son poste de directeur du Théâtre national de l’Opéra comique : « J’ai dîné plusieurs fois avec Éric Woerth quand il était ministre du budget. »

Répétitions de "Bettencourt Boulevard" au TNP (2/2) © Mediapart

Bref, habité par son rôle de glandeur mondain doublé d’un rapace mielleux, Jérôme Deschamps, sur un ton de patricien péroreur et pompeux, se plaît à disserter sur les us d’une engeance « habituée à être entendue » quand elle prend la parole, sans avoir jamais à élever la voix – qu’elle a ferme et posée une fois pour toutes ! Pour qui a entendu les enregistrements Bettencourt, le comédien s’avère si “raccord” avec de Maistre qu’un malaise se fait jour : comment le si fin Deschamps peut-il sembler à ce point s’adonner, sans faillir, aux plaisirs de la fatuité, à la ville aussi bien qu’à la scène ? C’est là tout son talent : le personnage lui colle à la peau ! C'est Robert Le Vigan qui, jadis, poussa sans doute le plus loin cette identification hallucinatoire…

Face à un tel instrument, le chef d’orchestre Schiaretti, en maestro madré, laisse faire, parfois jusqu’à l’histrionisme, se réservant pour des réglages discrètement draconiens – de quoi redonner à la prose de Michel Vinaver son tranchant touchant à l’os, ou bien sa part de rêve cotonneux ; incompatibles avec la parade et l’ostentation…

Dans sa loge, emperruquée jusqu’à sembler plus Liliane que nature, Francine Bergé accepte de jouer au jeu des sept vertiges. D’abord, le plaisir vaporeux d’incarner un être vivant mais désormais si protégé, coupé du monde : Mme Bettencourt se révèle aussi escamotée de notre monde sensible qu’une sylphide séculaire au fond de la coulisse. Ensuite, la confrontation avec le personnage de François-Marie Banier (interprété par Didier Flamand), qu’elle a connu pour avoir créé sa pièce Hôtel du Lac voilà quarante ans, en 1975. De fil en aiguille, Francine Bergé tire d’autres liens légendaires de sa carrière. L’un mène à Maria Casarès, donc à Camus, donc à Michel Vinaver qui publia récemment sa correspondance avec l’auteur de L’Étranger. L’autre, via quelques détours, conduit à la comédienne Farida Rahouadj, épouse du réalisateur Bertrand Blier auquel fut mariée Anouk Grinberg, fille de Michel Vinaver. Curieuse pelote que l'existence humaine…

La répétition reprend. Christian Schiaretti sera fin prêt pour la première, le 19 novembre, mais il aura erré autour de la pièce, explorant de fausses pistes avec vaillance. Quand le personnage de Patrice de Maistre déclare qu’il entend un bruit, le metteur en scène aura longtemps cherché une métaphore, quelque chose de mystérieux et cosmique. Jusqu’à ce qu’il découvre que le bruit en question pourrait être le magnétophone caché par le maître d’hôtel : « Michel Vinaver m’a laissé errer. Il laisse infuser plus qu’il ne dicte. »

Le directeur du TNP ajoute : « La vibration du contemporain passe chez lui par une position de “fuite témoignante” qui nous plonge dans l’immédiateté du politique. Sans aucun surplomb moralisateur. Cependant, Vinaver entretient un rapport si scrupuleux à la langue, que jamais son théâtre ne vire vers le documentaire ou le témoignage politique. C’est chez lui le prisme poétique et non l’anecdote qui créé l’élévation collective. Des gens vont venir parce qu’il y a marqué Boulevard dans le tire. Or je vais leur servir une édification complexe. Le théâtre populaire est là pour résoudre une telle tension : via un onirisme, une légèreté, un sourire constant, on arrive à rendre évident ce qui est élaboré… »

TNP de Villeurbanne, du 19 novembre au 19 décembre 2015. Théâtre de la Colline (Paris XXe), du 14 janvier au 20 février 2016. Comédie de Reims, du 8 au 11 mars 2016.

Mediapart devrait diffuser en direct, le 2 décembre 2015, la représentation de la pièce.

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