Maistre censeur sur son lignage perché

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Patrice de Maistre a donc obtenu la disparition de sa voix dans Mediapart, qu'il semble poursuivre d'une vindicte amère. Une exégèse de sa généalogie et de ses enregistrements montre pourtant que rien n'est simple et que tout se complique. Portrait herméneutique…

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Voilà un quart de siècle, en 1988, Catherine Lamour régnant sur l’unité documentaires et magazines de Canal +, la chaîne cryptée diffusait un reportage scrupuleux mais radical : Sans domicile fixe, sur la vie quotidienne de ceux qui galèrent dans les squares, les halls d’immeubles, les terrains vagues, ou le métro. Ce regard sans concessions ni clichés avait pour auteurs un briscard, Hervé Chabalier (né en 1945), et une jeune pousse, Gilles de Maistre (né en 1960).

Celui-ci prenait son envol l’année suivante, par la grâce d’un film gorgé d’énergie et de tendresse, qui captait la pulsation de la cité du Luth à Gennevilliers, avec une longue séquence, inoubliable, dévoilant un groupe de rappeurs en train d’improviser leurs mélopées sur les toits : Banlieue. Ensuite, Gilles de Maistre se lançait dans une série documentaire, Interdit d’enfance, dont l’un des cinq volets, J’ai douze ans et je fais la guerre, lui valut en 1990, coup sur coup, le prix Albert Londres, un Emmy Award (New York) et un “7 d’or”.

Diplômé du Centre de formation des journalistes, Gilles de Maistre arborait l’insolente assurance de qui prend la tangente : adieu les chemins tout tracés, adieu l’entre-soi, la morgue, le conformisme, la vie policée à jamais cimentée par l'argent ! Quelle échappée belle défiant les lois du sang et de la reproduction sociale ! Le rejeton semblait s'évader de cet arbre généalogique aux branches lourdes de particules, dont le tronc n'est autre que le comte Joseph de Maistre (1753-1821), ennemi de la Révolution française. L'année 1789 lui avait pourtant donné un fils, né de son union avec Françoise de Morand de Saint-Sulpice. Ce Rodolphe de Maistre, gouverneur de Nice de 1838 à 1848, marié à une Charlotte Espérance Azélie de Plan de Sieyès de Veynes, engendra un Charles de Maistre. Celui-ci et Françoise Asselin de Villequier conçurent Gonzague de Maistre, futur époux d'Henriette de Tourville. Voilà les grands-parents de Bruno de Maistre, le père de Gilles de Maistre. D'un lit précédent – ô câline expression ! –, Bruno de Maistre avait eu un fils autre, en 1949 : Patrice.

Aujourd’hui, comment le J.R.I. (journaliste reporter d'images) Gilles de Maistre réagit-il à cette amputation de la presse obtenue par son aîné de onze ans, le gestionnaire de fortune Patrice de Maistre ? Tiraillé entre l’esprit de corps et l’esprit de famille, Gilles de Maistre laisse, en guise de réponse, ce message téléphonique : « J’ai appelé mon frère. Ce n’est guère l’amour entre Mediapart et lui, si j'ai bien compris. La parole est désormais aux avocats. Je préfère ne pas… Bon courage. »

À première vue, tout sépare Gilles de Maistre, 53 ans, de Patrice de Maistre, 64 ans. Les (demi-)frères figurent certes ensemble dans le Who's Who. Toutefois, un détail les différencie. Gilles ignore la rubrique “illustration familiale”, que Patrice remplit vétilleusement : « Son ancêtre le comte Joseph de Maistre, écrivain, philosophe, homme politique (1753-1821). »

Puisque l’intéressé nous y convie, en s’assignant ainsi à résidence généalogique, suivons la piste patriarcale. Et abreuvons-nous à la source : Joseph de Maistre, donc. Ce gentilhomme né à Chambéry va fuir, à partir de 1792, « la pure impureté », « la fange sanglante », « une prostitution impudente du raisonnement », cette révolution « satanique » agitant, en un « délire inexplicable » et dans les « convulsions », une France devenue folle au point de réduire à rien la Maison de Savoie et d’annexer ce territoire alpin. Maistre trouve refuge au Piémont, puis en Suisse, un temps à Venise et finalement à Saint-Pétersbourg, où il conseille quatorze ans durant le tsar de toutes les Russies. Il prise le manant attaché à la glèbe et surtout pas le “citoyen” : « Ce fut dans une de leurs orgies législatrices que des brigands inventèrent ce nouveau titre. »

Joseph de Maistre affiche son aversion pour “l’esprit du siècle”. Il s'acharne sur les deux racines du mal : le protestantisme – « cette rage de l’orgueil qui proteste par nature » – et les Lumières, avec leur rationalisme infernal. Il ne reconnaît que l’Autorité, si possible théocratique : « Qui gouverne n’est pas gouverné, qui juge n’est pas jugé. » Ou encore : « Tout gouvernement est absolu ; et du moment où l’on peut lui résister sous prétexte d’erreur et d’injustice, il n’existe plus. » Ou toujours : « Le glaive des lois n’est guère suspendu que sur la tête du vulgaire, tandis que le tonnerre de la religion gronde sur celle même des rois. »

 La liberté n’est pour lui qu’un leurre insane, une « pourriture » sacrilège, qui induit la sécession, qui pousse à d'inexpiables forfaits, qui corrompt toute stabilité : « Nulle grande institution ne résulte d’une délibération. Les ouvrages humains sont fragiles en proportion du nombre d’hommes qui s’en mêlent. » Maistre prend le contre-pied rageur et ultra du Montesquieu de 1748 (De l’esprit des lois), qui affirmait haut et fort : « Il faut que par la dispositions des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Au grand récit de l’émancipation humaine forgé par le XVIIIe siècle, il oppose la vision surplombante du salut de toute créature terrestre par Dieu : « L’homme pour se conduire n’a pas besoin de problèmes, mais de croyance. Son berceau doit être environné de dogmes ; et lorsque sa raison se rebelle, il faut qu’il trouve toutes ses opinions faites. »

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L'ablation de la particule du nom Maistre, dans le titre et dans le corps du papier, n'est en rien une loi du Talion qui vengerait le retranchement des enregistrements de l'affaire Bettencourt obtenu par P.M. (les initiales induisent une ptose de particule). Certes, la particule nobiliaire doit subsister si le nom est monosyllabique. Ou dissyllabique, à condition que la seconde syllabe soit constituée d'un “e” caduc, c'est-à-dire muet. Il faut ainsi dire ou écrire : l'exécution de de Thou en 1642, le verbe de de Gaulle, la bêtise de de Lattre, ou la théorie de de Broglie (qui se prononce Breuil : monosyllabe). On garde de surcroît le d' devant une voyelle ou une h muette : le théorème de d'Alembert, la prose de d'Ormesson, les fiches de d'Hémery.

En revanche, devant les noms de deux syllabes et plus, l'usage consiste à supprimer le de (sauf si le patronyme est précédé du titre de noblesse, du prénom, ou d'un titre de civilité – mademoiselle, madame, monsieur) : les Guermantes, Beauvoir et Sartre, la famille Villepin...

Mais voici que des subtilités surgissent en pagaille. On ne dit pas les poésies de Bellay mais bien de du Bellay, dans la mesure où la particule est (comme pour des Ormeaux) considérée tel un article contracté – les articles non contractés impliquant l'effacement particulaire : La Fontaine, La Bruyère, La Rochefoucauld, ou La Fayette... Quelques exceptions se faufilent : Retz, Sade et parfois Guise s'emploient sans particule (le premier monosyllabique, le deuxième et le troisième dissyllabiques avec un “e” caduc). Maistre s'inscrit dans une telle dérogation, selon le comte de Maistre soi-même, dans une lettre du 14 novembre 1820 à M. de Syon (in Œuvres complètes, édition Vitte, tome XIV, 1886, p. 243). Je n'ai donc pas voulu me montrer moins royaliste que le roi…

Par-delà ces passionnantes broutilles héritées de l'Ancien Régime, en ce qui concerne Joseph de Maistre, mes sources principales ont été ses Œuvres (Éd. Robert Laffont, collection Bouquins, 2007), ainsi que le remarquable Dossier H consacré à l'écrivain, dirigé par le coruscant chroniqueur de Valeurs Actuelles Philippe Barthelet (Éd. L'Âge d'Homme, 2005). Que du bonheur réactionnaire !

Enfin pour ce qui touche à la psychologie abyssale de Patrice de Maistre, je ne me suis fié qu'à mon flair extravagant.