L’érudit et les Beatles

Par Pierre Tenne (En Attendant Nadeau)

Ouvrage classique consacré à la musique des Beatles, Revolution in the Head de Ian MacDonald est réédité en français. En dehors de ses apports toujours actuels, cette somme est l’occasion d’esquisser un état des lieux du dynamisme dont témoigne ce type de production sur les musiques populaires.

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Dans Les Mondes de l’art, Howard Becker s’arrête momentanément sur le traitement critique subi aux États-Unis par les quatre garçons dans le vent au plus fort de la Beatlesmania qui s’empara des années 1960. Le sociologue et jazzophile analyse ainsi la tendance des critiques (et la sienne) à supposer que la musique des Beatles, nécessairement irréfléchie, trahissait une absence de connaissances musicales forcément coupable. Son explication repose sur les tensions sociologiques entre la culture musicale savante et distinguée, et une culture populaire alors naissante – Bourdieu aurait certainement préféré les termes de culture légitime ou illégitime.

Extrait d'une vidéo postée sur YouTube. Extrait d'une vidéo postée sur YouTube.
Plus d’un demi-siècle après les premiers tubes des Beatles, la donne a bien changé, et la réédition de Revolution in the Head en est un indice parmi d’autres. D’abord en termes de forme : Ian MacDonald, critique musical et essayiste spécialiste autant de rock que de Chostakovitch (et décédé en 2003), suit chronologiquement les presque 200 titres enregistrés par le groupe anglais en studio ; et en fournit des commentaires parfois très longs, toujours marqués par une érudition formidable et mise au service d’analyses esthétiques directement inspirées des pratiques de la critique des œuvres dites de musique classique.

Revolution in the Head, paru pour la première fois en anglais en 1994, est ainsi la première somme livresque notable cherchant à traiter des Beatles en adoptant une forme discursive issue de la « culture légitime ». À ce titre, il faut comprendre le livre comme un symptôme pionnier de la maturation des cultures populaires de l’après-guerre, mais aussi comme l’expression d’antagonismes au sein du champ intellectuel et artistique, à une époque où le rock cherche à se faire une place parmi les ors des arts respectés par les élites culturelles.

Depuis 25 ans, Revolution in the Head incarne ainsi cette respectabilité croissante des Beatles, et avec eux de toute une certaine culture populaire, auprès d’élites qui les ont longtemps méprisés comme trop vulgaires, superficiels, inintéressants. En France, le mouvement est plus tardif au point de vue éditorial – cela est moins sûr sur le plan discographique – mais connaît ces dernières années un dynamisme inédit, dont les éditions Le Mot et le Reste, qui rééditent cette traduction parue la première fois en 2011, sont l’un des fers de lance : traductions de « classiques » anglo-saxons (dont En studio avec les Beatles, mémoires de l’ingénieur du son du groupe, Geoff Emerick), nombreuses monographies sur des artistes de rock, hip-hop ou jazz, parmi lesquelles les travaux enthousiasmants d’Aymeric Leroy sur le rock progressif et la scène de Canterbury (Soft Machine, Caravan, Robert Wyatt, etc.).

Ainsi se constitue depuis au moins une quinzaine d’années un corpus de plus en plus substantiel, en qualité comme en quantité, d’ouvrages consacrés à des questions longtemps réservées aux magazines et blogs spécialisés, ou au bouche à oreille des fans de ces musiques qu’on appelle bien improprement de niche.

En plus des parutions de Le Mot et le Reste, les éditions des Fondeurs de briques se sont également distinguées dans ce mouvement général par de magnifiques traductions d’ouvrages américains parmi les plus fondamentaux pour notre connaissance de certaines musiques : Le pays où naquit le blues d’Alan Lomax ou, plus récemment, les mémoires poétiques de Woody Guthrie, Cette machine tue des fascistes.

Côté jazz, les éditions marseillaises Parenthèses se distinguent depuis au moins trente ans par des ouvrages de référence, dont récemment les sommes d’Alexandre Pierrepont sur le free jazz de Chicago (La Nuée, 2015) et d’Alain Tercinet sur le jazz West Coast. On pourrait multiplier les exemples : collections Rivages Rouge chez Payot, beaucoup d’ouvrages des éditions Allia, etc., jusqu’aux travaux universitaires récents qui ouvrent la recherche scientifique au hip-hop, à la façon du séminaire « La plume et le bitume » créé par deux étudiants de l’école normale supérieure d’Ulm. Ce faisant, on ne parviendrait sans doute pas à proposer autre chose qu’un diagnostic général de cette tendance de fond voyant des intellectuels toujours plus nombreux s’intéresser à ces musiques, dont les seuls points communs sont leur origine populaire et le mépris dans lequel elles ont longtemps été tenues.

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Cet article fait partie du prochain numéro de la revue numérique En attendant Nadeau. Sa publication sur Mediapart se fait dans le cadre d’un partenariat entre nos deux journaux, qui ont la particularité, l’un et l’autre, d’être indépendants. L’équipe d’En attendant Nadeau publie donc régulièrement sur Mediapart un article de son choix. Retrouvez ici la présentation détaillée de cette collaboration par François Bonnet (Mediapart) et Jean Lacoste (En attendant Nadeau). Et retrouvez ici les différentes contributions d’En attendant Nadeau sur Mediapart.