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Mediapart jeu. 28 juil. 2016 28/7/2016 Dernière édition

Kaws, X-man 2.0

22 décembre 2012 | Par Hugo Vitrani

Né art toy, décliné sur t-shirts, propagé sur internet, sculpté en bronze, le Companion de l'artiste Kaws a flotté dans le ciel de New York, inaugurant la parade annuelle de Thanksgiving donnée par Macy's. Au même moment, l'artiste exposait à Paris. Rencontre en vidéo avec cet artiste 2.0, passé du graffiti aux musées en passant par la scène undeground des toys japonais et la révolution numérique.

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Il a fallu orchestrer un travail à 30 mains pendant plus de 7 mois pour que le Companion de l'artiste Kaws (Brian Donnelly) prenne son envol dans le ciel de New York, ouvrant la parade annuelle de Thanksgiving, monumentale fête populaire organisée par Macy's. Né art toy en séries limitées, décliné en sculptures et sérigraphié sur t-shirt, le Companion est désormais une icône officielle au même rang que Snoopy, le grand Schtroumpf, Hello Kitty et autres créations animées que Kaws n'a cessé de pirater dans son œuvre. Au même moment, une immense version sculptée trône dans la cour de son galeriste, tête baissée et yeux en croix (signature de l'artiste), comme une réponse contemporaine au Penseur de Rodin. Entre la rue et le marché de l'art, “the XX” Kaws a les pieds sur terre et la tête dans les nuages, en passant par internet où il vient d'éditer son nouveau toy pour clôturer une année 2012 bien chargée.
Enfant caché d'un ménage à quatre douteux réunissant Walt Disney, Keith Haring, Jeff Koons et Takashi Murakami,  Kaws s'empare d'icônes ou d'images passées et présentes pour leur donner une seconde vie, se confronter à leurs créateurs et leurs publics. As du kidnapping visuel, il se joue de la protection du droit d'auteur : son Companion a des allures de Mickey, le Bibendum Michelin devient Chum, (Kaws)bob l'éponge n'est pas non plus épargné, tout comme les Schtroumpfs ou les Simpsons devenus Kimpsons. « Lorsque je m'approprie quelque chose et que je crée une nouvelle chose avec, c'est comme si je créais un bootleg de l'orignal. »

Comme un virus, Kaws s'infiltre dans l'imaginaire collectif, sample l'histoire de l'art, remixe cartoons et mangas, s'autoproduit avec Original Fake, une réplique americano-nippone du Pop-Shop de Keith Haring et écoule sa came en série limitée via internet. En quelques minutes à peine, ses multiples deviennent collectors, leur valeur triple, et des milliers de photos amateurs envahissent les réseaux sociaux.

Toy story 2.0

Souvent présenté comme le Murakami américain, Kaws a mixé sa culture pop US avec la révolution numérique et la culture toy underground du Japon. Grâce à Stash et Futura, il découvre la scène de Harajaku en 1998, l'année d'après il créera son premier toy, un skinny leg Companion vendu 99 dollars. En 2001, il rencontre Tomoaki Agao a.k.a Nigo, qui est à la tête de la marque streetwear japonaise A bathing Apex : leur collaboration attire le milieu du hip hop hipster, de Jay-z à Kanye West (il dessine la pochette de son album en 2008) en passant par Pharrell (qui lui commande 60 toiles pour sa maison, et le pimpage de sa Porsche).
Avec ses Product paintings présentées en 2001 chez Parco, Kaws marque un tournant décisif dans son passage en galerie en emballant ses toiles avec des packaging de jouets. Kaws aplatit les frontières entre le haut et le bas, le prestigieux et le populaire, les Beaux Arts et le divertissement. Il ira plus loin en présentant en galerie et musée des sculptures XXL de ses toys, cette fois-ci en bronze, puis peints pour leur donner une patine industrielle plastifiée. « Le bronze en couleur était une manière de jouer avec la perception des gens sur ce qui est considéré comme de l'art ou ce qui ne l'est pas. Si ces bronzes ont été acceptés en tant qu'art, alors ces mêmes gens seront forcés de revenir sur leurs opinions concernant les toys en plastique. »

Kaws s'engouffre dans les portes déjà bien ouvertes de l'arketing (mix d'art et de marketing) et remixe en fluo l'esthétique Superflat (super-plate) théorisée par Takashi Murakami, héritage des techniques de peintures des films d'animations (Kaws est passé par Disney en free lance). Autour de Kaws, plusieurs mondes se rencontrent : les fluo kids, les graffeurs, les collectionneurs de toys, les rapeurs branchés et les collectionneurs d'art contemporain. Et comme Kaws aime violer les frontières, il alterne entre ses expositions en galeries et musées et la production de t-shirts, toys, mugs, en indé ou en collaborant avec des marques bien établies : Supreme, Comme des garçons, Ape/BAPE, Marc Jacobs, Nike, Vans, Ikepod… Et face aux critiques, Kaws réplique dans ANPQuarterly : « Je déteste les labels. (…) Qu'on me laisse être un toy designer, qu'on me laisse faire des putains de sapes, des peintures. Ce n'est pas parce que je fais une veste que je ne suis pas un peintre. »

Né dans la rue

« Quand j'étais jeune, je n'ai jamais pensé pouvoir entrer dans une galerie. Je les regardais comme ces endroits prétentieux qui te font sentir que tu n'es pas le bienvenu. » C'est à coup de bombes de peinture que l'adolescent Kaws s'est imposé dans l'espace public, en 1993 à Jersey (US). D'abord en peignant du Wild Style américain pour être reconnu dans cette scène émergente et très codifiée. Kaws se fait alors rapidement remarquer pour ses interventions sur les billboards des autoroutes et les trains de marchandises, tout en restant dans l'ombre de son rayonnant acolyte Zephyr. Cette école de la rue pose les bases de l'œuvre de Kaws : les cultures populaires, la répétition, une peinture sans reliefs et en couches, l'envie de détourner les chemins officiels pour provoquer lui-même son propre espace de liberté et diffuser sa création sans dépendre d'un système élitiste, qui désormais court à ses trousses. 
Plutôt habitué à se faire courser par les flics, en 1996 Kaws troque le travail furtif et précaire de la rue et la bombe au profit de l'atelier et des pinceaux, sans pour autant tourner le dos à l'illégalité et la clandestinité. Barry McGee a.k.a Twist lui ouvre les portes des espaces publicitaires des abris-bus et des cabines téléphoniques, avec des clefs volées. Kaws kidnappe alors des publicités pour les détourner dans son atelier et les replacer in situ. C'est la naissance du Skully (le crâne aux oreilles en os et aux yeux en croix) et du Bendy (en forme de spermatozoïde), personnages picturaux qui pourraient bien être des cousins germains des graffitis des ex-@nonymous français (Zevs, André et Space Invader).


Loin d'être un déboulonneur anti-pub luttant contre la société de consommation, Kaws cherchait à se fondre dans les visuels publicitaires (avec une préférence pour les campagnes de David Sims pour Calvin Klein), laissant planer un doute : s'agit-il d'une collaboration ou d'un piratage ? Pour accentuer sa posture, le méticuleux Kaws peignait de la façon la plus lisse, sans trace de pinceaux, mettant en pratique ses années passées à apprendre la peinture classique, les natures mortes, la peinture à l'huile à la Visual School of Art de NY.

« Je pensais que lorsque une marque me contacterait, ce serait pour un procès. » Aujourd'hui, Kaws est à l'abri des tribunaux. Son long chemin de double croix a payé : sa présence dans la rue est désormais officielle et les seuls jugements qu'il affronte sont ceux de ces fans ou de ses détracteurs. On l'a d'abord retrouvé avec une pub XXL en plein Time Square pour la sortie de l'album de Kanye West en 2008, rivalisant à taille réelle avec les publicités voisines. Invité, par Macy's, après Koons, Murakami, Tom Otterness et Tim Burton, Kaws ne s'est pas contenté de produire son Companion : il a assuré la direction artistique de toute la campagne de pub qui entourait l'événement. Ses détracteurs diront que Kaws est passé du statut d'infiltré à celui d'officiel (sacrilège). Quant aux plus nostalgiques, ils ont pu retrouver des whole cars de Kaws sur les carrosseries intérieures et extérieures du métro de New York.