Les mathématiciens lâchent l'Agence nationale de la recherche

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Le comité de mathématiciens et d'informaticiens chargé d'évaluer les projets soumis pour financement à l'ANR a démissionné en bloc, protestant contre l'opacité du système d'attribution des crédits.

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Kafkaïen, courtelinesque, loufoque… Les mathématiciens n’ont pas de mots assez durs pour qualifier le fonctionnement de l’Agence nationale de la recherche (ANR). Rien ne va plus entre cette communauté scientifique, pourtant très reconnue dans notre pays, et l’ANR, qui a pour mission de financer les projets de recherche en France.

 © Reuters © Reuters

Le 1er juin, le CES 40, le comité d’évaluation scientifique chargé de classer les projets en mathématiques et en informatique pour l’année prochaine a démissionné en bloc, protestant contre « l’opacité du processus de sélection » de ces projets. À moins d’un retournement de situation, il pourrait n’y avoir en 2017 aucun projet de recherche soutenu par l’ANR en mathématiques, discipline d’excellence dans notre pays (voir notre dossier), ainsi qu’en informatique théorique, où la France est également reconnue mondialement.

Une délégation du CES 40 a rencontré le président-directeur général de l’ANR, le chimiste Michael Matlosz, lundi 6 juin. Malgré des échanges qualifiés de « cordiaux » dans une tribune à paraître prochainement (dans la Gazette des mathématiciens et dans Matapli), aucune solution n'a été trouvée. Depuis, le comité n’a eu aucun retour de l’ANR. Pressenti par les membres du CES 40, le secrétariat d’État à la recherche n’a pas réagi publiquement jusqu’ici. Les quatre sociétés savantes françaises de mathématiques et d’informatique demandent aussi à rencontrer le ministère, « dans les plus brefs délais ».

Dans une déclaration (à lire sur le site de la Société française de statistiques), ces quatre sociétés savantes « alertent les pouvoirs publics sur la démobilisation massive des mathématiciens et informaticiens constatée ces dernières années dans les appels à projets de l’ANR ». Et dénoncent, unanimement, le choix de l’Agence nationale de la recherche de ne pas « impulser une dynamique qui soit réellement au service du développement de la science et de l’innovation en France ».

C’est donc un nouveau signal négatif qui est envoyé par les pouvoirs publics au monde de la recherche, juste après l’épisode grotesque qui a conduit François Hollande, le 30 mai, à revenir sur des coupes dans le budget de la recherche demandées par le gouvernement, à la suite de l’intervention de sept prix Nobel et du mathématicien Cédric Villani, médaille Fields (lire notre article).

Dans le cas du conflit avec l’ANR, la contestation des mathématiciens ne porte pas tant sur le montant des budgets que sur les procédures d’attribution des crédits : « Il est fréquent que les besoins des disciplines soient très différents, et en particulier, ils ne sont pas les mêmes pour les maths et l’informatique que pour la chimie, la biologie ou la physique, nous explique Cédric Villani. Or, l’ANR refuse de faire ce travail d’arbitrage et se contente d’appliquer une règle uniforme à toutes les sciences. Ce qui, en pratique, conduit à un budget très inférieur en mathématiques et informatique, même si l’ANR ne l’a pas souhaité. »

Contacté par Mediapart, le président de l’ANR, Michael Matlosz, indique qu’une nouvelle rencontre avec le comité d’évaluation scientifique devrait avoir lieu début juillet, après un conseil d’administration de l’agence prévu le 29 juin : « Ce conseil d’administration doit adopter un budget rectificatif, le gouvernement nous ayant notifié une augmentation budgétaire, explique Michael Matlosz. Cette augmentation serait de l’ordre de 65 millions d’euros, à mettre en regard avec un budget d’intervention globale de 528 millions, dont 310 sont consacrés au financement annuel des projets de recherche. Je souhaite que cette augmentation soit employée à augmenter le nombre de projets retenus, pas seulement en mathématiques, mais pour l’ensemble des disciplines de recherche fondamentale, et de manière équitable. »

Cela suffira-t-il à apaiser les mathématiciens ? Ils estiment que leur discipline est défavorisée, en raison de sa spécificité. En résumé, les mathématiques fonctionnent de manière décentralisée, avec des équipes légères, et n’ont pas besoin de gros équipements comme les sciences expérimentales. Or, le système de sélection de l’ANR favorise plutôt les gros projets.

« Pour nous, il est plus intéressant d’avoir un nombre relativement élevé de projets de petite ou moyenne taille qu’un nombre plus réduit de grands projets, résume Arnaud Durand, professeur de mathématiques et d’informatique à l’université Paris-Diderot et membre du comité démissionnaire. Mais la procédure favorise les disciplines qui soumettent beaucoup de projets ; si nous faisons moins de soumissions, nous avons aussi moins de projets acceptés. »

Le président du CES 40, Christophe Besse, professeur de mathématiques à l’université de Toulouse, renchérit : « Nous devons classer des projets par ordre de qualité, sans savoir combien seront acceptés, ni quel budget global doit être attribué », dit-il. « On n’a plus le droit de classer deux projets ex aequo, on doit mettre un ordre de préférence strict, alors qu’on n’a pas forcément de critère objectif pour dire que tel projet est meilleur que tel autre », ajoute un autre membre du CES 40, Mathieu Lewin, directeur de recherche CNRS en mathématique à l’université Paris-Dauphine.

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