Chez le Marivaux de Luc Bondy, avec Freud en embuscade

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Luc Bondy monte, au théâtre de l'Odéon à Paris, Les Fausses Confidences de Marivaux. Une mise en scène intelligente décrypte un rêve subversif éveillé, avec la puissance d'évocation des acteurs : Isabelle Huppert, Louis Garrel, Yves Jacques...

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Tel l’oracle de Delphes selon Héraclite, le théâtre de Marivaux « n’énonce ni ne cache, il signifie ». Faire signe et sens comme en un songe, ou plutôt une hallucination collective, voilà le programme d’un coup de tonnerre chargé d’ambiguïté, qui éclata en 1737 : Les Fausses Confidences. Cette pièce annonce Sade (1740-1814), Marx (1818-1883) et Freud (1856-1939). Énergie de la cruauté, désordre dans une société d’ordre, carrefour – sinon échangeur – des principes de plaisir et de réalité…

Le mécanisme des Fausses Confidences repose sur une trame simple comme bonjour, au regard des Lumières. Un valet manipulateur (Dubois) parvient à faire engager, en qualité d'intendant, son ancien maître (Dorante), de bonne famille mais fauché comme les blés, chez son actuelle employeuse, une vamp veuve et pleine aux as (Araminte). Pourquoi ? Parce que Dorante est amoureux fou d’Araminte, depuis qu’il l’aperçut à l’opéra. Il entre donc à son service pour la subjuguer. Trois actes y suffiront : sarabande subalterne, subordination grâce au subordonné.

Celui-ci, le larbin démiurgique, s’avère clef de voûte du spectacle. Il y a quatre ans, au théâtre de la Commune d’Aubervilliers, sous la direction de Didier Bezace, Pierre Arditi campait un Dubois tout-puissant. Il manigançait le coup de foudre arrangé entre sa patronne du moment et son patron précédent, avec un savoir-faire de dramaturge et une autorité de metteur en scène. C’était un putsch organisé de main de maître par la valetaille.

En 2014, au théâtre de l’Odéon à Paris, le coup de force est appréhendé comme une expérience. Une expérimentation qui peut se retourner contre le déclencheur ; connaître des ratés, des ambages, des incertitudes, parmi tant de ravissements narcissiques… Pour introduire les tâtonnements têtus plutôt que la résolution invincible sur les planches, le Suisse Luc Bondy a fait appel au Québécois Yves Jacques (connu du large public grâce aux films de Denis Arcand ou de Claude Miller).

Louis Garrel (Dorante) et Yves Jacques (Dubois). (Photo : Pascal Victor). Louis Garrel (Dorante) et Yves Jacques (Dubois). (Photo : Pascal Victor).

Le résultat est stupéfiant. Grande carcasse nonobstant tordue, jouant avec sa longue mèche qui paraît le démanger, fumant comme on s’agrippe à un objet transitionnel, le larbin devient voyeur-conjurateur. Il s’adonne à la pulsion scopique – qui consiste, selon Freud, à s’emparer de l’autre comme objet d'appétit sexuel soumis au regard régulateur. Dubois, en complotant pour Dorante, semble jouir, par procuration, d’Araminte.

Celle-ci se métamorphose en un champ de forces et de désirs aussi affolant qu’affolé. Les reculs de la veuve convoitée relèvent de la préservation plutôt que de la minauderie. Le fameux marivaudage devient combat aussi bien que parade ; défense autant que feinte. Voilà quatre ans, dans le rôle d’Araminte, Anouk Grinberg se montrait aimantée. Aujourd’hui, Isabelle Huppert se meut en déboussolée du sérail. Perdre le nord pour trouver ce qu’elle brigue. Confirmation d'une comédienne exceptionnelle, toute d'ardeur et de grâce, d’irrésolution et de clarté, d’affects et de rouerie. Stradivarius posé sur scène telle une offrande donnant le la, Mlle Huppert soutire les soupirs. En elle et chez son prétendant.

Ce jeune homme amouraché, jouet d'un valet, cobaye d’Araminte qui le teste, se révèle la proie d’autres tectoniques des sentiments. En amont, un clan veut le bouter hors de la demeure, mené par la mère d’Araminte, à la fois ivre d'ascension sociale et gardienne carnassière de l’ordre établi (prodigieuse Bulle Ogier !). En aval, une soubrette (excellente Manon Combes) désire le gaillard, interprétant à tort, puisqu'à son profit, les manœuvres viriles en direction de sa maîtresse. Siège de tant de chassés-croisés – fantasmes, haines et passions –, le premier bellâtre venu imploserait. Or Dorante n’est pas lisse mais enchevêtré. Tout sauf transparent. Il faut le faire dégorger. L’amour, chez lui, c'est du trop-plein destiné à qui oscille ; une vague déferlant sur un flotteur. Dorante, ténébreux, proto-romantique, trouve à l’Odéon son incarnation en Louis Garrel. Il pénètre par effraction mais se cramponne avec une probité gloutonne. Il est confondant. Il révèle autrui en se mettant à nu. Et vice versa...

Louis Garrel (Dorante) et Isabelle Huppert (Amarinte). (Photo : Pascal Victor). Louis Garrel (Dorante) et Isabelle Huppert (Amarinte). (Photo : Pascal Victor).
La pièce, dans un décor et des costumes furieusement XXe siècle, consiste donc à passer aux aveux : épanchements à double et triple fonds (fausses confidences), puisque le galant confesse à la veuve, enfin irriguée par une tendresse expansive, que leur amour fut conçu comme une machination ourdie par du personnel de maison. « J'aime encore mieux regretter votre tendresse que de la devoir à l'artifice qui me l'a acquise », confie, fourbu, Dorante. Cette franchise finale, qui pourrait perdre, scelle le triomphe. Aboutissement apaisé ou ultime ruse dialectique avant d’autres retournements possibles, en cette métaphysique mouvante de l'éros et de la sincérité ?

Ci-gît – saute aux yeux plus exactement ! – la modernité de Marivaux. Langue performative, crise qui se dérobe, fictionnalisation de toute vérité, faits et gestes que provoquent, en réaction, les jugulateurs... Trois actes semblent bien courts – surtout en cette mise en scène formaliste et fluide, maniaque et clairvoyante, leste et subtile. Si bien que la pièce paraît devoir continuer ses embardées (aucune tombée de rideau), tant Les Fausses Confidences nous chuchote, en un dénouement qui prend valeur de souffle momentanément retenu : « À vous de jouer ! »

Les Fausses Confidences de Marivaux, mise en scène de Luc Bondy (durée : 2 h 10).
Avec : Isabelle Huppert, Jean-Damien Barbin, Manon Combes, Louis Garrel, Yves Jacques, Sylvain Levitte, Jean-Pierre Malo, Bulle Ogier, Bernard Verley...

Jusqu'au 23 mars au théâtre de l'Odéon à Paris. Du 2 au 12 avril au théâtre des Célestins à Lyon. Les 7 et 8 mai au Grand Théâtre (Luxembourg). Du 14 au 23 mai au Théâtre national de Bretagne à Rennes.

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