L’historienne et essayiste Suzanne Citron est morte

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Suzanne Citron est morte à l’âge 95 ans. Nous republions un entretien réalisé en 2009, lors du débat sur une prétendue « identité nationale », avec celle qui ne s’est jamais arrêtée de questionner et de décaper l’Histoire de France telle qu’elle s’est construite et transmise, notamment dans son ouvrage Le Mythe national, l’Histoire de France revisitée.

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Suzanne Citron est morte à l’âge 95 ans. Nous republions ci-dessous un entretien avec elle, datant de 2009, et réalisé à l’occasion du débat sur une prétendue « identité nationale ».

Née en 1922, petite-fille d’un général (Paul Grumbach) et d’un haut magistrat (Eugène Dreyfus) qui prononça la peine capitale à l’encontre de l’assassin du président Paul Doumer en 1932, Suzanne Citron évoque volontiers son « patriotisme de française israélite » ayant grandi dans le mythe de la Grande Guerre. Arrêtée à Lyon en juin 1944, internée à Drancy jusqu’à la libération du camp, elle passe l’agrégation d’histoire, enseigne au lycée d’Enghien notamment et connaît une « déchirure définitive » en 1956, pendant la guerre d’Algérie, alors que la République soumet, torture, exécute.

Suzanne Citron a décrit et analysé son parcours dans Mes lignes de démarcation : croyances, utopies, engagements (Ed. Syllepse, 2003). Elle a surtout relu, questionné et décapé l’Histoire de France telle qu’elle s'est construite et transmise, dans un essai de 1987 réédité en poche par les éditions de l'Atelier en 2008: Le Mythe national, l'Histoire de France revisitée. À l’heure du prétendu débat sur une pseudo « identité nationale », il était tentant d’interroger cette pionnière de la critique du socle indéfectible et prédestiné que d’aucuns persistent à vouloir nous inculquer au nom du bourrage de crâne républicain…

Que répondre à ceux qui pensent qu’il faut d’abord être gorgé de mythes nationaux pour ensuite pouvoir les déconstruire ?

Suzanne Citron: Il y a des Français qui baignent dans les mythes et qui se les approprient sans se poser davantage de questions. Mais il y a aussi des Français, de toutes origines et de tous milieux, pour lesquels ces mythes, cette histoire, ce roman national, ne disent rien, ne font aucun sens. Déconstruire implique avoir intériorisé d’une manière ou d’une autre, ce qui n’est donc pas leur cas.

Votre question concerne les détenteurs du pouvoir et les médias, imprégnés de mythes nationaux, qui les répercutent sans distanciation critique. Mais du coup votre question continue de placer les Français non concernés, non atteints par ce discours historiographique, dans l’angle mort de la nation

Mais entre l’angle mort des uns et le béni oui-ouisme des autres, l’examen critique de la fabrique de l’Histoire semble sous représenté…

 Pour les historiens et les politiques de gauche, l’identité nationale apparaît effectivement comme un tabou à ne surtout pas bousculer. Comme s’il fallait consentir à la nécessité des mythes en la matière. Je me souviens d’un article du Monde dans lequel Edgar Morin en venait, dans une certaine mesure, à cautionner « nos ancêtres les Gaulois », ce récit autour duquel fonctionne la construction identitaire de la France, depuis la IIIe République et la mise en scène, géniale en son genre, des manuels d’Ernest Lavisse…

En 1987, avez-vous eu l’impression de ruer dans de tels brancards inchangés ?

Voilà vingt-deux ans, je voulais que le vivre-ensemble se construise avec un autre regard, alors que le Front national, fort de ses succès dans le sud-est de la France, montait en puissance, entraînant l’adhésion, par exemple, de la deuxième génération de l’immigration portugaise. J’ai voulu revenir sur les récits ayant accompagné l’affirmation de la nation française au XIXe siècle et qui déjà occultaient sa réalité même en la décrétant « une et indivisible ». La France était multiculturelle, riche de Basques, de Bretons, de Corses ou d’Alsaciens, et de surcroît multiethnique si l’on songe qu’il y avait déjà les Antilles avant la colonisation républicaine.

L’émergence de l’autonomie culturelle s’est exprimée dans les années 1970, sans que le récit officiel n’ait jamais rendu compte de ce multiculturalisme passé ayant fait les frais de la construction du royaume de France, puis de l’État-nation territorial forgé à partir de la Révolution.

Il faut imaginer ce qu’il y a de mutilant dans ce récit téléologique gommant ce qui n’entre pas dans un cadre préétabli, qui repose sur une confusion initiale voulue entre la Gaule et la France, le futur Hexagone…

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