Et la télé souffla, l'air de rien, sur les braises lepénistes

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La soirée électorale sur les petits écrans a donné le spectacle d'un monde mort sans le savoir, favorisant inconsciemment ce qui fermente de rage lepéniste dans une France en souffrance. La machine cathodique infernale…

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Les studios des vieilles télévisions semblent prendre un nouveau coup de vieux, frère jumeau du coup de grâce assené aux antiques partis de gouvernement. Ce dimanche, dans l’attente ridicule du droit d’annoncer ce que tout le monde sait déjà grâce aux voies électroniques, chacun brode tant qu’il peut. Jusqu’à 20 heures. La journaliste Anna Cabana, sur BFMTV : « L’issue de ce premier tour est cruciale pour François Fillon. » Elle nous en dira tant !

Vient l’heure fatidique et la tête de Jean-Pierre Raffarin, sur France 2, en dit long – six pieds de long, pour être exact. Une mine de premier perdant lors d’un enterrement : M. Fillon est enseveli. Emmanuel Macron connaît sa Transfiguration : tout plateau devient son mont Thabor. Quant à Marine Le Pen, elle n’est qu’en deuxième position.

Oui, ce résultat intolérable voilà quinze ans – le 21 avril 2002 – passe aujourd’hui comme une lettre à la poste : l’extrême droite est qualifiée. Aux portes du pouvoir. Or, comme si de rien n’était, les politiciens et les journalistes de tout poil parlent déjà des prochaines législatives. La défaite de Mme Le Pen n’est à leurs yeux qu’une formalité. Pas la peine d’attendre quinze jours, c’est tout vu. 8 millions de voix sont traitées comme un petit tas de poussière à discrètement remiser sous le tapis. De quoi faire voir brun davantage encore à certains…

Toute la soirée, les plans filmés au siège macronien du XVe arrondissement de la capitale et ceux de la permanence lepéniste de Hénin-Beaumont apportent la démonstration sémiotique de ce que les propos taisent en plateau : une France moderne de beaux gosses issus d’écoles de commerce fait la nique à une France ravagée, sous-considérée, défaite et à défaire. Une France méprisée, dans une violence symbolique qui échappe à ceux qui l’exercent ; mais pas à ceux qui en tirent profit…

Moue gourmande et nerfs d’acier, Florian Philippot se réjouit du choix « magnifiquement clair » qui se profile pour le 7 mai. Le bras droit de Marine Le Pen passera de chaîne en chaîne jusqu’à minuit, pour faire passer le même message : le FN est seul, face au personnel politico-médiatique dans son ensemble, à empêcher qu’on enterre vivant le second tour. Votre second tour, ô Français outragés, un second tour qui va « imposer l’idée de patriotisme à tous les niveaux avec de grandes possibilités de rassemblement ».

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Il suffira de tendre ensuite l’oreille à la petite musique de toutes les déclarations de la soirée, ces surgissements de candidats qui interrompent tout échange en studio au nom de la prévalence d'un quartier général en ébullition – « priorité au direct », coupent les animateurs sur chaque chaîne –, pour découvrir que M. Philippot a donné le « la », fort de son habileté diabolique. « Patriotisme » à tous les étages.

Nicolas Dupont-Aignan en appelle à un « bon patriotisme humaniste et républicain ». Jean-Luc Mélenchon y va de ses trémolos : « Mon beau pays, ma belle patrie. » Quelques secondes plus tard : « Ma patrie bien aimée. » Emmanuel Macron ferme le ban avec les « patriotes face à la menace des nationalistes ». Tous ont mis la langue dans l’engrenage. M. Philippot peut se frotter les mains : ils sont sur son terrain, le piège fonctionne, la sémantique compense l’arithmétique. La victoire chemine dans l'inconscient collectif, avec possibilité de trou de souris post-fasciste dans les urnes. Tout le monde n’y voit que du feu !

Cet aveuglement collectif, ce refus de subodorer la catastrophe démocratique gangrène la soirée. Les sondages à venir, quinze jours durant, ne verront-ils pas réduire comme peau de chagrin l’avance considérable dévolue à Emmanuel Macron à partir des projections d’avant le premier tour ? Et les journalistes, dans leur questionnement de gardes-barrières ivres d'« anticiper », ne mettent-ils pas de l’huile abstentionniste sur le feu frontiste ?

Avant même que Philippe Poutou et Nathalie Arthaud ne déclarent considérer les deux finalistes comme bonnets blancs et blancs bonnets ne méritant aucun déplacement jusqu’à un bureau de vote le 7 mai, il y a cet étrange pas de deux entre Laurent Wauquiez (LR) et Raquel Garrido (FI). Leur refus respectif d’envisager de faire barrage à Marine Le Pen en portant leur suffrage sur Emmanuel Macron relève de raisons bien différentes, mais sous les projecteurs des studios, du fait du dispositif audiovisuel et de l’économie générale d’une soirée électorale à la télévision, leur regimbade distincte apparaît commune, siamoise, chorégraphiée.

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Raquel Garrido s’enferre sur France 2. Elle guette « ce qui est avéré vraiment » : des résultats correspondant à ses attentes et non à ses déceptions. Bien meilleur sur TF1, l’insoumis Alexis Corbière prend soin de s’en prendre avec force à Marion Maréchal-Le Pen – celle-ci lui glisse, vipérine, « j’imagine que vous m’attendez avec envie » –, avant de refuser de constituer sur un coin de table, sous l’égide d’animateurs pressants, « une coalition qui fait le lit du FN ». La journaliste Anne-Claire Coudray lui lance : « Là où vous avez raison » – ce qui implique donc, selon elle, qu’il a tort sur tout le reste…

La même présentatrice évoque « Marine Le Pète ». Rien ne vaut un acte manqué dans une soirée pareille. « Reprostituer », prononce par exemple François Baroin qui s’emmêle entre les verbes reconstruire et reconstituer (à propos de la droite avant les prochaines législatives). « La gauche n’est pas morte », lâche Benoît Hamon, comme s'il reprenait un chant qui niait l’évidence pour entretenir l'espoir après 1871, au sujet de la Commune de Paris : « Elle n’est pas morte. »

Il y a d’incroyables images, dont les télévisions ne voient pas les effets tandis qu’elles les diffusent. Emmanuel Macron et les siens apparaissent à une terrasse au sixième étage de leur QG. On ne distingue que leur tête dépassant d’un muret : on dirait une galerie de guillotinés. Un tel alignement censé faire neuf et en marche ressemble de surcroît aux vieillards du Kremlin que l’on vit longtemps côte à côte sur la place Rouge. Piètre communication !

Se manifeste François Fillon, en deuil de soi-même, Caliméro de la campagne (« trop cruel », geint-il), qui semble vouloir rejoindre l’ultime Mitterrand des vœux sépulcraux du 31 décembre 1994, en affirmant au sujet de ses troupes, comme déjà mises à distance : « Je ne les oublierai jamais. » Avant un léger ressaisissement du candidat déchu : « Ne vous dispersez pas ! » Pensait-il aux cendres ?

Le discours n’est pas mauvais, presque aussi digne et fort que celui de Benoît Hamon, ce qui renforce l’impression de cette campagne : nos politiques n’atteignent une certaine altitude qu’au moment de renoncer. Nous avions pu le constater avec M. Hollande en décembre, avec MM. Sarkozy et Juppé lors des primaires puis de l’éphémère « plan B ». Qui aura le privilège de fermer la marche le 7 mai ?

Il y a bien les appels de Christiane Taubira, de Clémentine Autain et de quelques autres à voter Macron, mais une forme de tenaille obtuse se referme sur le candidat libéral sous nos yeux. À gauche, il y a l’apparition de M. Mélenchon, en mauvais perdant incapable de comprendre que c’est fini pour lui ce soir. Ce qui fait dire dans la foulée à Julien Dray : « C’est la première fois que je vois Jean-Luc Mélenchon se dérober à ses responsabilités politiques. Il est pourtant chef et l’a souvent revendiqué. Il est dans un rapport mythique à sa candidature. »

À droite, il y a Louis Aliot, qui lance des clins d’œil appuyés à la rage démagogique et à la haine des élites tenant lieu de conscience de classe. S’enclenche comme un déclic, même et surtout si M. Aliot n’est pas un aigle. Il a l’air brave et favorise une identification à la bonne franquette quand il déclare : « J’entends dire que le Front national serait une catastrophe, mais nous sommes déjà dans la catastrophe. » Variante du fameux : « Nous étions au bord du gouffre, nous avons fait un pas en avant » !

Comment faire du vieux avec du neuf ? C’est toute l’affaire de cette soirée. Emmanuel Macron nous adressant des signes à l’intérieur de sa voiture automobile dans les rues de Paris, n’est-ce pas Jacques Chirac en 1995 après sa victoire au second tour ? Nous n’en sommes donc qu’au premier, mais la télévision pousse-au-crime brûle les étapes. Sur l’estrade du bien nommé Parc des expositions, M. Macron et son épouse s’exhibent. Nous assistons à une récapitulation des années Kennedy (John et Jackie), plus des années Pompidou – Georges, normalien passé par la banque Rothschild, et sa femme, Claude, versée dans les choses de l’esprit, qui incarnaient le renouveau et la modernité en 69, année érotique.

Emmanuel Macron termine son discours par un « Nous le gagnerons ! », qui résonne telle la fin de La Victoire de Guernica, le poème d’Éluard : « Nous en aurons raison. » Or Guernica fut une défaite.

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