Egypte: «Indiana Jones» et l'archéologie

Effet collatéral du printemps arabe, l'archéologie égyptienne a perdu son grand patron, Zahi Hawass, congédié pour proximité excessive avec le régime Moubarak. Mais depuis son départ, les chantiers de fouilles sont en panne. Un come-back de l'«Indiana Jones» du désert est-il possible?

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L'onde de choc du printemps arabe n'a pas épargné l'archéologie égyptienne, en grande partie paralysée depuis la révolution du 25 janvier. De nombreux sites ont été fermés et les scientifiques étrangers ont dû quitter le pays. C'est le cas, entre autres, de Barry Kemp, archéologue à l'université de Cambridge, qui a dû abandonner en janvier le site d'Amarna, sur la rive Est du Nil, à quelque 300 kilomètres du Caire.

Ce site abrite les restes d'Akhetaton, l'éphémère capitale de l'Egypte antique fondée par le pharaon Akhenaton il y a plus de 3300 ans. Akhenaton, marié à Nefertiti, et dont on situe le règne entre 1355 et 1337 avant notre ère, tenta d'instaurer, avec le culte du dieu solaire Aton, l'un des premiers monothéismes connus. L'aventure ne lui survécut pas, mais cette période brève et atypique de l'histoire des pharaons continue de passionner les égyptologues.

Barry Kemp dirige un projet de recherche consacré à un cimetière où sont ensevelis des centaines de corps datant de l'époque d'Akhenaton. Ce cimetière peut apporter des connaissances nouvelles sur le règne du pharaon monothéiste, lequel, d'après Kemp, n'a peut-être pas été aussi serein que l'image qui en est donnée habituellement.

D'après la revue britannique Nature (23 novembre 2011), les dépouilles exhumées par l'équipe de Barry Kemp révèlent «le tableau alarmant d'une vie stressante». Kemp et ses collègues ont trouvé des squelettes portant les signes d'une croissance retardée et de blessures multiples. Certains jeunes hommes ont eu les omoplates percées, ce qui pourrait être dû à un rite violent.

Malheureusement, Barry Kemp a dû suspendre ses recherches et n'a obtenu que récemment, après des mois d'attente, la permission de reprendre les fouilles. D'autres équipes attendent encore et se heurtent à la réticence des autorités, qui invoquent des raisons de sécurité. De fait, des pillages et des fouilles illégales se sont produits, mais il semble que le véritable problème soit ailleurs : la chute de Moubarak a entraîné celle du grand patron de l'archéologie égyptienne, Zahi Hawass, secrétaire général du Conseil suprême des antiquités égyptiennes de 2002 à juillet 2011.

Surnommé l'«Indiana Jones égyptien», Hawass arpente les sites archéologiques coiffé d'un chapeau typique et revendique une rencontre en 2009 avec Georges Lucas. Figure charismatique mais controversée, il est incontestablement le premier Egyptien qui soit devenu une vedette de l'égyptologie. Avant lui, le Conseil suprême des antiquités égyptiennes, créé par Auguste Mariette en 1858, et dirigé par des universitaires français jusqu'en 1952, n'avait jamais donné à un fonctionnaire autochtone l'occasion de sortir de l'anonymat. Tout a changé avec l'homme au chapeau, personnage hypermédiatique, qui excelle à se montrer en compagnie de célébrités, de la princesse Diana à Barack Obama. Quand il ne se met pas en scène dans sa propre série télévisuelle, Chasing Mummies, qui relate ses tribulations d'aventurier du désert.

Son narcissisme n'a pas empêché Zahi Hawass de mettre en vedette la science de son pays. Grâce à sa popularité, les touristes fascinés par les antiquités égyptiennes ont afflué, et l'exposition itinérante des trésors de Toutankhamon a rapporté des millions d'euros. Hawass a aussi recruté une équipe égyptienne pour étudier l'ADN des momies de Toutankhamon et de dix autres membres de sa famille.

Egocentrisme et autocélébration médiatique

Cette recherche, publiée dans le JAMA en 2010, a mis en évidence les relations de parenté entre les onze personnages, et a révélé la présence de malformations congénitales dans la famille. Elle a aussi fait apparaître que Toutankhamon avait souffert de malaria et pouvait être mort des conséquences de celle-ci.

Les résultats de ce travail ont été contestés par un certain nombre de spécialistes qui estiment qu'il est impossible d'analyser l'ADN d'une momie du fait du trop grand risque de contamination par de l'ADN humain contemporain. Quoi qu'il en soit, le projet Toutankhamon a poussé au développement d'une recherche de pointe en Egypte. Hawass a aussi réussi à convaincre le National Geographic de Washington de financer un scanner pour le Conseil suprême des antiquités, et la chaîne Discovery Channel de construire deux laboratoires pour l'étude de l'ADN ancien au Caire. Il a également œuvré pour le développement et la préservation de sites archéologiques comme celui des pyramides de Gizeh.

Malgré son rôle important dans le développement de l'archéologie égyptienne, Hawass est un homme très détesté. Ses adversaires le dépeignent comme un autocrate ne tolérant pas la moindre discussion et s'employant à disqualifier les scientifiques qui ne partagent pas ses vues. Une universitaire de Cambridge citée par Nature, Megan Rowland, juge que « la recherche en égyptologie est soumise à une censure très sévère». Une autre égyptologue britannique, Joann Fletcher, de l'université d'York, s'est trouvée en conflit avec Hawass pour avoir présenté une momie comme celle de Nefertiti, dans un documentaire diffusé en 2003. Affirmation que Hawass a rejeté sans examen, déclarant que Joan Fletcher ne cherchait qu'à faire parler d'elle. D'autres chercheurs en désaccord avec Hawass se sont vus accusés d'imposture ou de fraude.

Si son autoritarisme a longtemps été accepté malgré les critiques, Hawass n'a pu survivre au régime de Moubarak, avec lequel certains de ses ennemis lui reprochent d'avoir eu des liens étroits. Il fait l'objet de plusieurs enquêtes, et il est notamment accusé d'avoir détourné de l'argent provenant de l'exposition Toutankhamon au profit d'une société de bienfaisance appartenant à l'épouse de Moubarak. Selon Nature, Hawass juge les accusations portées contre lui «ridicules et fausses», et affirme qu'il sera bientôt complètement blanchi. Quant à son style égocentrique et son autocélébration médiatique, il les justifie par la nécessité d'«égyptianiser l'égyptologie». Il affirme n'avoir pas nui à la science égyptienne mais revendique avoir amélioré le niveau général, fait reculer la corruption et fait surgir une nouvelle génération de chercheurs.

Qu'il ait raison ou tort, Hawass est aujourd'hui sur la touche, et le processus qu'il affirme avoir amorcé est stoppé. Sans lui, le Conseil suprême des antiquités égyptiennes se montre incapable de jouer son rôle d'organisateur et de coordinateur des fouilles dans le pays. Trois directeurs se sont succédé à la tête de l'organisme depuis juillet dernier, sans réussir jusqu'ici à s'imposer. De nombreux projets sont en panne, notamment la restauration de la pyramide à degrés de Djéser, à Saqqarah, la plus ancienne construction retrouvée en Egypte. De plus, le tourisme archéologique connaît un marasme auquel on n'était pas habitué sous le règne du « pharaon Hawass », auquel même ses ennemis reconnaissent qu'il savait attirer les visiteurs.

Il n'est donc pas exclu qu'après les élections, l'Indiana Jones des sables reprenne du service.

Michel de Pracontal

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