Georges Kiejman se sent pousser des zèles

Par

Georges Kiejman s'en prend au juge Gentil, à propos de cette affaire Bettencourt dans laquelle il trempa plus que de raison. L'avocat, qui vole au secours de Nicolas Sarkozy, apparaît tel le vice passant pour vertu. Il excipe d'une morale qu'il n'incarne guère, pour allumer de fâcheux contre-feux.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Georges Kiejman ressemble à Clemenceau, avec 20 cm de plus : c'est un grand avocat. Toutefois, sa haute taille se courbe commodément : c'est un porte-queue, un gentilhomme caudataire. Les puissants auxquels s'attache Me Kiejman lui deviennent particuliers, personnels, intimes, au point que nous assistons, à chaque fois médusés, à une transfusion d'amour-propre. Au sujet de ses clients, l'avocat explose d'indignation, par procuration, avec d'indéfectibles frissons viscéraux !

Il use d'un langage relevé simulant la hauteur de vue : nous croyons entendre un moraliste, alors qu'il défend son bout de gras. Les effets de manche de Me Kiejman, ses trémolos, sa rhétorique galantisant l'éthique, feraient oublier que ce petit frère des riches illustre la sentence de Fénelon : « Les princes ont un pouvoir infini sur ceux qui les approchent ; et ceux qui les approchent ont une faiblesse infinie en les approchant. »

Tout commence bien pourtant, voilà six décennies (il est né, comme son chaland Chirac, en 1932), dans le sillage de Pierre Mendès France. En conséquence, nous aurions aimé pouvoir respecter jusqu'au bout l'homme qui obtint, en 1976, l'acquittement de Pierre Goldman. Mais tout se termine fâcheusement sous la tutelle de François Mitterrand. À l'automne 1990, Georges Kiejman est nommé ministre délégué auprès du garde des Sceaux, Henri Nallet (qui émarge aujourd'hui chez Servier). Il met alors son talent au service du pouvoir et de ses pompes. Il crie au « cambriolage judiciaire » face aux magistrats osant mettre leur nez dans le financement du parti socialiste (“affaire Urba”).

Surtout, pour satisfaire le président Mitterrand – dont il est déjà le porteur (“caddie”) sur les terrains de golf –, le sous-ministre prétend que la France n'a pas besoin d'un procès Bousquet, du nom du responsable français de la rafle du Vél d'Hiv en 1942, auquel le maître de l'Élysée voue une trouble complaisance.

La perversité mitterrandienne obtient là son résultat le plus déconcertant : non seulement Georges Kiejman a l'air de renier le mendésisme en servant les intérêts du monarque socialiste, mais encore l'avocat offre l'image d'un homme infidèle à son père, mort à Auschwitz : il met hors de cause l'ancien factotum des nazis, René Bousquet (1909-1993). Le “maître” donne l'impression, hélas !, de s'anéantir au profit d'un potentat du moment.

Une telle inconsistance sous des dehors très “grand genre” éclate, vingt ans après, au détour de l'affaire Bettencourt. Me Kiejman, alors conseil (ô combien rémunéré !) de la milliardaire, semble jongler avec les préventions antisémites de sa cliente, dont témoignent les enregistrements du maître d'hôtel. Rappelons que Liliane Bettencourt n'est autre que le rejeton admiratif du fasciste français Eugène Schueller. Sa propre fille, Françoise Meyers, en un geste singulier, épousa un juif : érudite, empathique, sensible, elle étudie la religion et la culture hébraïques, détestées par son milieu d'origine. Or Me Kiejman, en l'occurrence, paraît chausser les œillères – voire jouer sur les aversions – de celle qui le rétribue. Nous sommes là dans un non-dit retentissant, du reste au cœur de l'étonnant procès ayant opposé, en septembre 2010, ce représentant de la mère au défenseur de la fille : feu Olivier Metzner...

La façon kiejmanienne de se fondre dans une cause jusqu'à se dissoudre, tout en persuadant du contraire au moyen d'un verbe flamboyant, nous la retrouvons aujourd'hui. Guère capable de lâcher un dossier dont il fut éjecté – comme le voudraient les usages du barreau –, Me Kiejman vole au secours de son ancien client Nicolas Sarkozy (il avait réglé un volet du divorce d'avec Cécilia Ciganer). L'avocat proclame qu'il ne put y avoir abus de faiblesse à l'encontre de Liliane Bettencourt – sinon, ne serait-il pas lui-même en mauvaise posture pour avoir perçu des sommes astronomiques de cette dame n'ayant plus sa tête ?… Partant, il défend l'ordre établi ; avec le zèle de ceux qui ne connaissent plus que le côté du manche.

Le 25 mars au matin, sur France Inter, sa logomachie s'exerce ainsi : « Cette mise en examen restera comme un mauvais coup porté à la justice et peu m'importe que son auteur ait voulu ou non rejoindre au Panthéon quelques gloires judiciaires que leur narcissisme a rendu illustres. Il y a trop d'invraisemblances et de doutes pour qu'en raison des textes de loi auxquels j'ai concouru et des faits que j'ai connus, je puisse me dérober, indépendamment de toute sympathie pour Nicolas Sarkozy. »

Traduction : les affaires portent tort à mes affaires ; il est hors de question que je laisse menacer les intérêts de mes clients, et par conséquent les miens, sans tenter de faire accroire, grâce à ma faconde hâbleuse, qu'il s'agit d'un mauvais coup porté aux libertés publiques. Ainsi Georges Kiejman rejoint-il la cohorte de « ces lâches courtisans qui se font une étude d'allumer le vice et d'éteindre la vertu » (Chateaubriand).

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Dans Télérama, voilà bientôt vingt ans, à propos de l'affaire Bousquet (assassiné le 8 juin 1993), j'avais rendu compte d'un documentaire en écrivant, déjà, que la servilité mitterrandienne de Georges Kiejman le mettait en porte-à-faux avec la mémoire de son père. L'avocat-ministre en fut blessé, m'avait relaté Stéphane Khémis, producteur du programme de télévision en question et alors directeur de la revue L'Histoire. À l'époque, ma réaction sembla sévère mais juste à bien des amis socialistes de l'intéressé. Mon jugement était à la mesure du dépit, humain, politique, moral, ressenti face au courtisan à « l'âme assez mercenaire » (Scarron).

J'avais goûté la leçon que nous avait dispensée, au palais de justice, Me Kiejman, lorsque j'étais étudiant en première année du CFJ, en 1981-1982 (je me souviens notamment de ses propos étincelants au sujet du fils de Gérard Philipe harcelé par une presse de caniveau, à scandale, sans foi ni loi, donc éloignée des informations d'intérêt public). Même si j'ai depuis goûté certaines de ses plaidoiries, en défense des époux Aubrac par exemple, je suis un déçu, inconsolable, du grand Georges Kiejman...