Le romancier Philippe Forest dépeint Churchill et son portraitiste

Texte après texte, Philippe Forest met en partage l’expérience la moins partageable, celle de la souffrance, du deuil. Mais avec la joie d’inventer qui est la sienne, Je reste roi de mes chagrins met en scène Winston Churchill et son portraitiste Graham Sutherland dans une virtuose composition théâtrale.

Pierre Benetti (En attendant Nadeau)

26 octobre 2019 à 11h34

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

À chacun de ses livres, Philippe Forest montre une capacité étonnante à renouveler ses techniques d’écriture en conservant un programme lié à un souhait, qui est aussi une condition – « si toute mémoire du passé nest pas perdue, sil se trouve encore quelque chose ressemblant vaguement à ce que nous nommons littérature pour se souvenir de ceux qui nous ont précédés et raconter ce que fut leur vie ».

Depuis Crue, poursuivi par L’Oubli, plutôt que reprendre les événements et raconter « son » histoire, qui n’était pas que la sienne – la maladie et la disparition de sa fille Pauline, racontée par son premier livre, LEnfant éternel (Gallimard, 1997) –, ses textes prennent les contours implicites de fables.

Dans ces fictions accompagnées de leur commentaire, ou dans ces essais à partir de scènes imaginaires, la part autobiographique n’a pas disparu, mais elle n’est plus évoquée de manière directe. Il s’en explique dans Je reste roi de mes chagrins : « Depuis des années, plus jen fais le récit, plus jai le sentiment de tourner en fiction ce qui fut vérité. »

Plus de vingt ans après le livre qui ouvrit tous les autres, ce tour paradoxal inévitablement pris par la narration suggère que les faits sont désormais moins crédibles, ou moins pertinents que les constructions imaginaires, qu’elles soient celles du roman, du rêve ou du mythe.

La question importe sur un autre plan, éthique, la résistance aux détours de la fiction ou de la rêverie comportant une menace éventuelle : repousser la mémoire de l’être aimé perdu en dissimulant la part tragique, inaliénable et « crue » qui fait la vérité de son histoire. La littérature, même lorsqu’elle prêche le faux pour dire le vrai, impose de ne pas se mentir.

C’est ainsi que l’œuvre de Philippe Forest effectue un geste de coupure et de retrait vis-à-vis des normes consensuelles actuelles, ce qui, peut-être, relève déjà de l’art. D’une manière discrète mais obstinée, et différente de celle, voisine, de Pascal Quignard, elle critique et renvoie dans les cordes deux grandes tendances littéraires contemporaines.

À une religion du « réel », qui y découvre la lune avec autant de candeur que de fascination, et s’y aventure avec des outils à la portée de ses ambitions souvent calquées sur le discours médiatique de masse, cette œuvre, nourrie des textes qui l’ont précédée, oppose des aventures dans le puits sans fond du langage ; de plus, face à une littérature « thérapeutique » ou « consolatrice », elle ne se résout jamais à traiter de l’histoire qui l’a initiée comme si celle-ci n’engageait que l’individu qui l’a vécue, persistant à mettre en partage l’expérience la moins partageable, celle de la souffrance.

Mais à sa tendance installée depuis quelques années, Philippe Forest ajoute un pas de côté avec ce livre-ci. Non seulement le récit est accompagné de son « making-of » à partir de son origine (la série britannique The Crown), mais son narrateur qui ne fait que passer, dépersonnalisé, y raconte encore moins son histoire, pas même ce dont il est témoin, puisqu’il invente ce qu’il raconte : « Je préférerais quon me prenne plutôt pour quelquun dautre. Ou mieux encore : pour personne. »

Peut-être fallait-il pour cela un dépaysement, vers un pays – au Royaume-Uni, où Philippe Forest a vécu, avec Pauline – et un autre art – la peinture ; et surtout un genre, le théâtre, dont la nature permet de raconter l’histoire d’hommes « semblablement endeuillés » ou « au deuil semblable ».

Je reste roi de mes chagrins, conçu comme une pièce, avec didascalies, prologue, actes, intermèdes et exergues de Shakespeare, multiplie avec virtuosité les reprises, les reformulations, les changements de genre et de rythme, les ruptures de ton, les retournements syntaxiques, dans un système d’emboîtement solide et minutieux, où l’essai sur l’art de la fiction et l’auto-commentaire s’insèrent dans une forme narrative démultipliée.

Ainsi donc voici un tableau, inclus dans une pièce de théâtre, incluse dans un roman, inclus dans une lecture de Shakespeare, tout cela tiré – l’auteur le raconte – d’une série télévisée. Mais ce n’est pas tout. Ainsi donc voici un personnage historique, Churchill, sujet d’une toile, d’un roman et d’une pièce, lui-même auteur (s’il n’eut pas le prix Nobel de la paix, il remporta celui de littérature pour ses Mémoires de guerre) et peintre (on se souvient que Claude Simon, dans Le Jardin des Plantes, se moque doucement du « Roaring Lion » devenu peintre impressionniste du dimanche).

L’invention de ce dialogue entre un homme politique au carré déjà aussi légendaire que le roi Arthur et son portraitiste est réjouissante, tout comme la description du premier ministre britannique en Bouddha ou en « Titan à la silhouette de quille, de bilboquet ou de culbuto », passé du « visage de chérubin » au « faciès fatigué de bulldog ».

Mais derrière le personnage rond et souriant aux cigares, au whisky et aux bons mots, rôle consensuel qu’il créa et a tenu de sorte à le faire durer jusqu’à nos jours, il y a un siècle de deuils – Churchill naît en 1874 et meurt en 1965. Sa figure de roi shakespearien traite de la souffrance collective, de l’Histoire – la Seconde Guerre mondiale était déjà évoquée par Philippe Forest dans Le Siècle des nuages (Gallimard, 2010). Mais si la guerre est une « diversion opportune » pour Churchill, c’est parce qu’elle amène, au milieu du livre, une surprise bouleversante.

Le portrait de Churchill par Graham Sutherland. © DR

Car l’homme illustre et son peintre, l’artiste et son modèle sont endeuillés, et c’est de ces « choses dont on ne parle pas » qu’ils vont parler. La liste des figures endeuillées de la guerre est stupéfiante – il lui manque cependant les femmes.

En construisant leur dialogue, Je reste roi de mes chagrins met deux deuils en commun et à égalité. Telle la tragédie grecque lue par l’helléniste Nicole Loraux, le roman offre un espace à ce qui n’en a pas dans la cité des hommes. Pas de la manière, du moins, dont Philippe Forest paraît l’envisager de bout en bout, et dont Sutherland courant avec sa palette dans les quartiers bombardés de Londres peut figurer l’exact opposé. Les deuils se nourrissent, se partagent, s’ils bénéficient d’intermédiaires, de passeurs : « On cède à la contagion des larmes. Il faut que pleure quelquun – qui, lui-même, tient son chagrin dun autre – pour que lon se mette à pleurer à son tour. Versant des larmes sur des larmes. »

Larmes sur larmes, les grandes œuvres nous en tirent aussi. Et de ce roman se dégage le « charme bienfaisant » qu’il évoque à propos de la fiction en général, qui a lieu lorsque « quelquun raconte une histoire qui est en même temps la sienne et la vôtre ».

Pour cela, il faut désingulariser l’expérience la plus singulière, et ce n’est pas une mince affaire. Philippe Forest le fait grâce à une mémoire autre, impersonnelle, la mémoire des œuvres. Biographe d’Aragon, chercheur en littérature comparée, il en accompagne ses textes – c’était James Barrie dans L’Enfant éternel, c’est Shakespeare ici.

Plus qu’un jeu formel entre les genres, la métaphore du théâtre, où « chacun peut aisément passer pour nimporte qui » et où « chaque décor contient lautre », exprime les métamorphoses par lesquelles « la même pièce se joue » pour tout le monde. La leçon philosophique, s’il en est besoin dans ce roman qui cite aussi Le Laboureur et ses enfants, de La Fontaine, est simple : il n’y a rien derrière le rideau, si ce n’est un autre rideau ; mort pour mort, leurre pour leurre, il y a un autre deuil derrière chaque deuil.

Tirer un enseignement de l’expérience ou de l’écriture ne semble pas être le problème de Philippe Forest, qui enregistre d’abord le passage du temps sur le deuil. Au théâtre, autre nom de la littérature ou de la poésie, on peut être tous les hommes ; on peut être « quelquun – tout le monde, personne et puis nimporte qui » ; on peut même être un homme qui n’a pas souffert.

En dépit des métamorphoses permises par la fiction, Philippe Forest n’ignore pas non plus les limites radicales de l’expérience intime, la non-absorption d’un deuil par l’autre, l’impossibilité de la dilution du tragique du réel dans les formes symboliques.

La citation placée en exergue générale, tirée de Madame Edwarda de Georges Bataille, dit magnifiquement l’ambiguïté : « Seul mentend celui dont le cœur blessé dune incurable blessure, telle que jamais nul nen voulut guérir. » Mais le titre radical et majestueux du roman, issu de Richard II, dit plus franchement l’inverse, comme ce passage où un personnage dit à l’autre : « Je ne suis pas vous. » Comment faire, alors, comment écrire à partir de soi pour tous les endeuillés, et comment être parmi les vivants quand on vit parterre, parmi les morts ?

La communauté est peut-être à chercher ailleurs, dans la continuité d’un temps, littéraire, où il n’y a « plus davant ni daprès. Ni de vrai ni de faux », une temporalité étrangère fondée sur la conviction selon laquelle « tout est arrivé autrefois ». Et encore, cela ne semble pas suffisant ni évident. Car plus loin, nouvelle rupture, on lit : « En un sens, rien ne recommence jamais. » Ou encore : « Les mêmes drames recommencent depuis la nuit des temps. La poésie en parle dabord. Et puis lHistoire leur donne forme. [...] Sans pour autant que ceux qui ont succombé reviennent jamais à la vie. »

Philippe Forest écrit avec cette lucidité de fer, accompagnée par la joie d’inventer. C’est à ce prix et à cette condition, peut-être, que se fonde une vraie communauté des larmes.

***

Philippe Forest
Je reste roi de mes chagrins
éd. Gallimard
288 p., 19,50 €

Pierre Benetti (En attendant Nadeau)

Mediapart est actuellement en accès libre : profitez-en et faites-le savoir ! Découvrez tous nos contenus gratuitement C’est l’occasion pour celles et ceux qui ne nous connaissent pas de découvrir un journal totalement indépendant et sans publicité qui ne vit que de l’abonnement de ses lecteurs.
L’information est la première force sur laquelle nous devons compter. Une information de qualité, au service du public, soucieuse de l’intérêt général.
Articles, contenus vidéos, podcasts, enquêtes, dossiers... : découvrez-les et jugez par vous-même.
Si vous souhaitez nous soutenir et prolonger votre lecture après la période d’accès-libre abonnez-vous !

Soutenez-nous