Le rire de Kundera dans l’Europe défunte

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L'écrivain Milan Kundera publie chez Gallimard La Fête de l'insignifiance. Dans ce roman sur l'apothéose du rien, il met en scène « un peuple qui manque ». Lorsque les civilisations s’effondrent et que les centres du pouvoir ne tiennent plus, il est un moment où cette décomposition cesse d’être visible à l’œil nu. C'est alors que le roman, et lui seul, peut nous éclairer.

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Il y a plus de vingt ans, en octobre 1993, Le Nouvel Observateur avait proposé à un échantillon de plus de mille sympathisants de gauche un choix de 210 mots pour établir une sorte de palmarès des idées favorites des « gens de gauche ». Quelques années auparavant, on avait fait le même sondage : parmi les 210 mots présélectionnés, les sondés en avaient choisi dix-huit. En 1993, il n’en restait plus que trois. L’héritage symbolique de la gauche avait fondu au soleil ou les héritiers l’avaient dilapidé au pouvoir… Son dictionnaire amoureux n’avait plus que trois entrées : « révolte, rouge, nudité ».

1. La révolte de la nudité 

Ce n’est pas dans les archives du Nouvel Observateur que j’ai retrouvé ce sondage, mais dans un roman, La Lenteur, de Milan Kundera (Gallimard, 1995). Seul un romancier pouvait déceler dans l’irruption de la nudité, du mot nudité dans le lexique des années 1990, l’indice d’un changement d’imaginaire, l’irruption saugrenue de la « nudité » dans le champ lexical de la contestation.

« Révolte et rouge cela va de soi, écrivait Kundera. Mais la nudité ? Que seule la “nudité”, à part ces deux mots là, fasse battre le cœur des gens de gauche, que seule la nudité reste leur patrimoine symbolique commun, c’est étonnant. »

Milan Kundera. © (Gallimard) Milan Kundera. © (Gallimard)

 Si l’on veut comprendre le discrédit qui frappe la gauche de gouvernement, la parole publique et toute forme d’action collective depuis trente ans, mieux vaut s’éloigner un peu de l’actualité politique immédiate. Le décryptage du feuilleton médiatique ne suffit pas à rendre compte d’un discrédit qui va au-delà des promesses non tenues, de la déception engendrée par les affaires, des excès de la médiatisation. C’est un effondrement intellectuel et symbolique dont les causes profondes ne sont pas toujours perceptibles à l’œil nu. Choisir le temps long bien sûr, mais aussi le bon prisme, l’histoire et la sociologie nous y aident mais, parfois, c’est le roman. Lorsque celui-ci ne se borne pas à raconter des histoires ou à exprimer le moi exorbité de son auteur, c'est le roman qui explore le mieux ces zones grises de l’inconscient collectif inaccessibles à la connaissance rationnelle.

Il y a vingt ans, les nuages de mots n’existaient pas encore et les Femen, ces jeunes Ukrainiennes qui s’attaquent, seins nus, aux symboles machistes, n’avaient pas encore imposé le topless comme le dernier étendard de la subversion. La nudité n’avait pas encore fait irruption sur la scène publique comme le nouveau visage de la révolte. Non, pas l’injustice ! Non, pas la misère ! Non, pas l’oppression ! La nudité de la révolte. La révolte de la nudité. « Est-ce là tout ce que nous lègue cette magnifique histoire de deux cents ans inaugurée solennellement par la Révolution française ? se demandait Kundera. Est-ce là l’héritage de Robespierre, de Danton, de Jaurès, de Rosa Luxembourg, de Lénine, de Gramsci, d’Aragon, de Che Guevara ? La nudité. Le ventre nu. Les couilles nues. Les fesses nues ? Est-ce là le drapeau sous lequel les ultimes détachements de la gauche simulent encore leur grande marche à travers les siècles ? »

2. Le duel des seins nus et des matraques

On objectera que l’icône du tableau de Delacroix, La Liberté guidant le peuple, avait aussi les seins nus et que la jeune femme qui lui servit de modèle était, elle aussi, ukrainienne, une Femen avant la lettre en quelque sorte. Il n’y aurait donc rien de nouveau sous le soleil ? Rien n’est moins sûr.

Delacroix peignait une Vierge de la révolution, les seins nus de sa Liberté s’inscrivaient dans une iconographie religieuse. Une image sainte, mariant le feu du combat et le lait maternel, le sabre et le sein. Les Femen n’ont rien de maternel, leurs seins nus sont des seins de combat, des seins performatifs, si on peut dire : ils déclarent la révolte, ils performent la révolte ; ils singent la révolte et, pour cela, ils empruntent à cette vieille iconographie du mamelon. Mammoplastie, mammographie de la révolte. Qu’elles se produisent place des Vosges devant l’appartement de DSK, ou place Saint-Pierre face au Vatican, les Femen réalisent une performance, qui vise à discréditer, à disqualifier le pouvoir masculin ou religieux. Elles opposent au cours d’échauffourées avec des forces de l’ordre casquées et viriles, la démonstration de force de leurs seins nus, l’exhibition désarmante de leur nudité, une forme de non-violence érotique : le duel des seins nus contre les matraques.

Dans son roman, Kundera mettait au jour un changement d’imaginaire invisible à l’œil nu. Il allait s’incarner vingt ans plus tard dans de nombreuses manifestations médiatiques, comme celle des Femen et de tous ces groupes et lobbies qui n’hésitent plus à se mettre à poil pour donner du poids à leur revendication. Seul un romancier pouvait annoncer avec vingt ans d’avance le temps des objecteurs de nudité. Seul un romancier pouvait annoncer que la trinité « révolte-rouge-nudité » allait détrôner la devise républicaine « Liberté-Égalité-Fraternité ». Seul un romancier comme Kundera pouvait, au mépris du bon goût et de l’esprit de sérieux, poser sur la commode de l’Histoire : « Le ventre nu. Les couilles nues. Les fesses nues. »

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Christian Salmon a été l'assistant de Milan Kundera de 1984 à 1987 à l'École des hautes études en sciences sociales (Ehess). Il a réalisé deux entretiens avec le romancier qui sont reproduits dans son livre L'Art du roman.

Chercheur au CNRS, auteur notamment de Storytelling – La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (2007, La Découverte), Christian Salmon collabore de façon à la fois régulière et irrégulière, au fil de l'actualité politique nationale et internationale, avec Mediapart. Ses précédents articles sont ici. En mai 2013, il a publié chez Fayard La Cérémonie cannibale, essai consacré à la dévoration du politique. On peut lire également les billets du blog de Christian Salmon sur Mediapart.