Avec «En liberté!», Pierre Salvadori bonifie son art de la comédie

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Retour en salle du champion de la comédie française. En liberté !, le nouveau film de Pierre Salvadori, flirte avec le genre policier pour s’interroger sur les rapports entre le mensonge et la violence, entre les quiproquos et les coups, entre la justice et la fable. Le sujet est aussi grave que le film est drôle, aussi casse-gueule que celui-ci est réussi. 

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Des réalisateurs de comédies, il en est de deux sortes. Il y a ceux qui, s’intéressant à certains sujets en particulier, considèrent que la comédie est le genre le plus approprié pour en traiter. Et il y a ceux pour qui le sujet n’importe pas. Seule importe la comédie. Les premiers portent sur certaines choses présentes dans le monde, et qui peuvent être graves, un regard amusé. Peut-être se disent-ils que cela fera mieux passer la pilule. Les seconds portent sur le monde même le regard de l’amusement. Entre les deux, ils ne font, à la limite, aucune différence.

Pour les uns la comédie n’est qu’un moyen, pour les autres elle est une fin. S’il n’est pas vrai que ceux-ci n’ont pas à leur tour quelques sujets de prédilection, ces sujets concernent toujours plus ou moins l’essence du rire, sa fonction dans la société, les bonheurs et les chausse-trappes de la fabulation… Pierre Salvadori appartient à la seconde catégorie. Des réalisateurs de comédies, la France n’en manque pas. Mais un réalisateur pour qui la comédie est la question, la seule qui vaille, il n’y en a qu’un, et c’est Salvadori. Tout le monde semble d’ailleurs convenir – enfin ! – non seulement de son excellence, mais encore de son statut exceptionnel.

Si Salvadori était américain et s’il appartenait à la bande de Judd Apatow – aujourd’hui quelque peu dispersée –, pour lequel il lui est arrivé de confesser une admiration, ses films mettraient en scène des jeunes gens à la fois oisifs et désargentés passant leur temps à se faire des blagues, à échanger des références… À être drôles en somme, comme chacun l’est plus ou moins dans sa propre vie. À montrer comment la comédie est passée dans les mœurs, comment elle s’est à la fois réalisée et banalisée.

Mais Pierre Salvadori est français, encore qu’on soit tenté de dire qu’il a la double nationalité, française et salvadorienne, étant donné l’art très singulier auquel il a donné naissance. Français, et donc réaliste, il se passionne pour la faculté de la comédie à enchanter la vie quotidienne. Français, et donc cinéphile, il regarde moins du côté d’Apatow que vers la comédie américaine classique, celle qui avait cours dans les années 1930 et 1940, et qu’on a coutume de dire sophistiquée. Cette comédie-là mettait en scène des personnages hauts en couleur passant leur temps à eux à se raconter des histoires, à mentir, à passer d’un costume et d’une identité à l’autre. Non toujours sans danger, mais toujours avec panache. On pourrait citer des titres, on pourrait donner des noms, mais ce serait à la fois facile et un peu écrasant. Ces noms et ces titres sont de toute façon célébrissimes.

Bande-annonce de « En Liberté ! » © Bandes Annonces Cinéma

Essayons de raconter En liberté !, sans en dire trop. Une ville du sud de la France. Un policier héroïque mort dans des circonstances qui durent l’être tout autant. Sa veuve, elle-même policière, qui chérit sa mémoire et élève leur fils dans son culte. Un homme que notre héros fit condamner, à tort peut-être, et qui sort de prison après huit ans. Sa fiancée qui l’attend fébrilement à la maison. Un autre policier, parrain du garçon et secrètement épris de la veuve. Des rôles précisément distribués qui vont se redistribuer sans cesse, des secrets qui vont voler en éclats, des histoires qu’on raconte avant de s’endormir, des changements d’apparence et des mensonges en cascade…

Les trois personnages masculins sont interprétés par Vincent Elbaz, Pio Marmaï et Damien Bonnard. Les deux personnages féminins par Adèle Haenel et Audrey Tautou, avec qui Salvadori a déjà fait travaillé deux fois (Hors de prix, De vrais mensonges). Les trois hommes se ressemblent physiquement beaucoup : on ne doute pas que ce soit étudié pour. Les deux femmes pas du tout : il y a la blonde et la brune, l’athlétique et la fluette, la décidée et l’indécise… Les trois acteurs sont formidables, à la fois cousins et au fond très dissemblables. Haenel n’est réellement bien, à mon sens, que lorsqu’elle quitte son air boudeur et renfrogné : cela arrive, mais c’est hélas trop rare. Quant à Tautou, dont le rôle reste secondaire, je vous remercierai de ne pas me poser la question : je suis un admirateur de la première heure.

Comme tous les films de Salvadori, En liberté ! est une mécanique de précision. L’expression est commune, mais, en l’occurrence, elle est juste. De ce côté, rien de neuf : des quiproquos, des formules répétées et qui deviennent des mots de passe, des circulations multiples, des rimes à la fois subtiles et profondes… La nouveauté est ailleurs. Il me semblé qu’elle consiste à s’interroger plus franchement que dans les films précédents sur le rapport entre la fiction et la violence, entre la fabulation et la douleur. Donc aussi entre la comédie et la jouissance, ou encore entre la narration et la loi.

Ce rapport, le lecteur de Mediapart se souvient peut-être qu’il était au cœur d’un film sorti au début de l’été, au titre également exclamatif, Au poste !, de Quentin Dupieux. Le même lecteur – façon de parler : j’espère bien qu’il n’existe pas qu’en un seul exemplaire ! – ne sera dès lors peut-être pas étonné d’apprendre que, du film de Dupieux à celui de Salvadori, un plan similaire revient : celui d’un homme fumant par tous les pores de sa peau, la poitrine là et les yeux ici, au point de prendre figure de monstre.

Rien n’empêche après tout de poser la question comme ça : qu’est-ce qui fume, qu’est-ce qui brûle dans l’acte d’affabuler et d’y trouver plaisir ? Quel monstre sommes-nous en effet, nous qu’un quiproquo a transformé en coupable et qui, du coup, nous croyons autorisé à être n’importe qui et à faire n’importe quoi ? Au poste ! et En liberté ! se déroulent dans le milieu policier, et tous deux s’amusent avec le genre du polar. Mais Dupieux est une sorte de formaliste – on peut juger que c’est sa limite – alors que Salvadori est un inquiet. Et l’inquiétude de Salvadori, jamais aussi sensible que dans ce nouveau film – son huitième seulement en 25 ans – porte sur un point précis : elle porte sur l’hypothèse qu’il soit impossible de mentir sans être violent, sans blesser. Ou sur celle que la violence, l’injustice, la malhonnêteté soient mères de mensonges et de fabulations condamnés à répandre le sang.

Il ne faut, encore une fois, pas trop en dire. Il importe toutefois d’être prévenu qu’on rencontre dans ce film somme toute léger et souriant les adeptes d’un club sado-maso, des tenues en latex et de longues cornes diaboliques, un train fantôme et des hurlements, un serial killer qui dépèce ses cadavres et qui n’arrive décidément pas à se faire arrêter, de nombreuses explosions et plusieurs oreilles arrachées. Il y a le bonheur de vivre sa vie comme une histoire toujours recommencée et qu’on mène toujours plus loin dans le faux, le mensonge… Et il y a le risque que tout cela ne prenne bientôt un tour incontrôlable et même fatal. En liberté ! traite du glissement qui, parfois, peut mener de ce bonheur à cette fatalité.

Et pourtant ce n’est pas le plus beau de ce film, qui est peut-être le meilleur de son auteur, le plus inquiet et le plus joueur, le plus visuellement accompli aussi. Ce qui émeut, dans En liberté !, c’est cette inquiétude elle-même, mais c’est surtout qu’elle soit formulée par un cinéaste qui ne croit pas en la violence, qui n’est pas cruel, que le mal fascine si peu qu’il éprouve parfois quelque difficulté à s’aventurer sur son terrain.

Ce pourrait être une limite, et sans doute en est-ce une de temps à autre. Même les cogneurs, mêmes les bouffeurs d’yeux et les sado-masos sont doux comme agneaux, dans En liberté ! – pour ces derniers, tout indique d’ailleurs que c’est réellement le cas. Car l’humour, celui de Salvadori comme celui d’autres cinéastes, n’est pas la politesse du désespoir : il n’est pas le masque derrière quoi s’abriteraient un cynisme, une mélancolie ou même le pessimisme le plus noir. L’humour, qui est toujours inversion, l’est aussi de cette formule trop fameuse et dont on a trop usé : il est le désespoir de la politesse. Autant dire qu’il voudrait être la bienveillance même, l’espoir d’un monde où politesse, gentillesse, gaieté et jeu existent encore – et sont du bon côté.

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