«Falstaff» à l’Opéra, ou le porc balancé

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À l’Opéra-Bastille, Falstaff de Verdi tombe à pic. Tout comme culbute dans la Tamise le héros éponyme, coincé dans une panière par un stratagème féminin, histoire de dénoncer les agressions sexuelles de ce mâle dominant. Du grand art !

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Il y avait quelque chose de vertigineux, jeudi 26 octobre, à la première de la reprise, à l’Opéra-Bastille, de Falstaff, ultime opéra signé Verdi. Le compositeur octogénaire, à la fois récapitulatif et visionnaire, offrait là une œuvre fluide sans la moindre… chute dramatique : tonitruante et magnifiquement orchestrée, tout en finesse sensuelle mais n’hésitant pas à mettre à bas la société patriarcale.

Or, cette société patriarcale, l’Opéra national de Paris en constitue le biotope : nul n’entre ici s’il n’est un vieux mâle blanc ! Néanmoins flanqué le plus souvent, question de standing, d’une personne du sexe – épouse officielle ou tribut de chair fraîche distrait l’espace d’une soirée, ou plus si affinité…

S’il faut en croire la fille de l’ancien ministre Éric Besson, l’écrivaine Ariane Fornia, c’est dans cette même salle Bastille, dans la rangée des peloteurs (« VIP », selon sa désignation officielle franglaisante), qu’une main baladeuse patricienne et prédatrice aurait jadis fait son office salace sur sa cuisse. Le 26 octobre, aucun tendron à l’horizon. La secrétaire perpétuelle (elle préfère se désigner au masculin tant va l’aliénation) de l’Académie française, Hélène Carrère d’Encausse, née en 1929, trône – illustrant avec une constance qui forcerait presque l'admiration sa devise, insoupçonnée du petit peuple : je parais, donc je suis.

Devant ce beau monde souvent appelé « le monde » – terme qui sent le renfermé à mesure que progresse la mondialisation –, se donne un opéra formidable, qui entre de plein fouet en résonance avec l’actualité. Falstaff pourrait en effet avoir pour sous-titre : Balance ton porc. Au sens propre puisque le héros éponyme, satyre ventripotent traité de goret et autres noms porcins pendant les trois actes, se fait littéralement jeter dans la Tamise. En vertu de la vengeance des femmes qu’il convoitait : le gaillard a dû se camoufler dans une panière emplie de linge sale – la métaphore est aussi lourde que le personnage. Jugez-en plutôt à la fin du très court extrait dans la vidéo ci-dessous : cochon balancé qui s’en dédit !

C'est le plouf final (du deuxième acte) !... © Opéra national de Paris

Falstaff a survécu grâce à sa panse, qui de bouée lui servit. Trempé, choqué, il fulmine sur la fin des valeurs, au début du troisième et dernier acte, décrétant que c’en est fini de la « virilité ». C’en est surtout fini du patriarcat dans ses excès les plus choquants. Les femmes prennent du pouvoir, sinon le pouvoir, dans cette œuvre créée en 1893 – adaptée des Joyeuses Commères de Windsor, comédie écrite à la fin du XVIe siècle par Shakespeare. Non seulement ces dames mettent en échec le harcèlement dont elles sont victimes de la part du prédateur ventru, mais elles empêchent des épousailles arrangées par un sale père, pour permettre le mariage d’amour choisi par une jeune fille.

Les mâles reconnaissent leurs torts et tout semble finir dans un relatif apaisement – même s’il y a de la castration cryptée dans l’air, au détriment d’un Falstaff poussé à bout. Giuseppe Verdi et son librettiste Arrigo Boito, tout en ne cédant rien sur la dénonciation des agressions sexuelles, vont loin dans la compréhension du bourreau des corps, sir John Falstaff, qui veut croire à son « bel été de la Saint-Martin » et se remémore son « printemps » disparu, avec une douleur que seuls d’immodérés exploits sexuels modéreront à ses yeux…

Révéler la monstruosité phallocrate, ses ruses et ses ressorts, à l’opéra, face au public bourgeois attaché au premier chef au modus operandi d’une telle bassesse masculine, n’est-ce pas du grand art ?

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© Sébastien Mathé / OnP © Sébastien Mathé / OnP
Falstaff
Commedia lirica en trois actes.

Musique : Giuseppe Verdi.
Livret : Arrigo Boito.
D’après William Shakespeare.
En langue italienne. Sous-titrage en français et en anglais.

Direction musicale : Fabio Luisi.

Mise en scène : Dominique Pitoiset.

Opéra-Bastille.
Prochaines représentations :
1er, 4, 7, 10 et 16 novembre 2017.

https://www.operadeparis.fr/saison-17-18/opera/falstaff#head

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