Vingt ans après: de la crise asiatique à la crise financière globale, et la prochaine

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Le 2 juillet 1997, le décrochage brutal de la devise thaïlandaise, le bath, précipitait le « miracle asiatique » dans le fossé. Retour sur cet événement majeur, annonciateur de la crise financière globale survenue en 2007-2008, avec Michel Camdessus, son acteur principal, à la tête du Fonds monétaire international. 

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Le 30 juin 1997, pour célébrer à leur manière le retour du territoire à la « mère patrie » chinoise le 1er juillet à zéro heure, les cieux se sont ouverts sur Hong Kong, un déluge qui devait durer près de quarante jours. Et le 2 juillet, le décrochage brutal du bath thaïlandais sur les marchés des changes entraînait la chute d’un premier domino, précipitant dans la crise financière une Asie émergente qui n’aura guère eu le temps de célébrer le terme symbolique d’une présence coloniale pluriséculaire. Le « miracle asiatique », envié d’un « premier monde » essoufflé, donné en exemple au « troisième », au point de condamner l’expression « tiers-monde » à l’obsolescence, venait de déraper sur le chemin glissant de la mondialisation.

Le dernier gouverneur de Hong Kong, Chris Patten, avec l'Union Jack © TBI Le dernier gouverneur de Hong Kong, Chris Patten, avec l'Union Jack © TBI

La déflagration dans l’Orient extrême n’était pas la première de ces « crises financières du XXIe siècle », identifiées dès 1994 au Mexique par celui qui était alors le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), Michel Camdessus. Mais elle mettait en œuvre, dans ses causes et par sa diffusion régionale, les mécanismes que l’on retrouvera dix ans plus tard, à partir de l’été 2007, dans la crise financière globale, non plus à la périphérie mais au cœur du système. Alors, après 1997 et 2007, peut-être pas 2017, mais juste après ? Parce que, d’une crise l’autre, les leçons qui n’ont pas été tirées et les « remèdes » utilisés rendent inévitable une nouvelle réplique. C’est en tout cas la conviction de celui qui, à en croire la presse, tenait entre ses mains, il y a deux décennies, le « destin de l’Asie », et qui s’interroge, aujourd’hui encore, sur celui du monde.

« Quand en décembre 1994, le Mexique s’est effondré, nous avons acquis très vite la conviction qu’il s’agissait d’une crise totalement nouvelle. Et qu’elle allait faire des petits. » La défaillance mexicaine ne procédait pas de la balance des comptes courants, c’est-à-dire d’un déficit dans les échanges en biens et services que le pays ne pouvait plus financer, accident de parcours familier pour lequel le FMI était outillé, intellectuellement et matériellement, et auquel il avait été confronté des dizaines de fois depuis que ses créateurs lui avait confié, en 1944, la surveillance du régime monétaire international né à Bretton Woods. « Nous avions affaire à des mouvements de capitaux incontrôlables, sur lesquels le FMI n’avait pas de prise. » Et souvent trop peu d’informations.

Comme dans les roues dentées d’un engrenage, on trouve d’un côté l’attraction pour « l’émergence » du prêteur étranger en monnaie réputée forte, généralement le dollar, et en face, l’aveuglement du débiteur local, convaincu que les arbres montent au ciel, que les lendemains chantent déjà, que le meilleur est encore à venir. Des ressources courtes, volatiles, en dollars sont investies en emplois longs, voire très longs, à la rentabilité incertaine et dans une monnaie locale vulnérable. Si les instruments financiers n’existent pas, on les invente (les « tesebonos » mexicains). Si le circuit bancaire classique se prête mal à l’opération, on le contourne (les officines thaïlandaises). Les masses financières en cause sont considérables, avec un rapport à la base économique réelle qui, au fil du temps, se distend progressivement. Qu’un choc, interne ou externe, se produise, le ressort se détend brutalement. Les capitaux volatils veulent se retirer, tous ensemble et tout de suite. « Greed and fear », l’appât du gain et la peur.

Dans cette mécanique, la contagion n’est pas seulement géographique. Après la Thaïlande, la Corée du Sud. Puis l’Indonésie. Tous ne mourraient pas, mais tous étaient atteints. Malaisie, Taïwan, Philippines. Hong Kong et Singapour même. La contagion est aussi une contamination interne. De la sphère privée, le mal remonte au secteur public, la distinction entre les deux n’étant pas toujours évidente dans le « capitalisme de copinage ». De la dette privée, il remonte à la dette souveraine, des banques familiales ou des « officines », à la banque centrale.

Le 2 juillet 1997, le bath dévisse parce que Banque de Thaïlande est arrivée pratiquement au bout des réserves lui permettant de défendre la parité avec le dollar, ancre du système. Au FMI, qui s’inquiétait depuis au moins deux ans, l’institution refusait de donner les chiffres. Il faudra qu’il soit appelé à la rescousse pour que le Fonds puisse ouvrir les livres et constater l’ampleur du désastre. Les réserves de change du pays étaient proches de zéro. La crise n’est jamais que financière. Elle est aussi politique et morale. « Il y avait une vision mythique du miracle asiatique, se souvient Michel Camdessus. Il reposait sur des valeurs, le travail, la discipline, l’épargne, dont Lee Kuan Yew [le père fondateur de l’île-État de Singapour – ndlr] se voulait le héraut. Mais il y avait en même temps des contre-valeurs : la corruption, la collusion, le népotisme. Et ce sont elles qui ont eu un effet toxique, en particulier dans le secteur financier. »

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Installé à Hong Kong fin 1996 pour couvrir la « rétrocession » de la colonie britannique à la Chine, j’ai eu la chance de me trouver sur place quand a débuté un événement d’une tout autre ampleur, la crise financière asiatique. Un précédent séjour de cinq ans au Japon, puis mes six années à la direction du Département économique de l’AFP étaient une préparation adéquate, pour l’expérience du terrain et le carnet d’adresses. Ainsi, je connaissais Michel Camdessus depuis une rencontre à Séoul, quand il était gouverneur de la Banque de France, avant de le retrouver au moins deux fois par an à Washington, entre 1990 et 1996, lors des réunions du FMI, dont il avait pris la direction en 1987. De mes contacts avec le patron du FMI pendant la crise, je me souviens en particulier de cet entretien exclusif à Kuala-Lumpur, dans la voiture qui le conduisait à l’aéroport, d’où il allait s’envoler pour Séoul afin de donner le feu vert à l’intervention du Fonds en Corée du Sud. De cette expérience, j’ai tiré en 1998 un livre, Cette crise qui vient d’Asie, traduit en plusieurs langues, dont l’anglais (The Asian Storm).

Dans cet entretien rédigé, seuls les propos entre guillemets sont attribuables à Michel Camdessus. 

Michel Camdessus fera paraître en septembre prochain, chez Fayard, un nouvel ouvrage : Vers 2050.