Ce que la crise financière fera (ou pas) au capitalisme continental européen

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Si la finance tend à devenir véritablement mondiale, le capitalisme continue de se décliner à travers la planète en différents modèles. Chacun se trouve donc affecté mais différemment par la crise financière actuelle, analyse le professeur d'économie, Bruno Amable. Premier entretien d'une série que Mediapart consacrera à des économistes, issus d'écoles de pensée variées.

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Auteur en 2003 de The Diversity of modern capitalism (Oxford University Press), Bruno Amable, professeur d'économie à Paris-1, s'est fait connaître du public français en 2005 avec la publication de deux livres. L'un écrit avec Stefano Palombarini, L'économie politique n'est pas une science morale, qui prenait la forme d'une critique très forte de l'économie des conventions et entendait lui substituer une approche très politique. L'autre, Les Cinq Capitalismes, proposait une typologie à partir de l'étude d'une vingtaine de pays de l'OCDE au regard du type de concurrence sur le marché des biens, du niveau de déréglementation des marchés du travail, des caractéristiques des marchés financiers et du degré de protection sociale et du système d'éducation.
Dans un ouvrage paru en 2005, vous distinguiez cinq grands types de capitalismes, des idéaux types recoupant assez largement les situations géographiques concrètes. Ces capitalismes portent-ils tous une même responsabilité dans la crise actuelle? Et cette crise les affecte-t-elle tous de la même manière ?
Il est certain que la crise trouve son origine dans un élément majeur du modèle néo-libéral ou du modèle anglo-saxon: la déréglementation ou l'innovation financière, cette croissance soutenue un peu artificiellement par le crédit – crédit à la consommation ou autre type de crédit qui engendre des bulles d'actifs et qui permet aux agents de se sentir plus riches qu'ils ne le sont probablement. Cet ensemble a joué un rôle fondamental dans la dynamique très impressionnante des modèles néo-libéraux des dernières années. Tout le monde savait bien qu'il y avait là un aspect artificiel et que cela ne pourrait sans doute pas durer éternellement. Simplement, on ne pouvait pas prédire quand exactement cela allait arriver. En ce sens, c'est bien une crise assez sérieuse du modèle anglo-saxon. Ce qui ne veut pas dire qu'il va disparaître mais il va être amené à évoluer. Ce qui est intéressant pour les modèles européens de capitalisme parce que les transformations qu'ils ont subies au cours des années 1990 et 2000 ont précisément concerné ce secteur financier. C'est dans ce domaine que le capitalisme européen s'est le plus transformé, beaucoup plus qu'en matière de marché du travail ou de marché de produits et, a fortiori, de protection sociale. En ce sens, cette crise pose un gros problème au capitalisme européen. La transposition de formes institutionnelles caractéristiques du modèle anglo-saxon au sein du modèle européen posait déjà des problèmes, mais si désormais ces formes sont en crise cela risque de constituer un deuxième problème. Sauf si cette crise s'avère au contraire l'occasion de revenir en arrière sur un certain nombre de transformations récentes. En attendant, on peut évidemment penser que ce sont les pays européens les plus engagés dans la déréglementation financière qui vont subir les dommages les plus importants. Le cas de l'Allemagne est un peu particulier parce qu'elle dispose d'une assise industrielle qui lui permet de résister un peu mieux, pour la France c'est un peu plus délicat.