Piketty à Hollande: davantage d'audace!

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Jouissant d’une forte autorité à gauche, l’économiste Thomas Piketty a accordé un entretien vidéo à Mediapart. Il donne crédit à François Hollande de proposer un projet fiscal qui tourne le dos aux réformes inégalitaires de Nicolas Sarkozy mais il estime que la gauche doit se montrer plus ambitieuse : « Dix ans d’opposition pour avoir si peu d’imagination sur le programme fiscal, c’est tout de même un peu dommage. »

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Figurant parmi les meilleurs experts français en matière de fiscalité, et jouissant d’une forte autorité dans les rangs de la gauche, l’économiste Thomas Piketty s’était gardé jusqu’à présent de dire précisément ce qu’il pensait du programme économique dévoilé par François Hollande. A l’occasion d’un long entretien en vidéo avec Mediapart, il sort enfin de sa réserve. Et le diagnostic qu’il porte retient doublement l’attention.

D’abord, parce qu’il donne crédit au candidat socialiste de proposer un projet fiscal qui tourne le dos aux réformes gravement inégalitaires conduites par Nicolas Sarkozy tout au long de son quinquennat. Ensuite, parce qu'il met en garde la gauche, faisant valoir qu’elle ne peut pas se borner à proposer une simple annulation, souvent partielle, des contre-réformes du quinquennat qui s’achève. La pressant de se montrer plus ambitieuse, il formule cette critique sévère : « Dix ans d’opposition pour avoir si peu d’imagination sur le programme fiscal, c’est tout de même un peu dommage. »

Pour comprendre l’admonestation de Thomas Piketty, qui est professeur à l'Ecole d'économie de Paris et directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il faut avoir à l’esprit le rôle décisif qu’il a joué depuis de longues années, et jusqu’à ces derniers mois, dans les débats de la gauche, et notamment les débats socialistes. C’est lui en effet qui a été le principal et premier propagandiste d’une véritable « révolution fiscale ».

En janvier 2011, avec deux autres économistes, Camille Landais (chercheur au Standford institute for economic policy research) et Emmanuel Saez (professeur d'économie à Berkeley), il a en effet publié un petit livre Pour une révolution fiscale (Seuil, La République des idées, 12,50€), qui relevait les inégalités du système fiscal français, dans sa mouture actuelle (lire Le Petit Livre rouge de la révolution fiscale).

Le travail des trois économistes établissait que le système fiscal français était devenu dégressif, pesant plus sur les bas et moyens revenus que sur les hauts. Tout le constat était résumé par ce graphique :

 Les auteurs décryptaient ce graphique de la manière suivante : «Si l'on classe les Français en fonction de leur revenu individuel total avant impôt (travail et capital), on obtient les résultats suivants. Les 50 % des Français les plus modestes, gagnant entre 1.000 euros et 2.200 euros de revenu brut par mois, font actuellement face à des taux effectifs d'imposition s'étageant de 41 % à 48 %, avec une moyenne de 45 %»,ce calcul prenant en compte tous les prélèvements, CSG et cotisations sociales comprises.

«Les 40 % suivants dans la pyramide des revenus, gagnant entre 2.300 euros et 5.100 euros par mois, sont tous taxés à des taux de l'ordre de 48 % à 50 % (...) Puis, à l'intérieur des 5 % des revenus les plus élevés (gagnant plus de 6.900 euros) et surtout des 1 % les plus riches (gagnant plus de 14.000 euros), les taux effectifs d'imposition se mettent très nettement à décliner et ne dépassent guère les 35 % pour les 0,1 % des Français les plus aisés (50.000 personnes sur 50 millions. »

Truffé d'exonérations et d'abattements divers, accordant une situation dérogatoire aux revenus du capital mais pas aux revenus du travail, le système fiscal français est donc devenu dégressif. Exactement à l'inverse de ce qu'exige l'article 13 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, et qui a toujours valeur constitutionnelle : « Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable: elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. » Les trois auteurs préconisaient donc de reconstruire le système fiscal, en supprimant purement et simplement l’impôt sur le revenu, et en transformant la Contribution sociale généralisé (CSG), actuellement proportionnelle aux revenus, en un prélèvement authentiquement progressif. Tout cela pour que la courbe ne s’effondre pas dans le cas des hauts revenus.

C’est donc ce projet que le Parti socialiste a partiellement recopié au printemps 2011, en votant une plate-forme, ratifiée par les militants (elle est ici) prévoyant une « révolution fiscale », avec à la clef une fusion de l’impôt sur le revenu et de la CSG, donnant naissance à un nouvel impôt général sur tous les revenus, plus progressif, et prélevé à la source.

Or, dans son projet présidentiel (il est là), le candidat socialiste s’est écarté de ce projet du PS – et donc plus encore du projet Piketty. Il n’est en effet plus question que d’une fusion « à terme » de la CSG et de l’impôt sur le revenu – en clair pas tout de suite. Pour le court terme, il est juste question d’un relèvement de 41 à 45 % du taux supérieur de l’impôt sur le revenu (ne générant que 700 millions d'euros de recettes complémentaires), et d’une annulation des baisses d’impôt consenties par Nicolas Sarkozy aux plus riches, au titre de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et des droits de succession.

Et, de son côté, Jérôme Cahuzac, qui est le président (PS) de la commission des finances de l’Assemblée nationale mais aussi en charge du budget et de la fiscalité dans l’équipe de campagne de François Hollande, a émis beaucoup de réserves sur la possibilité de conduire à bien la fusion de l’impôt sur le revenu et de la CSG. Invité de France Inter, le 7 février, il a dit que la fusion ne sera réalisée d'ici 2017 que « si les conditions le permettent ». Et s'agissant du prélèvement à la source, c'est « techniquement très compliqué », a-t-il ajouté, précisant : « Dans le programme de François Hollande, il n'est pas fait mention de ce prélèvement à la source. »

En clair, François Hollande et les responsables de son équipe de campagne se sont assez sensiblement éloignés des recommandations de celui qui avait été l’inspirateur du projet socialiste. Il est donc particulièrement intéressant d’entendre le diagnostic de l’intéressé.

Voici donc notre entretien avec Thomas Piketty, découpé en deux vidéos et un enregistrement sonore.

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