Euro 2016: des sponsors loin de leur responsabilité sociale

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Nike, Adidas et Puma seront partout pendant l'Euro de foot, dans et hors des stades. Mais les sommes déversées par ces marques pour sponsoriser l'événement seront autant de millions en moins pour les petites mains asiatiques qui fabriquent leurs produits. Selon un rapport très détaillé, les équipementiers quittent même la Chine, désormais considérée « trop » chère.

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Lorsque les fans de l’équipe de France, d’Angleterre ou d’Italie endosseront leurs maillots flambant neufs pour suivre les exploits de leur équipe fétiche pendant l’euro de foot qui s’ouvre ce vendredi 10 juin, ils n’y penseront sans doute pas. Pourtant, ils devraient garder ce chiffre en tête : le maillot qu’ils ont généralement acheté autour de 85 euros n’a coûté que 5,85 euros à produire. Et les ouvriers qui l’ont fabriqué n’ont été payé en moyenne que 65 centimes d’euros pour le faire. Quant aux Air Jordan qu’ils auront peut-être aux pieds, Nike n’aura alloué que 2,4 euros en moyenne aux petites mains qui les ont cousues, alors que ces baskets de luxe sont commercialisées autour de 140 euros.

Dans les stades et les « fan zones », ces données ne seront pas la priorité. Et c’est tout le mérite d’un rapport décapant publié par le collectif Éthique sur l’étiquette de les remettre à la une. Créé en 1995, le collectif se donne pour mission d’informer les consommateurs sur la « qualité sociale » de leurs achats. Et pour l’euro, il a décidé de rappeler quelques vérités sur le business de certains des principaux partenaires de l’événement, Nike, Adidas et Puma, qui sponsorisent à la fois l’événement et les équipes nationales y participant. Le rapport qu’il a commandé au cabinet d’études Basic établit que la marge de Nike peut, dans certain cas, atteindre près de 50 % du prix de vente d’une basket haut de gamme. En revanche, ses ouvriers sous-traitants, tout comme ceux de ses deux concurrents, ne touchent pas plus de 2 % de ce prix. Par rapport aux chiffres de 1995, le montant du salaire versé n’a pas évolué, mais les prix des baskets ont doublé, en moyenne. La part de la main-d’œuvre dans le prix des chaussures et maillots de sport de marque a donc été divisée par deux en vingt ans.

Et pourtant, rappelle Guillaume Duval, président d’Éthique sur l’étiquette et rédacteur en chef du magazine Alternatives économiques, Nike, Adidas et Puma « ont édicté des codes de conduite, réalisé des audits sociaux réguliers chez leurs sous-traitants, tout en donnant davantage d’informations sur leur chaîne d’approvisionnement »… « Mais force est de constater qu’elles sont toujours très loin de faire ce qu’elles pourraient – et devraient – faire sur ce terrain, écrit le journaliste en introduction du rapport. En contradiction avec leur discours affiché de marques responsables, elles favorisent plus que jamais la logique financière et privilégient toujours plus les dépenses de marketing (…). Elles maintiennent une pression toujours aussi forte sur leurs prix d’achats. »

© Dan Israel - Mediapart

Le travail du bureau Basic rappelle que suite aux multiples scandales sur les conditions de travail dans les usines des sous-traitants des grandes marques, les trois fabricants s’affichent depuis les années 2000 comme de bons élèves en matière de conditions de travail des ouvriers de la confection, et « en ont fait la priorité de leur politique de responsabilité sociale ». Mais cela ne les empêche pas de chercher à baisser les coûts par tous les moyens, y compris en jouant sur la rémunération de leur main-d’œuvre, en fonction des bénéfices qu’ils souhaitent tirer de leurs produits.

« Pour chaque modèle, les équipementiers fixent le prix final au consommateur, puis la marge qu’ils souhaitent dégager pour arriver au coût de production maximum de leur produit, détaille le rapport. Ils spécifient ensuite avec leur fournisseur l’ensemble des matières premières utilisées, leur origine, leur prix, ainsi que le nombre exact de minutes allouées à la confection et la somme allouée aux ouvrier[ère]s. » Ces derniers ne sont qu’une variable d’ajustement dans la longue chaîne de conception du produit, où le marketing se taille la part du lion.


Les équipementiers quittent la Chine, désormais trop chère

Mais le principal enseignement du rapport, très bien documenté, concerne les stratégies d’approvisionnements des fabricants : Nike, Adidas et Puma sont en train de quitter la Chine, dont les salaires ne cessent d’augmenter, pour commander de plus en plus de produits au Viêtnam et en Indonésie, tout en ciblant prochainement la Birmanie, l’Inde ou le Pakistan, « dont les niveaux de salaires permettent de diminuer considérablement les coûts de main-d’œuvre ». Par ces choix, « ils s’exposent à des entorses aux normes sociales (non-paiement des heures supplémentaires, non-respect des congés payés, discrimination et répression syndicale…) ».

L’étude détaillée des rapports annuels de Nike et Adidas a montré que leurs approvisionnements en provenance de Chine ont baissé de 20 % et de 38 % depuis 2008. Dans le même temps, ceux en provenance d’Indonésie ont augmenté de 20 %. L’augmentation est encore plus rapide pour le Viêtnam : 45 % de plus pour Nike, et 26 % pour Adidas.

« Cette réorientation est avant tout motivée par la volonté des équipementiers de pallier la montée des salaires en Chine qui place le pays à des niveaux de coûts de main-d’œuvre de plus en plus proches des pays du bassin méditerranéen et d’Europe de l’Est, bien supérieurs aux niveaux pratiqués en Indonésie et au Viêtnam », explique le rapport, en se basant sur plusieurs déclarations de dirigeants des fabricants, et sur des documents internes.

Cet éloignement progressif de la Chine contredit fortement tous les engagements des trois équipementiers en matière de responsabilité sociale, et notamment celui « d’assurer à terme le paiement de salaires décents » chez tous leurs fournisseurs. En effet, la Chine est le seul pays d’Asie où les salaires dans les usines de confection permettent à un travailleur de s’assurer un « salaire vital » (living wage). Ce concept désigne la somme qui permet à un salarié de couvrir les besoins essentiels de sa famille (deux adultes et deux enfants) : alimentation équilibrée selon les normes de l’organisation mondiale de la santé, logement décent, éducation, santé, habillement, transport… Or, Nike, Adidas et Puma « s’orientent résolument vers les pays où les salaires sont encore loin de permettre aux travailleurs de couvrir leurs besoins essentiels et ceux de leurs familles » : ils sont inférieurs de 33 % au « salaire vital » au Viêtnam, de 45 % au Cambodge, et de 50 % en Indonésie et en Inde.

Et pourtant, et c’est le dernier calcul effectué par le bureau Basic, les équipementiers sportifs pourraient se permettre de payer des salaires décents. Pour chaque produit, payer le « salaire vital » ne représenterait que « quelques dizaines de centimes de plus sur le prix final ». Mais les grandes marques ont choisi de privilégier l’augmentation des sommes qu’elles versent pour le sponsoring : d’après le rapport, « la seule augmentation du sponsoring des 10 principaux clubs de football européens depuis 2013 aurait permis le versement d’un salaire vital à plus de 165 000 travailleurs au Viêtnam et 110 000 travailleurs en Indonésie ».

Si Nike, Adidas et Puma payaient un salaire décent à l’ensemble des salariés de leurs fournisseurs, cela leur coûterait bien moins que leurs dépenses de marketing et de sponsoring : environ 16 % de ces dépenses pour Nike, 8 % pour Adidas et 4 % pour Puma. Chiche.

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