ENTREPRISES

Au-delà du silence de la famille Mulliez

Un livre décrit avec précision la mécanique des propriétaires d'Auchan, Décathlon, Leroy Merlin, Flunch, Norauto, Kiabi… Ils se partagent le pouvoir à plus de 650. Et n'aiment rien tant que la discrétion pour faire leur business.

Dan Israel

10 avril 2015 à 07h00

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Pas de photo. Pas d’interview. Pas d’informations. Lorsque Gérard Mulliez, fondateur d’Auchan et patriarche d’une des familles les plus riches de France, prend la plume en direction d’un journaliste, c’est pour lui demander de l’oublier. Une consigne que Bertrand Gobin, journaliste spécialisé dans la grande distribution, a choisi d’ignorer pour la rédaction de son livre La Face cachée de l’empire Mulliez, qu’il a lui-même publié il y a quelques semaines (à commander directement sur son site). L’ouvrage percutant plonge dans l’histoire, les relations et l’organisation d’une famille étonnante.

Si elle est plus que discrète dans l’Hexagone, ses enseignes y sont pourtant partout : outre Auchan, les Mulliez détiennent Décathlon, Leroy Merlin, Flunch, Norauto, Kiabi, Kiloutou, Jules… Les diverses branches appartenant à la famille emploient 500 000 personnes dans le monde, réparties dans 8 000 magasins, et génèrent 80 milliards d'euros de chiffre d'affaires. « Chaque année, en France, 10 % des dépenses courantes et d’équipement de l’ensemble des foyers atterrissent dans les caisses d’une même famille », résume l’ouvrage. Mais quand il s’agit de faire parler les acteurs de ce fleuron français, rideau. Silence. « Je ne souhaite pas qu’un tel livre soit écrit », avait répondu Gérard Mulliez à Bertrand Gobin, dans un courrier de 2011. « Je m’oppose catégoriquement à toute reproduction de mon image en couverture », indiquait-il également. Il n’a pas été entendu, et c’est heureux pour tous les curieux du fonctionnement d’une bizarrerie de l’économie nationale. Commentaire laconique de Gérard Mulliez, par SMS il y a quelques jours ? Il demande au journaliste de « vérifier ses informations », et prévient qu’elles « entraîneront peut-être certaines entreprises à vous demander des dommages et intérêts ».

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Une antienne que connaît bien Bertrand Gobin, qui écrit depuis des années sur les acteurs de la grande distribution. Son blog consacré à la famille Mulliez, nourri de dizaines d’informations glanées à l’intérieur même du clan, est sans doute la meilleure référence sur le sujet. « Les Mulliez sont très secrets, je trouve plus intéressant de m’intéresser à eux qu’à un groupe traditionnel, qui fait quatre conférences de presse par an, explique le journaliste. Il y a un côté romanesque : ces presque 700 cousins liés par un pacte, qui est resté longtemps secret. Ils sont 1 300 descendants vivants des ancêtres fondateurs, c’est une petite nation, avec sa constitution, ses lois… » Il va jusqu’à définir leur mode d’organisation comme un « communisme actionnarial », mais fortement imprégné des valeurs catholiques traditionnelles des fondateurs de l’empire…

Il est rare de recueillir un témoignage d'un membre de la famille tel que celui que Mediapart avait pu obtenir l'an dernier. En général, ils parlent plutôt de façon anonyme. Le livre a ainsi « bénéficié de confidences tout à fait inédites de membres du clan qui, jusque-là, s’étaient toujours refusés à parler », écrit son auteur, qui assure avoir échangé avec une cinquantaine des quelque 650 cousins Mulliez, lesquels ont tous souhaité rester anonymes. Il s’attarde longuement sur l’histoire familiale, qui démarre au début du XXe siècle avec la modeste filature de laine de Louis Mulliez, près de Roubaix, se poursuit par la fondation en 1955 de l’association familiale Mulliez (AFM), créée par ses onze enfants, et prend son envol avec la création d’Auchan par Gérard Mulliez en 1961. Depuis 2006, Gérard a lâché les rênes en faveur de son neveu Vianney Mulliez, mais il est loin d’avoir disparu du paysage. Il continue à hanter les esprits dans le groupe, et les réunions de l’association familiale, qui a fructifié bien plus qu’espéré. Selon Bertand Gobin, « la valorisation des actifs contrôlés par l’AFM a progressé de 85 % sur les dix dernières années, soit plus de quatre fois plus que celle des valeurs du CAC 40 » !

Parmi les possessions les moins connues de la famille, le très prestigieux Centre de formation des journalistes (CFJ) de Paris, appartenant au groupe de formation continue Abilways, lui-même majoritairement détenu par Creadev, le fonds d’investissement de l’association familiale. Personne ne le sait. « Cela confirme au passage que les Mulliez n’intéressent guère le microcosme médiatique parisien. Nul doute que si c’était LVMH, Dassault, Xavier Niel ou Pierre Bergé qui s’étaient portés acquéreurs, l’affaire aurait fait autrement plus de bruit », pointe avec justesse Gobin. Creadev détient des participations dans une douzaine d’entreprises. La famille possède aussi partiellement Sonepar, leader mondial de la distribution professionnelle de matériel électrique.

Bien plus symbolique, et sans doute stratégique, les Mulliez sont aussi présents au capital du géant chinois du commerce en ligne Alibaba, dont l’introduction en Bourse fut la plus grosse de l’Histoire. Ils sont actionnaires en leur nom propre, mais aussi, et c’est la révélation majeure du livre, via le fonds d’investissement américain General Atlantic. « Créé en 1980, ce fonds associe une trentaine de familles parmi les plus riches de la planète. Ses investissements, évalués à 20 milliards de dollars sur les cinq dernières années, le classent au septième rang des fonds les plus importants au monde (…), précise le livre. Le black-out est total sur l’identité des familles contributrices. Même en interne, au sein de l’AFM, le nom du “partenaire” n’est pas porté à la connaissance des associés familiaux. » Les moins informés des membres de la famille l’auront découvert avec cet ouvrage. Ils apprendront aussi qu’ils sont actionnaires de sociétés moins recommandables, comme Citco, championne de la finance offshore aux îles Caïmans.

« Le bien ne fait pas de bruit ; le bruit ne fait pas de bien »

Cette diversification bien au-delà du Pas-de-Calais originel n’est pas une surprise, pour qui observe l’évolution du groupe. « Les Mulliez sont le premier employeur étranger en Russie, et là-bas, on imagine que l’enseigne Auchan est russe, explique Bertrand Gobin. Et en Chine, Auchan est le premier distributeur, via sa filiale Sun art retail. » On y compte déjà plus de 370 hypermarchés de la marque, et « il s’en ouvre presque un par semaine. C’est énorme : en France, en tout, il y en a 120… » Sun art retail est détenue en joint-venture avec des Chinois, mais le livre révèle que General Atlantic en possède aussi des parts. Les Mulliez ont donc « un pouvoir dans l’entreprise supérieur à celui que leur confèrent les seuls titres détenus par Auchan dans le cadre du joint-venture », souligne le journaliste dans son livre.

Bertrand Gobin évoque aussi, rapidement, de forts soupçons de corruption en Russie. Un cadre, parti en 2007, « était chargé des relations avec l’administration pour ce qui concernait les autorisations nécessaires aux chantiers » et « assurait également l’interface avec les entreprises prestataires en charge de la construction et de l’aménagement des magasins ». Il aurait fait comme tous ses concurrents, et arrosé une partie de ses contacts locaux. Problème : « Auchan se serait aperçu qu’il demandait à sa direction des enveloppes supérieures au montant des dessous-de-table réclamés par ses interlocuteurs »…  

Cette question de la corruption est au cœur de l’enquête menée par un autre journaliste, Nicolas Vescovacci, dans un documentaire diffusé tout récemment par Canal + lui aussi consacré aux Mulliez. Il y revient en détail sur l’exil fiscal choisi par une partie de la famille en Belgique, qui ne connaît pas l’impôt sur la fortune (« Ça va faire jaser mais tant pis : j'ai jamais fait de déclaration d'impôts de ma vie », lance Gonzague Mulliez, fondateur de Saint Maclou et résident belge). Mais il livre aussi une enquête convaincante sur les soupçons de corruption du groupe en Ukraine. Des faits sur lesquels une enquête préliminaire a été ouverte par la justice française en 2013, sans résultat pour le moment. Mais dans le documentaire, Vianney Mulliez, alpagué par le journaliste, ne s’arrête qu’une seconde pour qualifier d’« allégations » ces faits troublants.

« En travaillant sur la famille, on rencontre des difficultés à tous les niveaux. Les Mulliez ne répondent quasiment pas, témoigne Nicolas Vescovacci. Ils ne parlent pas au niveau institutionnel, ils ne parlent pas à titre individuel. Ils utilisent tous les moyens possibles pour retarder au maximum leur réponse, qui sera de toute façon négative. Par exemple, j’ai envoyé une demande par email en septembre, et ils ont attendu un mois et demi pour me demander si je pouvais leur adresser une liste de questions… » Une attitude qui se résume bien par une de leurs formules fétiches : « Le bien ne fait pas de bruit ; le bruit ne fait pas de bien. »

Le livre de Bertrand Gobin bénéficie d’une bonne couverture de presse, du Monde à Challenges, en passant par France Inter. Mais il est pourtant assez difficile de le trouver, au moins dans les grandes surfaces. Auchan et sa filiale Cultura refusent bien sûr de le distribuer, mais Carrefour boycotte aussi l’auteur, depuis qu’il a édité un livre assassin sur cette enseigne en 2010. Idem pour Leclerc, qui ne digère pas ses révélations sur le passé collaborationniste d’Édouard Leclerc (Mediapart avait conté ici le fonds du dossier, et pointé là que l’enseigne avait abandonné son procès en diffamation après le décès de son fondateur en septembre 2012). Quant à la Fnac, elle refuse elle aussi le livre. « Après plusieurs relances de ma part, on a fini par me dire au téléphone que le service juridique bloquait la mise en vente, en raison d’un “risque juridique trop important”, raconte Bertrand Gobin. Ils ne veulent pas non plus donner l’impression de dénigrer un puissant concurrent. »

Le livre est tout de même disponible dans certains Relay, dans le réseau des quinze librairies du Furet du Nord, et dans de nombreuses librairies indépendantes. Et les ventes sont honorables : environ 5 000 exemplaires en un peu plus d’un mois, selon l’auteur-éditeur qui, après des contacts au Salon du livre, espère bientôt des éditions russes et chinoises.

Dan Israel


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