La BCE tire ses dernières cartouches

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Pour tenter de relancer la croissance, le président de la Banque centrale européenne a accepté de s’engager dans la voie des taux négatifs. Mesure spectaculaire mais qui est sans doute la dernière possible. La politique monétaire non conventionnelle a atteint ses limites. Et les gouvernements ne sont pas là pour prendre le relais.

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« Il n’y a pas de limite », avait assuré le président de la BCE Mario Draghi, quelques jours avant la réunion de la Banque centrale européenne, à tous ceux qui commencent à se poser des questions sur les pouvoirs des banquiers centraux pour conjurer une crise qui n’en finit pas. Se sachant attendue, la BCE a sorti jeudi l’artillerie lourde pour démontrer sa capacité d’action, dans l’espoir de relancer l’économie européenne.

Le principal taux directeur était déjà à 0,05 %, c’est-à-dire rien. La Banque centrale a décidé de le porter à zéro. Depuis mars 2015, la Banque centrale a lancé un programme de rachat de dettes publiques [quantitative easing – assouplissement quantitatif – ndlr] de 60 milliards d’euros par mois. Elle vient de le porter à 80 milliards d’euros par mois. Ce programme est censé durer au moins un an et il a été élargi au rachat de dettes privées – comprenant les dettes d’entreprises, de collectivités locales, d’organismes semi-publics – les mieux notées, afin d’aider les banques à reconstituer leurs réserves et les inciter à prêter plus.

Dans le même esprit, les taux de dépôt auprès de la Banque centrale continuent d’explorer des cercles toujours plus négatifs : de – 0,30 %, ils ont été portés à – 0,40 %. Enfin un nouveau programme de prêts à long terme [targeted longer-term refinancing operations TLTRO] a été annoncé, toujours en vue d’inciter les banques à prêter aux entreprises.  

MarIo Draghi © BCE MarIo Draghi © BCE
Comme escompté, l’annonce de ces nouvelles mesures, appelées à durer un an ou plus, a enflammé les marchés. Un instant. Car au moment de la conférence de presse, Mario Draghi a eu un mot malheureux. La BCE « n’anticipe pas qu’il sera nécessaire de diminuer à nouveau les taux », a-t-il expliqué. Beaucoup ont compris que l’institution monétaire était en voie d’avoir épuisé toutes ses munitions. En quelques minutes, tout a déraillé : les marchés boursiers européens ont plongé pour terminer en baisse de 2 %. L’euro, qui est tombé à 1,08 dollar, est remonté en trois heures à 1,12 dollar.

La même mésaventure est arrivée au gouverneur de la banque du Japon, Haruhiko Kuroda, quand celui-ci a décidé fin janvier d’adopter des taux négatifs, en vue de soutenir l’économie du pays et de relancer l’inflation. « Ce qui est important est de montrer aux gens que la banque du Japon est fermement engagée à atteindre les 2 % d’inflation et qu’elle fera tout ce qu’il est nécessaire pour réaliser cet objectif », avait alors déclaré le banquier japonais pour justifier sa décision d’entrer dans l’ère des taux négatifs. Après une première envolée, le marché boursier japonais avait entamé une longue chute, tandis que le yen, contrairement à l’effet recherché, s’appréciait par rapport au dollar.

Tout commence à tourner à l’envers pour les banques centrales. Au fur et à mesure qu’elles développent des politiques monétaires de plus en plus « compréhensives », qu’elles s’enfoncent dans la jungle des taux négatifs, les moteurs répondent de moins en moins. « Contrairement à ce que soutient Draghi, il y a une limite aussi pour les banques centrales dans la création monétaire. Et la BCE vient certainement de la toucher », expliquait le banquier Jean-Michel Naulot sur France Inter ce vendredi.

Au-delà d’un bilan en croissance exponentielle, la limite est d’abord celle de l’impuissance. Quatre ans après avoir engagé une politique monétaire des plus compréhensives, la BCE n’obtient toujours pas les résultats espérés. L’inflation, un de ses critères de référence, ne repart toujours pas, malgré une augmentation sans précédent des liquidités. Début février, la zone euro était même en déflation, affichant un taux de – 0,2 %. En excluant les prix de l’énergie, qui exercent une réelle pression déflationniste compte tenu de la chute des prix du pétrole, et les prix alimentaires, l’inflation « sous-jacente » n’atteint même pas la barre du 1 %. Loin, très loin de l’objectif des 2 % que s’est fixé la Banque centrale européenne.

Il en va de même pour l’euro. Comme tous les banquiers centraux, la BCE poursuit sans le dire une dévaluation monétaire rampante, afin de favoriser les exportations et de soutenir le redémarrage de l’économie. Si à son arrivée, Mario Draghi est parvenu à faire décrocher l’euro qui atteignait le niveau stratosphérique de 1,30 dollar, depuis un an, tout patine. Alors que la BCE a dépensé 720 milliards d’euros sous forme de rachat de dettes en douze mois, dans le but non dissimulé de faire baisser le cours de la monnaie européenne, celui-ci est même un peu plus haut que l’an dernier face au dollar, évoluant entre 1,08 et 1,12 dollar. Un mouvement d’autant plus incompréhensible que dans le même temps, la Réserve fédérale a légèrement remonté (+ 0,25 %) ses taux directeurs. Ce qui, selon la théorie classique, aurait dû mécaniquement faire remonter le cours du dollar.

Derrière ces critères un peu arides, il y a une réalité plus tangible : en dépit des milliers de milliards d’euros injectés dans le système monétaire, l’économie réelle de la zone euro reste dans un état de faiblesse alarmant. La crise ajoutée aux politiques d’austérité pro-cyliques imbéciles ont amené à une destruction des appareils productifs, de capital et d’emploi, en particulier en Europe du Sud, dont on commence seulement à constater les dégâts.

Malgré des facteurs favorables comme la baisse du pétrole et l’euro en 2015, le rebond économique ne s’est pas matérialisé car les ressorts ont disparu. En moyenne, la croissance tourne autour de 1,7 % dans la zone euro et le taux de chômage est de 10,6 %. Mais en valeur absolue, les PIB de l’Italie et de l’Espagne sont toujours en deçà de ce qu’ils étaient en 2007, tandis que celui de la France stagne. Le taux de chômage des jeunes dépasse les 22 % dans la zone euro, mais avec des pointes à 47,5 % en Espagne, 38,1 % en Italie. Alors que l’économie mondiale donne de multiples signes de dérèglements et de ralentissement, la zone euro n’a pas la vitalité nécessaire pour y faire face. Et cette fois, la BCE ne voit pas quels instruments elle a à sa disposition pour contrer un éventuel retournement. Elle a déjà tout utilisé.

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