Alan Greenspan, «l’homme qui savait» mais n’a rien fait

Par

Avec Alan Greenspan : l’homme qui savait, Sebastian Mallaby livre une contribution majeure à la compréhension d’une histoire financière qui a débouché sur la crise globale survenue en 2007 et 2008. Adulé avant cette date, vilipendé (par les mêmes) après, l’ancien président de la Réserve fédérale des États-Unis aura joué un rôle majeur dans cette affaire. Pour le pire.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Parmi tous les livres qui ont déjà été ou seront encore écrits pour remonter aux origines de la crise financière globale de la première décennie du XXIe siècle, Alan Greenspan, l’homme qui savait figurera certainement en bonne place. L’ancien président de la Réserve fédérale des États-Unis, mis au bûcher après la déflagration mondiale de 2008 par ceux-là même qui l’avaient si longtemps adoré, notamment dans les médias, est une figure centrale de ce drame venu de très loin. L’homme du « Greenspan conundrum » (l'énigme de Greenspan) est lui-même un paradoxe : une brillante carrière, édifiée sur les ruines de ses plus intimes convictions idéologiques, et qui se termine en catastrophe.


capture-d-e-cran-2016-11-06-a-19-25-20
Le gros livre de Sebastian Mallaby (800 pages avec les notes, encore non traduit en français), fruit de cinq années de recherches, s’ouvre sur cette affirmation fracassante : « Juste avant la Première Guerre mondiale est survenu l’un des désastres historiques dans l’histoire de l’Amérique, la création du Système de réserve fédérale. » Proférée en 1964 par celui qui allait devenir, quelque vingt ans plus tard, le président de cette même Banque centrale des États-Unis, et le rester pendant 18 années, un record.

Le jeune disciple et protégé d’Ayn Rand, cette immigrée russe devenue la papesse américaine des libertariens avec le succès improbable de son pavé, Atlas Shrugged (La Révolte d’Atlas), s’est ainsi révélé sur le tard le complice complaisant du too big to fail (« trop gros pour tomber »). Depuis le sauvetage en 1984 de la banque Continental Illinois par gouvernement Ford dont ce républicain de toujours était très proche, jusqu’à celui du fonds spéculatif LTCM en 1998, un feu vert officiel aux dérives financières qui allaient conduire à la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008.

Le partisan du retour à l’étalon-or contribuera comme nul autre au debasement (déracinement) de la devise américaine en pratiquant une politique monétaire « asymétrique », inondant le marché de liquidités dès que la bourse se heurtait à des vents contraires, mais refusant obstinément, jusqu’au terme de ses fonctions officielles, peu avant l’éclatement de la crise dite des subprimes, d'user de l’arme monétaire pour s’opposer à la formation de bulles spéculatives.

Opportunisme carriériste ou pragmatisme bien senti ? Comme Sebastian Mallaby noue constamment le récit de la grande Histoire, celle de l’économie américaine des deux derniers tiers du XXe siècle, avec la saga personnelle d’Alan Greenspan, il est tentant de chercher la réponse dans la personnalité de son sujet. Un profil assez inhabituel, surtout si on le compare au modèle du banquier central à la française, toujours issu de la filière de la haute administration.

Élevé dans un quartier modeste de New York par sa seule mère, Rose, ce qui le rapprochera bien plus tard du démocrate Bill Clinton dont le père aussi s’était absenté très vite, le jeune Alan est passionné de mathématiques, de baseball et de musique. Son premier argent, il le gagnera très jeune en jouant du saxophone dans un orchestre de jazz, côtoyant même occasionnellement le légendaire Stan Getz. Mais, entraîné par son goût et sa maîtrise des chiffres, il s’orientera très vite vers une profession plus lucrative et bien plus prometteuse, la finance. Comme le relève Mallaby, entre la jeunesse « randienne » de Greenspan et son arrivée à la tête de la Réserve fédérale, le secteur financier aura connu une croissance phénoménale, « la dette du secteur en pourcentage de l’économie a plus que quintuplé, croissant de 7 à 37 pour cent. Les banques et les autres institutions recevant des dépôts avaient augmenté leurs actifs d’un facteur proche de cent, de 46 milliards de dollars à 4 100 milliards ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale