Les milliardaires de la presse gavés d’aides publiques et privées

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Le bilan 2016 des aides publiques à la presse prolonge le scandale des années antérieures : les milliardaires les plus riches sont les plus subventionnés. Mais ce sont eux aussi qui se partagent une bonne part des aides privées apportées par Google, Facebook ou la fondation Gates.

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Le bilan des aides publiques à la presse pour 2016 vient d’être rendu public par le ministère de la culture et de la communication et il confirme le constat pour le moins choquant des années antérieures : ce sont les oligarques les plus riches, ceux qui ont fait main basse sur les plus grands titres de la presse quotidienne nationale, qui se partagent la plus grosse part des aides directes de l’État. Mais ce scandale se double désormais d’un autre : ces mêmes milliardaires, parmi lesquels figurent Bernard Arnault, Serge Dassault, Xavier Niel ou encore Patrick Drahi, sont aussi ceux qui raflent une bonne part des aides privées qu’offrent, pour des raisons loin d’être désintéressées, les grands oligopoles du secteur, comme Google, Facebook ou la fondation du multimilliardaire Bill Gates.

De ce bilan global, que Mediapart s’est appliqué à établir au travers des dernières statistiques disponibles, ressort un constat d’ensemble qui est accablant : l’État et quelques grands oligopoles américains se coalisent pour faire barrage aux nouveaux entrants, et dépensent sans compter pour sauver des titres dont la plupart seraient, sans cela, à l’agonie. C’est ce constat qui parcourt aussi le chapitre que la Cour des comptes consacre, dans son dernier rapport annuel, aux aides à la presse : les magistrats financiers pressent l’État de réorienter totalement sa politique pour assurer enfin « la neutralité de l’action publique ».

1 – Les aides publiques

Parmi les aides innombrables dont profite la presse quotidienne nationale, propriété de quelques milliardaires dont la presse n’est pas le métier, il y a d’abord les aides directes de l’État. Jusqu’en 2013, le détail de ces aides était soigneusement tenu secret par l’État. Mais cette opacité – en même temps que le principe même de ces aides – a été de plus en plus vivement contestée, notamment par le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (SPIIL) dont Mediapart est l’un des membres fondateurs. Pour finir, les chiffres ont donc été rendus publics. Chaque année, leur publication suscite la même indignation car, à chaque fois, on y découvre que les mêmes milliardaires se partagent la plus grosse part du gâteau.

Cette année 2016 n’échappe pas à la règle. Les statistiques ont été rendues publiques ce mardi 13 février à l’occasion de la Conférence annuelle des éditeurs, qui s’est tenue au ministère de la culture et de la communication, et elles confirment que les milliardaires sont toujours les plus avantagés. Que l’on en juge ! Voici le tableau des aides publiques titre par titre :

Sur les 79 657 023 euros qui ont été distribués en 2016 sous la forme d’aides publiques directes à la presse (aides au pluralisme, au portage, à la distribution, etc.), les plus grosses fortunes apparaissent tout en haut de cet étrange hit-parade : on trouve ainsi au premier rang le milliardaire du luxe Bernard Arnault pour Aujourd’hui en France (7,9 millions d’euros) ; au deuxième rang le richissime financier Patrick Drahi pour Libération (6,3 millions d’euros) ; au quatrième rang l’industriel de l’armement et de l’aéronautique Serge Dassault pour Le Figaro (5,7 millions d’euros) ; au cinquième rang, le banquier d’affaires Matthieu Pigasse et le milliardaire Xavier Niel pour Le Monde (5 millions d’euros). Constat invariablement le même : l’argent public va d’abord aux plus riches !

Mais cette année, les services statistiques de la direction des médias ont innové. Ils ont eu l’idée de réaliser une présentation agrégée de ces chiffres, en les rassemblant groupe par groupe. Une idée intéressante car depuis quelques années, d’immenses empires de presse se sont formés autour de quelques-uns de ces milliardaires. Il était donc opportun d’avoir un chiffrage précis des aides totales empochées par chacun d’eux.

Mais d’après les témoignages recueillis par Mediapart, cette présentation ravageuse a fait pousser de hauts cris à certains éditeurs, lors de la réunion au ministère de la culture. Ceux-ci ont demandé au ministère de ne pas diffuser ce tableau. Mediapart est parvenu à en obtenir une copie et, en l’examinant, on comprend vite pourquoi ils auraient préféré tenir ce nouveau tableau secret. Le voici :

Dans cette présentation, les chiffres prennent une résonance encore plus stupéfiante. À preuve, Bernard Arnault, propriétaire du géant du luxe LVMH et classé première fortune française, avec un capital de 46,9 milliards d’euros, selon le dernier classement du magazine Challenges, est aussi celui qui touche le plus de subventions pour ses journaux (Le Parisien, Aujourd’hui en France, Les Échos) : 12,3 millions d’euros. Ainsi la première fortune française, qui ne devrait avoir besoin d’aucun subside public, perçoit-elle à elle toute seule 15 % des aides publiques directes.

La suite du classement est à l’avenant. En troisième position se trouve ainsi le milliardaire Patrick Drahi qui, via SFR, contrôle Libération, tous les titres du groupe L’Express, BFM Business, BFM-TV ou encore RMC : lui à qui les banques ont prêté près de 50 milliards d’euros pour se lancer dans une folle boulimie d’achat, notamment dans les télécoms, reçoit de l’État plus de 7 millions d’euros. Et cela continue : 6,3 millions d’euros pour le richissime Serge Dassault, 1,9 million pour Lagardère, 0,8 million pour François Pinault. Si l’on ajoute à cette liste de milliardaires une banque, en l’occurrence le Crédit mutuel, qui possède tous les grands quotidiens régionaux de la façade est de la France, de Metz jusqu’à Avignon, en passant par Lyon et Grenoble, laquelle banque empoche 4,7 millions d’euros… on arrive à un total de 39,1 millions d’euros !

© Mediapart

Ce chiffre résume toute la situation de la presse française, prise dans les filets d’un capitalisme opaque qui vit en consanguinité avec l’État : sept milliardaires et une banque – qui ont tous pour point commun de ne pas être des industriel de la presse – empochent à eux seuls 49 % des aides publiques.

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