Free sort le chéquier pour se débarrasser de sa filiale rebelle

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Dès le 1er octobre, le centre d’appels de Colombes ne fera plus partie du groupe de Xavier Niel. Il était le foyer de nombreuses contestations internes. Contre le paiement de primes conséquentes aux salariés, les syndicats ont abandonné les procédures judiciaires en cours pour bloquer la vente. La CFDT et SUD ont désavoué leurs représentants dans l’entreprise, trop réticents.

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Au siège d’Iliad, maison mère du célèbre opérateur internet et téléphone Free fondé par Xavier Niel, certains ont dû pousser un grand soupir de soulagement. Ce vendredi 14 septembre à Colombes, les représentants du personnel de Mobipel, un des centres d’appels du groupe, ont accepté que leur filiale soit cédée à Comdata, un géant de la relation client, avec qui Iliad fait affaire, notamment en Italie.

Le 1er octobre, le centre d’appels changera d’enseigne, et devrait déménager physiquement à Gennevilliers au premier trimestre 2019. « Nous sommes ravis de cette issue négociée qui apporte des garanties importantes aux salariés et leur permet de se projeter », commente la direction auprès de Mediapart.

 © Reuters/Christian Hartmann © Reuters/Christian Hartmann
Cette cession, qui a failli capoter jusqu’au tout dernier moment, a nécessité que la maison Free verse des centaines de milliers d’euros à ses futurs ex-salariés. Mais en sortant le chéquier, l’entreprise se débarrasse de l’un de ses foyers de contestation interne les plus virulents, théâtre de conflits sociaux importants et de contestations diverses de la direction. C’est ce que Mediapart avait raconté dans cet article détaillant la façon dont Iliad se sépare très facilement de ses salariés jugés trop revendicatifs. Depuis, Cash Investigation a également épinglé le groupe en septembre et mis en lumière la gestion brutale qui règne chez Mobipel.

En janvier dernier, Politis avait aussi révélé un rapport d’experts commandé par le comité d’entreprise de Mobipel, qui mettait crûment en lumière « une logique de compression des effectifs non assumée » : entre juin 2014 et septembre 2017, les effectifs de ce centre ont été réduits de 60 %, passant de 711 à 287 salariés, notamment après « des licenciements disciplinaires massifs », et sans aucun plan social officiel. Aujourd’hui, le centre d’appels ne compte plus que 233 salariés.

En annonçant céder son centre d’appels à son partenaire Comdata, Iliad n’avait pas caché que la raison principale en était le climat particulier y régnant. « Le constat doit être tiré qu’Iliad n’est pas parvenu à embarquer Mobipel dans la même dynamique que ses autres centres de contact en France », reconnaissait dans son document de présentation la direction. Le groupe Iliad conserve ses quatre autres centres d’appels hexagonaux, et c’est toujours l’une de ses singularités face aux autres opérateurs, qui ont bien plus largement recours à la sous-traitance.

La cession était prévue pour le mois de juin 2018 et le déménagement des salariés aurait déjà dû avoir lieu. Mais fin mai, la justice, saisie par le comité d’entreprise et trois syndicats (CGT, CFDT et SUD), avait jugé en référé (en urgence) que la cession était illégale, pour une question de procédure. Depuis, le processus était au point mort, et suspendu à deux audiences judiciaires, le 19 et 21 septembre.

Avec la première, les représentants du personnel entendaient forcer leur direction à leur communiquer l’accord liant Iliad et Comdata, pour en connaître tous les détails, financiers et stratégiques. Deux jours plus tard, le tribunal de grande instance de Nanterre devait se prononcer sur le fond, et décider si oui ou non, la vente était légale. Le 7 septembre, une telle décision a justement annulé la cession d’un McDonald’s marseillais devenu un symbole.

98 % des salariés ont accepté l’accord

Ce risque est désormais derrière Iliad : même s’il s’en est fallu de peu que l’opération ne tombe à l’eau, les syndicats et les élus ont accepté d’abandonner leurs poursuites judiciaires. C’est lors d’une réunion longue de huit heures, vendredi 31 août qu’Angélique Gérard, l’emblématique responsable des relations clients du groupe, a abattu ses cartes. Et ces dernières sont sérieuses. Alors que depuis le mois de mars, l’entreprise avait toujours refusé de discuter de compensations importantes pour les salariés déménagés de Free à Comdata, elle met cette fois sur la table de fortes sommes d’argent : des primes pouvant aller de 3 000 à 11 000 euros, en fonction de l’ancienneté des salariés.

Elle consent aussi à un gros nombre de régularisations de primes, qui empoisonnaient les relations sociales de la filiale depuis des années, et qui représentent plusieurs milliers d’euros pour certains salariés – parfois plus que la prime de cession. Le cabinet d’expertise auquel fait appel le comité d’entreprise touchera quant à lui l’intégralité des sommes qui lui sont dues, soit plus de 100 000 euros, en échange de l’abandon de toutes les études en cours sur la santé de l’entreprise ou l’accord passé avec Comdata.

L’accord proposé prévoit aussi quarante reclassements au sein des autres centres d’appels du groupe et la possibilité pour les salariés de Mobipel de postuler au sein d’une autre entité. Le maintien du plafond de la rémunération variable, de la mutuelle et de la prévoyance est aussi proposé.

En contrepartie de ces promesses conséquentes, comme le prévoit le protocole transactionnel présenté aux élus du personnel, « les organisations syndicales et le comité d’entreprise renoncent à empêcher ou retarder de quelque manière que ce soit la réalisation de cette cession, à contester de quelque manière le principe, la licéité et les conditions de réalisation de cette opération ou à en solliciter l’annulation pour quelque motif que ce soit ».

Pour être certaine d’être protégée, la direction demandait que non seulement les syndicats et le comité d’entreprise signent l’accord, mais aussi que tous les salariés de la filiale donnent leur accord par écrit. Manière efficace d’éviter toute action de groupe. Sollicités à partir du 4 septembre, plus de 98 % des salariés (229 sur 233) ont signé le protocole d’accord, qui comporte aussi une clause de confidentialité.


SUD et la CFDT obligés de « court-circuiter » leurs représentants

L’un des rares à ne pas avoir signé est Anousone Um, le remuant délégué du syndicat SUD, à la pointe de la contestation depuis de très longs mois. Refusant obstinément de donner son accord pour abandonner des procédures judiciaires dans lesquelles il plaçait un fort espoir, il a finalement été désavoué par la branche télécoms de son syndicat, qui a nommé en catastrophe un nouveau représentant, le 10 septembre.

« Au vu de mon investissement personnel, le résultat n’est bien sûr pas celui que j’attendais, indique le syndicaliste à Mediapart. Je considère que c’est l’intérêt de l’argent qui a gagné, et non le véritable intérêt général. Pour cela, il aurait fallu que l’affaire soit jugée par un tribunal. Si nous avions obtenu une décision favorable, cela aurait été au bénéfice de tous les salariés français. » Le désormais ex-représentant syndical reconnaît « un peu d’amertume, mais pas de rancœur ».

SUD n’est pas le seul syndicat à avoir connu de forts remous internes. La CFDT, majoritaire dans l’entreprise, a également dû contourner ses représentants qui ont changé d’avis après avoir accepté dans un premier temps le protocole d’accord.

Jugeant que la direction tentait de revenir sur ses engagements concernant les régularisations de primes, plusieurs élus CFDT, ainsi que d’autres membres du comité d’entreprise, ont fait volte-face après la présentation du texte aux salariés. Ils ont tenté de convaincre leurs collègues de ne pas le signer, ou de se désister sous la forme d’un mail envoyé à la direction.

Selon nos informations, une centaine de salariés aurait ainsi menacé de retirer leur accord. Panique à bord. Fait pour le moins inhabituel, l’entreprise a alors autorisé le responsable de la fédération des télécommunications de la CFDT, Gilles Bruchier, à s’adresser directement par mail à tous les salariés.

« Nous n’entendons pas baisser les bras, car notre message n’est malheureusement plus relayé par nos délégués », a donc écrit le responsable le 11 septembre. « Nous déplorons par ailleurs que les informations diffusées par certains de vos représentants pour vous inciter à suspendre votre accord soient inexactes », a-t-il plaidé, demandant aux salariés « de confirmer clairement » leur accord.

« C’est une démarche exceptionnelle, la CFDT laisse en général toute autonomie à ses représentants pour négocier les accords, convient aujourd’hui Gilles Bruchier. Dans le cas présent, ce n’était plus possible, les élus défendaient des intérêts loin de ceux des salariés et nous avons été obligés de les court-circuiter. Si les élus avaient continué à jouer la surenchère, l’accord, approuvé par la quasi-totalité des salariés, risquait de capoter. »

Aux yeux du responsable CFDT, il ne fallait surtout pas lâcher la proie pour l’ombre, en l’occurrence « une très hypothétique victoire en justice ». Les procès n’auront donc pas lieu. La maison mère de Free s’est définitivement séparée de ses plus forts opposants internes.

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