Affaire OlkyPay: le responsable eau de Veolia était au cœur de la corruption

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En dépit de sa volonté de circonscrire l’affaire, Veolia ne pourra pas minimiser le choc : Alain Franchi, l'ancien responsable de l’activité eau en France, a été l’élément moteur d’une entreprise de détournement et de corruption au sein du groupe. Mediapart révèle la lettre dans laquelle il accorde un prêt à son frère pour devenir en son nom actionnaire de la société luxembourgeoise OlkyPay.

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C’est une reconnaissance de prêt gracieux. Une simple reconnaissance entre frères, comme cela se fait souvent dans les familles. Aujourd’hui, cette lettre vient anéantir toutes les tentatives de Veolia de circonscrire l’affaire OlkyPay, révélée par Mediapart en novembre (voir notre enquête ici), à une simple escroquerie de deux cadres dirigeants indélicats. Selon notre enquête, il apparaît que toute cette affaire a été ourdie directement par Alain Franchi, lorsqu'il était le responsable de Veolia eau France – la première activité du groupe. Loin d’être ignorant de ce qui se tramait, comme il l’affirmait, il a été au contraire l’élément moteur de ce détournement financier depuis le début, dans le seul but de s’enrichir personnellement.

Dans cette lettre signée le 16 janvier 2015 – dont Mediapart a pris connaissance –, Alain Sampiero Franchi reconnaît avoir fait un prêt gratuit de 222 000 francs suisses (l’équivalent de 250 000 euros) le 8 janvier 2015 à son frère Jean-Philippe Franchi. « Ce prêt, est-il notifié, a pour but de participer à la création de la société Digital Transactions services dans le canton de Neuchâtel (Suisse). » « Cette société a pour objectif de souscrire (…) à l’augmentation de capital de la société de droit luxembourgeois Olky Payment », était-il expressément précisé.

Trois semaines avant, le 23 décembre 2014 exactement, le même Alain Franchi, en tant que directeur général de Veolia eau, venait de signer un contrat de sept ans avec la société OlkyPay, désignant cette dernière comme prestataire de services pour assurer le traitement et l’encaissement de toutes les factures d’eau du groupe en France, à l’exception des villes de Lyon et de Marseille. Une activité représentant entre 3 et 5 milliards d’euros de flux financiers par an. Le 11 mars, son frère Jean-Philippe Franchi participait à l’augmentation de capital réservée d’1,2 million d’euros d’OlkyPay, et en devenait l’un des principaux actionnaires en apportant 250 000 euros exactement. Tout l’argent prêté par Alain Franchi. Pas un sou de plus. Dès la première année, OlkyPay reversait des dividendes à ses actionnaires après avoir réalisé un résultat net de 7 millions d’euros pour un chiffre d’affaires de 13 millions d’euros. Une marge nette de plus de 50 % dès la première année, c’est ce qui s’appelle un investissement prometteur.

Antoine Frérot, PDG de Veolia © Reuters Antoine Frérot, PDG de Veolia © Reuters
Interrogé sur cette lettre, le groupe Veolia a confirmé qu’il a découvert depuis peu son existence. « C’est Alain Franchi qui a fini par nous l’envoyer », explique Éric Haza, chargé de mener un audit interne après la révélation de l’affaire, sans expliquer ce brutal revirement. Sa position était sans doute intenable : tous les principaux actionnaires d’OlkyPay l’avaient en leur possession. Jusqu’alors, l’ancien responsable de l’eau du groupe – il a été mis fin à ses fonctions en décembre après les révélations de notre enquête – soutenait pourtant qu’il ignorait tout de ce qui se tramait autour d’OlkyPay, et surtout la participation de son frère. « Cette opération a été réalisée sans que j’en aie été informé. J’ai été informé de la prise de participation de Jean-Philippe dans cette société il y a environ un mois. J'ai immédiatement souhaité analyser les éventuels conflits d'intérêts qui se poseraient. Je n’avais pas encore toutes les réponses lorsque vous avez contacté le groupe Veolia », nous avait-il répondu en novembre, au moment de notre enquête.

Jusqu’au bout, malgré la concordance des faits et des dates, le PDG de Veolia, Antoine Frérot, l’a cru et a tenté de minimiser les choses. Certes, il avait bien fallu que le groupe reconnaisse que deux cadres dirigeants étaient devenus actionnaires d’OlkyPay juste après que la société est devenue leur prestataire de services. Philippe Malterre, directeur général adjoint de l’activité Veolia eau en France, et Jean-Philippe Franchi, cadre dirigeant dans la même branche, avaient été licenciés sur-le-champ. Une plainte avait été déposée contre X pour corruption active et passive auprès du procureur de la République près le tribunal de grande instance (TGI) de Nanterre. Le syndicat FO et deux associations de défense de l’eau ont également déposé plainte pour abus de bien social et corruption, à la suite de nos révélations.

Mais le groupe soutenait encore qu’Alain Franchi, comme ce dernier le lui jurait, était hors de cause. Comment soupçonner le bras droit de Serge Michel, homme d’influence depuis plusieurs décennies dans le BTP, administrateur inamovible de Veolia et soutien indéfectible d’Antoine Frérot, dans les multiples tentatives de putsch qui ont émaillé le début de sa présidence depuis le départ d’Henri Proglio ? « Un audit sans concession ferait la lumière sur tout », affirmait alors le PDG de Veolia afin de laver les soupçons sur la branche eau du groupe. Annoncée en janvier, puis en février, la publication de cet audit a sans cesse été repoussée. L’existence de la reconnaissance de prêt signée par Alain Franchi a sans doute perturbé le calendrier.

Mais cette lettre n’est que l’aboutissement d’une machination mise en place plusieurs mois à l’avance. Tout commence neuf mois auparavant : le dirigeant d’OlkyPay, Franck Rouayroux, qui a mis au point une plateforme informatique de paiement permettant de fractionner les paiements et de les représenter afin de limiter les défauts, est à la recherche de capitaux pour se développer. À l’origine, il a développé cette technologie pour son activité de location de scooters, qui prospère en France notamment auprès des sociétés de livraison. Mais il veut maintenant lui donner une autre ampleur. Pour cela, il a besoin d’argent. À l’occasion d’un salon au printemps, il rencontre Olivier Boyadjian par l’intermédiaire d’un ami, Guy Tavenaud, ancien associé de Lazard qui deviendra lui aussi actionnaire. « Oui, je les aidais au début. C’était une société prometteuse », dit Tavenaud aujourd’hui.

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Il n'a pas été possible de contacter Alain Franchi. Olivier Boyadjian a refusé de retourner nos appels.