Écologie Reportage

Des territoires se rebellent contre l’exploitation industrielle des forêts françaises

Pour protester contre la logique productiviste à l’œuvre dans la filière bois, plus d’une trentaine de manifestations ont eu lieu ce week-end. En Corrèze, plusieurs centaines de marcheurs ont dénoncé les coupes rases qui mettent en danger la forêt limousine.

Nicolas Cheviron

17 octobre 2021 à 17h41

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Millevaches (Corrèze).– « Je suis là parce que l’industrialisation est en train de tout foutre en l’air. Elle a tué la passion du forestier à regarder ses arbres pousser, à choisir ses essences en fonction du terrain. Désormais, on coupe tout et on replante derrière : le gars dans son engin pourrait aussi bien être à l’usine. » Exploitant forestier, Nicolas Rohart se sent parfaitement à l’aise dans la foule bigarrée des quelque 400 manifestants partis à l’assaut du plateau de Millevaches, samedi, pour dénoncer les coupes rases.

Ici, pas d’opposition binaire entre doux rêveurs écolos soucieux du bien-être des plantes et professionnels agrippés quoi qu’il en coûte à leur gagne-pain. Il n’y a qu’un seul camp, celui de la forêt limousine, mise à mal par la mécanisation et les obligations de rendement que celle-ci implique pour rembourser les emprunts, par la disparition des feuillus remplacés par de belles rangées de résineux, qu’on récolte d’un seul tenant à échéance programmée, comme un champ de maïs.

Marcheuses et marcheurs pour des forêts vivantes sur le mont Bessou, samedi 16 octobre 2021, dans le nord de la Corrèze. © NC

C’est toute une partie de la population de ce petit pays qui marche sous un beau soleil d’automne entre le bourg de Meymac et le hameau de Millevaches, dans le nord de la Corrèze, réunie par le même sentiment de nécessité d’agir avant que l’érosion favorisée par les coupes et la monoculture n’aient appauvri les sols.

« Avec le changement climatique, on voit que les monocultures vont à l’échec, affirme Vincent Magnet, forestier de formation, reconverti dans la rénovation écologique des maisons. Les épicéas crèvent dans toute l’Europe à cause des scolytes [insectes ravageurs – ndlr] qui se multiplient du fait du réchauffement. La filière est au pied du mur parce que son modèle n’est tenable sur aucun plan, ni environnemental, ni économique, ni humain. »

La marche corrézienne répond à l’« Appel pour des forêts vivantes », lancé le 2 août par une dizaine d’organisations de défense de la forêt, qui a choisi le week-end des 16 et 17 octobre pour déclencher une première salve de mobilisations locales.

Un exemple de coupe rase face au mont Bessou, dans le nord de la Corrèze. © NC

« Une commission d’enquête citoyenne sur la sylviculture industrielle a déposé une proposition de loi, mais nous nous sommes heurtés à un mur, indique Gaspard d’Allens, membre du comité d’organisation. C’est pourquoi nous avons à présent décidé de prendre pour base les territoires, avec une action sur le temps long, en plusieurs phases. »

Trente-quatre actions étaient prévues ce week-end. « Des balades forestières, des carnavals déguisés, une opération de désobéissance civile dans le Morvan, avec le plantage d’arbres dans une coupe destinée à la monoculture résineuse », explique l’auteur de Main basse sur nos forêts. Outre la dénonciation des coupes rases et de la mécanisation à outrance, ces mobilisations ciblent aussi le gigantisme des usines à biomasse, dans lesquelles s’engouffrent une part de la production sylvicole pour produire de l’électricité, et l’érosion des effectifs du service public forestier. Depuis 2017, plus de 1 000 emplois ont en effet été supprimés à l’Office national des forêts, et 2 475 emplois supplémentaires pourraient disparaître au cours des cinq prochaines années, selon l’Appel.

Le texte dénonce d’ailleurs l’action « déplorable » du gouvernement, accusé d’avoir « vidé de leur substance » les propositions pour les forêts de la Convention citoyenne pour le climat, et d’avoir « capitulé devant les lobbies des planteurs d’arbres sans aucune contrepartie environnementale sérieuse » dans son plan de relance.

Il rappelle aussi les efforts infructueux du ministre de l’agriculture, Julien Denormandie, pour faire capoter l’adoption par la Commission européenne d’une stratégie européenne pour les forêts, qui donne une grande importance à la biodiversité et aux puits de carbone.

Si certains mégaprojets méritent d’être pointés du doigt, comme l’implantation par l’Italien Florian d’une scierie géante à Lannemezan (Hautes-Pyrénées) ou le repositionnement de grands acteurs de l’énergie (tel Total) dans l’exploitation de la biomasse, l’objectif de l’Appel est avant tout d’amener les pouvoirs publics, comme les acteurs du secteur, à une prise de conscience.

« Pas besoin de chercher dans cette affaire une dimension de profits fous, la réalité, c’est qu’il y a plein de gens sincères dans la filière qui ne savent plus comment faire autrement, estime Elie Kongs, du Syndicat de la montagne limousine, une assemblée informelle d’habitants. Il faut accompagner les exploitants endettés vers une redéfinition de leur métier dans laquelle ils seront plus heureux et où leurs qualités d’observation seront pleinement utilisées. »

« Pour cela, nous nous efforçons de faire évoluer le récit de la légitimité, pour que celui qui reste dans une logique productiviste se sente gêné, mal à l’aise face au regard de l’opinion publique », poursuit le militant, dont le groupe a organisé la marche corrézienne.

La première phase de sensibilisation menée ce week-end devrait être suivie, probablement en janvier, d’une assemblée des luttes forestières. « Nous allons y définir comment nous nous structurons et établir une culture commune, indique Gaspard d’Allens. Puis, en mars, nous mènerons une action de désobéissance civile, une semaine avant la Journée internationale des forêts. »

Nicolas Cheviron


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