Le Portugal en pleine austérité Reportage

Au sud du Portugal, le meurtre des oliviers millénaires

Au rythme actuel des arrachages, les oliviers monumentaux auront disparu du sud de l'Espagne et du Portugal en une génération. Ce massacre à la pelle mécanique est encouragé par la Politique agricole commune de l'UE. Reportage en Alentejo.

Philippe Riès

23 mai 2012 à 18h04

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On les croise sur les routes qui vont vers le Nord, enchaînés sur les plateformes des camions comme des géants aux bras coupés. Ce sont des oliviers pluri-centenaires, millénaires parfois, arrachés au sol pauvre qui les a vu naître pour aller finir leur vie au bord des piscines des nouveaux riches, sur des parcours de golf ou dans les « jardins d’agrément » de contrées septentrionales (jusqu’en Russie !) où le froid et le manque de lumière les rendront stériles.

Au rythme actuel des déracinements, dans le sud de l’Espagne et du Portugal, les derniers survivants d’une civilisation qui remonte à la colonisation romaine de la péninsule Ibérique auront disparu en une génération. « Le problème de l’olivier, explique José Pedro Fernandes de Oliveira, c’est qu’il résiste à tous les mauvais traitements que l’homme est capable de lui infliger.»

Y compris la transplantation, en raison de racines compactes et de son incroyable vivacité et capacité de récupération. La cause principale de ce massacre à la pelle mécanique ? Une politique asphyxiant financièrement les oliveraies traditionnelles au profit des plantations intensives ou « super-intensives », sur le modèle productiviste et mercantiliste enraciné à Bruxelles qui a provoqué et provoque encore tant de ravages économiques, sociaux, sanitaires, environnementaux dans les campagnes européennes. Le changement, c’est pour quand ? 

Un sol pauvre © phr

Un dimanche du mois de mai 2012, par une température soudainement torride, le professeur Fernandes de Oliveira guidait un petit groupe de passionnés, dont de jeunes élèves de l’Ecole professionnelle du développement rural de Serpa où il enseigna longtemps, à travers les oliveraies encerclant la bourgade médiévale de Moura, haut lieu de la production oléicole portugaise. Plus tôt dans la matinée, au siège du CEPAAL, organisme de promotion de l’huile d’olive d’Alentejo, il avait expliqué comment il était encore possible, bien que difficile, de faire vivre et produire des arbres anciens et même « monumentaux ».

« La feuille au soleil, la branche à l’ombre » : il cite ce dicton espagnol pour expliquer comment une taille légère afin de redonner une couronne de jeunesse à ces troncs vénérables (certains dépassant les huit mètres de circonférence à hauteur du poitrail d’un homme), la préservation et l’enrichissement de sols argilo-calcaires ingrats, des traitements biologiquement compatibles, ont fait bondir la production annuelle de l’oliveraie familiale (15 hectares près de Serpa) de moins de vingt tonnes d’olives avant la restauration à 84 tonnes en 2010. En 2011, une mention d’honneur au Prix national de l’environnement a consacré cet effort de restauration d’un patrimoine végétal généralement ignoré par les autorités (il cite avec envie l’exemple de l’Angleterre où une municipalité peut librement décider de classer un arbre).

Les « usines à olives » subventionnées par l'UE

Mais l’arbre du coup de chapeau écologique ne doit pas cacher la forêt du désastre en cours. Oublié du monde et de Lisbonne depuis que ses nombreuses places fortes, certaines héritées de l’occupation mauresque, ne servent plus de ligne de défense face à l’ennemi héréditaire castillan, l’Alentejo a « bénéficié », à la fin du siècle dernier, d’un grand projet financé par les fonds structurels de l’Union européenne. Le barrage d’Alqueva, dont on aperçoit la digue depuis les remparts de Moura, a donné naissance au plus grand lac artificiel d’Europe. Noyant au passage des dizaines de milliers d’arbres, dont certains oliviers millénaires sauvés de l’immersion pour être revendus, un moindre mal dans ce cas précis.

Mais un vaste programme d’irrigation à bas prix (sur plus de 40 000 hectares) a attiré les investisseurs extérieurs, espagnols mais aussi portugais. Déficitaire en huile d’olive avec le déclin de la production traditionnelle (exode rural massif après la révolution d’avril 1974), le pays a vu dans les oliveraies irriguées une chance de corriger un peu une balance commerciale lourdement négative ayant contribué à plonger le pays dans la crise et à solliciter en mars 2011 une soutien financier extérieur.

Un survivant © phr

Dans ces « usines à olives », qui couvrent des milliers d’hectares, les arbres sont plantés en rangs d’oignons, pour faciliter la mécanisation totale de la production. « Plus de deux mille sujets à l’hectare », explique le professeur, contre une centaine dans une oliveraie traditionnelle. « Les arbres atteignent le pic de production dès la troisième année. Au bout de quinze ans, ils sont épuisés et bons pour l’arrachage. »

Les sols aussi sont épuisés, à cause du recours massif aux intrants artificiels. Et même si cet « hispanophile » avoué le reconnaît avec une certaine réticence, les méthodes de production importées de l’autre côté de la frontière voisine ont des effets collatéraux encore plus nuisibles : le renforcement de maladies qui vont ensuite attaquer les oliviers anciens. Que leurs petits propriétaires n’ont souvent pas les moyens financiers de combattre. Un vrai cercle vicieux. Lors de la conférence au CEPAAL, un petit exploitant (6 hectares) attaché à ses arbres monumentaux confiait son désespoir de voir ses voisins passer l’un après l’autre à l’ennemi.

Un regard porté sur les bénéficiaires portugais des subventions agricoles de l’UE (listes établies par Jack Thurston et ses complices de Farmsubsidy.org en dépit de l’omerta rétablie par la « justice européenne » sur ces secrets bien gardés) permet de constater que les « gros » du secteur de l’huile d’olive sont généreusement dotés (contrairement aux petits exploitants qui ne reçoivent que des miettes). De plus, l’arrivée de cette production de masse a fait s’effondrer le prix du kilo d’olives payé par le négoce aux petits producteurs. A 20 centimes le kilo, autant laisser les fruits sur les arbres puisqu’il faut, à la main ou à la gaule, une journée de travail pour récolter quelque 100 kilos. Quand la main-d’œuvre existe encore…

Un secteur miné par les fraudes

Mais les méfaits de la politique européenne ne s’arrêtent pas là. L’huile d’olive, une production dominée par l'Union européenne, est un secteur miné par les fraudes. Sur les appellations, d’abord. L’UE s’est décidée tardivement à imposer un semblant de réglementation sur les origines (« communautaire », ce qui ne veut rien dire). C’est ainsi que l’Italie exporte à peu près deux fois ce qu’elle produit (et par ailleurs consomme).

L’huile d’olive « assemblée à Florence » (indication sur l’étiquette d’une marque connue) vient en grande partie d'Espagne (1er producteur mondial), de Grèce ou du Portugal, voire de l’autre rive de la Méditerranée, la presse italienne elle-même n’hésitant pas à parler « d’agri-mafia ». 80 % de l’huile d’olive vendue sous étiquettes italiennes est en fait réexportée. La Commission européenne n’a ni les moyens, ni d’ailleurs la volonté, d’imposer une véritable traçabilité.

Sur un marché mondial de cinq milliards d’euros, dopé par la vogue de la « diète méditerranéenne » chez les urbains des pays riches (la Chine s’y met, après les Etats-Unis), le client non averti est très souvent le pigeon de la grande distribution.

Le moulin-musée de Moura © CMM

A Moura, on peut encore visiter le Lagar (moulin) de Varas do Fojo, inauguré en 1810 et transformé en musée après sa fermeture en 1941. On y pratiquait effectivement la trituration aux meules de pierre et le pressage au madrier (vara), cette « première pression à froid » dont les consommateurs de France, pays marginal en matière de production, sont spécialement friands. Marketing abusif dans la quasi-totalité des cas. Dans les moulins modernes, coopératifs ou privés, ont été installées des lignes de production en continu (de fabrication italienne le plus souvent), avec un usage excessif d’eau chaude (même si elle est indispensable en petite quantité pour la séparation de l’huile, y compris dans les moulins traditionnels).

On aboutit à cette situation paradoxale que la vogue mondiale de l’huile d’olive est en train de détruire la civilisation millénaire édifiée autour de l’olivier. Les grandes plaines de ce qui est aujourd’hui l’Alentejo (planicie) « exportaient de l’huile d’olive et du blé jusqu'à Rome », rappelle José Pedro Fernandes de Oliveira. Pour lutter contre le déracinement des arbres monumentaux, « la loi et les sanctions ne suffisent pas, quand bien même elles existeraient », dit-il. « Il faut sensibiliser culturellement la société, et ce en commençant à l’école », ajoute le vieux pédagogue.

Certes. Mais comme le prouvent toutes les études sur les phénomènes de déforestation dans les pays en développement, la meilleure arme de protection reste la viabilité économique. Pour les oliveraies traditionnelles du sud de l’Europe, cela impliquerait une réorientation radicale de la Politique agricole commune et des pratiques commerciales frauduleuses tolérées par Bruxelles. Pas besoin d’attendre ce que produira l’habituel marchandage nauséabond franco-allemand, qui déterminera largement les orientations de la PAC à partir de 2014, pour connaître la réponse. Autant dire qu’à des prix de vente pouvant dépasser 2 500 euros pour un arbre plusieurs fois centenaire, le déracinement des oliviers monumentaux de l’Alentejo a un bel avenir devant lui.

Philippe Riès


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