Bill Mitchell: «Nous entrons dans un nouveau paradigme économique»

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L’économiste australien, un des pères de la théorie monétaire moderne, décrit ses pistes de sortie du néolibéralisme, de la politique fiscale aux investissements publics, de la garantie de l’emploi à la sortie de la dépendance aux marchés financiers…

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L’économiste australien Bill Mitchell était de passage à Paris ces derniers jours, invité notamment par le sénateur du Var Pierre-Yves Collombat (rattaché au groupe communiste). À 68 ans, longtemps professeur à l’université de Newcastle dans les Nouvelles-Galles du Sud, il a aussi été un militant social actif.

C’est également l’un des fondateurs de la théorie monétaire moderne (MMT), dont il a inventé l’expression, et qui, rappelons-le, est le fondement du financement du Green New Deal d’Alexandria Ocasio-Cortez aux États-Unis.

La MMT considère qu’un État disposant de sa souveraineté monétaire ne peut manquer de moyens pour répondre aux besoins de la société. Aux confins du marxisme et du post-keynésianisme, Bill Mitchell est un des principaux critiques contemporains du néolibéralisme.

Dans son ouvrage de 2017 Reclaiming The State (Pluto Press, 2017, non traduit), coécrit avec le journaliste britannique Thomas Fazi, il s’appuie sur la MMT pour replacer l’État dans une position d’équilibre entre capital et travail. Sa position, à la différence de la plupart des représentants de l’école étasunienne de la MMT, est extrêmement critique sur l’Union européenne (UE). Pour lui, rien ne peut être fait sans une dissolution de ces institutions.

Quelle est votre analyse de la situation économique actuelle ?

Bill Mitchell. © DR Bill Mitchell. © DR
Bill Mitchell : Je pense que nous vivons un changement de paradigme. Il y a un tournant que nous pouvons observer par plusieurs éléments qui rejettent les mauvaises politiques économiques qui ont été menées.

Le premier, c’est la révolte contre l’establishment. On l’a vu ici, en France, avec le Brexit ou avec l’élection de Donald Trump. Les vieilles machines politiques aux États-Unis, démocrates comme républicaines, ne sont plus opérantes et, dans le monde entier, les vieux partis dominants s’effondrent, en particulier ceux de la gauche.

Le deuxième élément, c’est l’attitude des banquiers centraux. Durant les deux ou trois dernières décennies, la politique budgétaire a été mise de côté et s’est muée en une austérité quasi permanente. Et la politique monétaire a dû faire tout le travail. À mesure que nous nous enfoncions dans le cercle vicieux du ralentissement de la productivité et de la stagnation de l’économie, cette politique monétaire a été poussée à des positions extrêmes.

Ces positions, comme les taux d’intérêts négatifs, ne fonctionnent pas et n’ont jamais réellement fonctionné. Et moins ces stratégies ne fonctionnent, plus on les déploie. C’est pourquoi désormais les banquiers centraux eux-mêmes défendent l’idée que le dosage des politiques économiques, le policy mix, doit changer.

La troisième influence qui conduit à un changement de paradigme vient des acteurs des marchés financiers eux-mêmes. C’est intéressant parce qu’ils ont finalement découvert que cette période d’austérité a affaibli leurs modèles.

Dans le contexte de la politique monétaire que l’on vient de décrire, il est très difficile d’assurer des performances. Leur modèle d’affaires traditionnel était basé sur le financement de grands projets publics d’infrastructure ou de construction. C’est impossible désormais. Ils se sont aussi rendu compte que la profession des économistes les a trompés. La situation présente est tout le contraire que ce que les économistes dominants ont prédit et il y a eu une incapacité des économistes dominants d’expliquer des choses simples.

Enfin, quand on parle à la communauté financière, notamment aux fonds de pension et d’assurance, c’est leur incapacité désormais de générer des revenus suffisants de leurs investissements à faible risque, qui était au cœur de leur modèle, alors qu’ils ont des obligations de versement régulières.

Il y a donc une inadéquation entre leur rentabilité et leurs engagements, et ce que l’on voit, c’est un basculement de leurs portefeuilles vers plus d’actifs risqués. Et c’est très dangereux, car cela augmente la probabilité de faillite de ces fonds. Les grands fonds de pension sont désormais dans une situation précaires.

Rien d’étonnant, donc, à ce qu’ils demandent aux États de changer leur stratégie globale, d’utiliser la politique budgétaire et de lancer des programmes d’investissements publics. Car tout cela est la conséquence d’un capitalisme de court terme.

Après l’effondrement du pont Morandi à Gênes, le gouvernement s’est rendu compte que des dizaines de ponts n’étaient pas sûrs. Pourquoi ? Parce que l’entreprise privée gestionnaire des autoroutes, elle-même détenue indirectement par la famille Benetton, n’avait pas réinvesti les profits. C’est ce capitalisme néolibéral qui crée toutes ces tensions et qui est aujourd’hui en question.

Comment en est-on arrivés là ?

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme a toujours été un projet lié à l’État. Il a demandé pour survivre l’assistance de l’État, de façon très large et de manière très diverse : éducation, formation, infrastructure, santé, financements publics de secteurs stratégiques, commandes publiques dans l’industrie et la défense. On entend beaucoup parler d’entrepreneurs, mais, en réalité, le moteur du capitalisme moderne, c’est l’État.

Simplement, jusqu’au milieu des années 1970, l’État a été un médiateur entre le capital et le travail. Et ce que je veux dire par ce terme, c’est que les États, durant cette période « sociale-démocrate », ont adopté une position d’équilibre entre le capital et le travail. Les gouvernements étaient sous la pression des électeurs pour prendre soin du monde du travail, mais ils savaient aussi qu’ils devaient prendre en compte les demandes du capital.

Il y a donc eu une « médiation », où parfois l’État se plaçait du côté des syndicats et parfois du côté des employeurs. Durant cette période, il y a eu des investissements massifs dans l’éducation, la santé, les infrastructures.

Avec la période néolibérale, il y a eu un changement complet et l’État est devenu un agent du capital. Loin de faire disparaître l’État, le néolibéralisme l’a utilisé au service du capital. C’est pourquoi j’ai appelé le livre coécrit avec Thomas Fazi Reclaiming The State (« Revendiquer à nouveau l’État »).

Mais le problème, c’est que cela a produit une contradiction majeure. Avec les politiques d’austérité, ils se sont tiré une balle dans le pied, comme on l’a vu. En réduisant les politiques d’investissement, en privatisant, en muselant les syndicats, ils ont mis le capital lui-même en danger.

En parallèle, le capitalisme a lui-même évolué d’un système dominé par le capital industriel vers un capital surtout financier. Les profits issus du travail ne sont plus allés vers la reproduction de la capacité productive, mais vers les marchés financiers. Or, ces marchés n’ont aucune productivité. Le ralentissement de la productivité que l’on constate partout est le fruit de cette financiarisation de l’économie. Il était plus rentable et plus sûr de spéculer sur les devises que d’investir dans des usines.

L’austérité budgétaire a encore renforcé l’aspect problématique de ce modèle en réduisant la capacité d’investissement de l’économie. Le système se dévore donc lui-même. C’est la contradiction de base du néolibéralisme.

Et comment cette situation peut-elle évoluer ?

Il faut distinguer le court terme du long terme. À long terme, je n’ai jamais cru à la soutenabilité du capitalisme. Je ne pense pas que ce soit une organisation productive capable de tenir sur la durée des avantages en termes de progrès social. Ce sont des objectifs qui sont en trop forte contradiction avec lui.

Néanmoins, je crois aussi que l’on devra passer par une assez longue période d’économie « mixte », avec un gouvernement qui joue à nouveau le rôle de médiation entre le capital et le travail et qui produit de la prospérité pour les travailleurs.

Les pays étaient très pauvres au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et pour les 30 années qui ont suivi, nous avons eu la prospérité matérielle et une réduction des inégalités. Certes, le prix à payer a été la consommation de masse, mais c’étaient les avantages de cette période qui ont été le fruit de cette économie mixte.

Et pour moi, la transition verte, avec le Green New Deal qui est actuellement discuté aux États-Unis, est un tournant capable de modifier la donne. Le « New Deal » n’a pas seulement été un stimulus budgétaire mais aussi une transformation structurelle. Autrement dit, lorsque l’on parle de Green New Deal, on ne parle pas que de quelques mesures de politiques économiques, mais bien d’un tournant social-écologique.

Il y a une crise dans notre société, avec une explosion des inégalités, une détérioration des services publics et des infrastructures publiques. Et tout cela est en relation étroite avec la crise climatique. Si, donc, on veut être sérieux, il faut donc bien poser la question : peut-on faire ce changement dans le système capitaliste ? Ma réponse serait que l’on ne peut pas, car il y a trop de résistance dans le capitalisme. C’est pourquoi je pense qu’à long terme le capitalisme est une impasse.

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