Le Portugal en pleine austérité

Vitor Gaspar, la franchise de l'homme le plus détesté du Portugal

C'est l'âge des « professeurs », arrivés au pouvoir en Europe dans les fourgons de la crise financière. Moins en vue que l'Italien Mario Monti, le Portugais Vitor Gaspar est l'homme fort de Lisbonne, principal artisan du budget d'austérité. Et la caution du pays vis-à-vis des marchés financiers. Paroles d'un « technocrate ».

Philippe Riès

1 décembre 2012 à 12h03

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Pour qui n’en peut plus de la langue de bois des politiques, de leurs vrais mensonges ou demi-vérités, des contes de fées de l’oncle François (la crise est « presque » finie), des affabulations lénifiantes de son grand argentier (le révolutionnaire « copernicien »), une petite cure de Gaspar dans le texte est, comment dire… rafraîchissante. « C’est du brutal », commentait Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs. Tout comme le budget 2013, le plus rigoureux de l'histoire du Portugal démocratique, que Vitor Gaspar a défendu le 27 novembre devant l'Assemblée de la République. La coalition de droite au pouvoir depuis 2011 l'a imposé contre les partis d'opposition unanimes dans leur dénonciation de la politique d'austérité.

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Qualifié de ministre des finances « impressionnant » par Abébé Sélassié, le chef de la mission du FMI à Lisbonne, Vitor Gaspar est peut-être l’homme le plus détesté du Portugal, si l’on en croit les oracles sondagiers. Il faut dire qu’il ne fait rien, mais alors rien du tout, pour soigner sa popularité, jugeant sans doute, vu la mission presque impossible qu’il a acceptée, que ce serait peine perdue. Florilège de propos récents.

Sur l’origine de la crise : « Le Portugal a traversé une expérience de plus de dix années d’excès de demande, de déséquilibre de la balance (des paiements) mais avec une croissance inférieure à 1 % par an en moyenne. L’économie a été tirée essentiellement par le secteur des biens non marchands et soumise à des distorsions du fait de l’apparition de marges gigantesques. L’endettement est allé de pair avec la performance la plus médiocre depuis la seconde guerre mondiale. Qui ne comprend pas cela souffre d’une déficience pathologique de sa capacité d’appréhension.»

Et que ceux qui ne comprennent pas le jargon du technicien retournent à l’école. Brillant économiste, Vitor Louça Rabaça Gaspar a été formé et a enseigné à l’Université catholique de Lisbonne, prestigieux établissement privé. Ironie du sort familiale, il est le cousin germain d’un autre économiste de renom, Francisco Louça, jusqu’à son retrait récent de la vie politique figure tutélaire du Bloc de gauche, un Mélenchon portugais en quelque sorte.

Sur la durée de la crise : « Il serait illusoire et trompeur de s’attendre à une solution rapide d’une crise de cette nature. » L’expert financier, passé par la Banque du Portugal et la Banque centrale européenne dont il a dirigé le département des recherches pendant six ans, expliquait aux députés portugais que les récessions associées à des crises financières sont plus longues, et la reprise de l’économie plus lente. « Il faudra plusieurs décennies pour que le niveau de la dette publique revienne sous le plafond de 60 % du PIB » inscrit dans le traité de Maastricht. Texte que Gaspar connaît bien puisqu’il fut le représentant personnel du ministre des finances portugais à la conférence intergouvernementale.

Réduire « l'État parallèle »

Sur l’échappatoire que représenterait une sortie de la zone euro : « Je veux souligner que la nécessité de l’ajustement est indépendante de la participation à la zone euro, qu’elle procède de défis que le pays aurait dû relever de toute manière, zone euro ou pas. En outre, il n’y a aucun doute pour moi que l’ajustement au sein de la zone euro est bien plus facile et plus ordonné que ce qu’offrirait toute autre alternative. »

Sur les progrès de l’ajustement : « 90 % du déséquilibre extérieur a été corrigé, bien plus vite que ce qui était envisagé, et plus des deux tiers de l’ajustement budgétaire seront atteints à la fin de l’année. » Le Trésor portugais a même pu récemment tâter du bout du pied la température des marchés financiers, par des opérations modestes et à court terme. Pourtant, « le succès n’est pas garanti », maintient le ministre, qui rappelle que dans les marathons, les abandons interviennent généralement dans les tous derniers kilomètres.

Sur la perspective d’un retour à un financement « normal » des besoins du pays, qui a reçu près de 90 % des 78 milliards d’euros d’aide financière extérieure : « L’accès au marché n’est pas la seule option, contrairement à ce que pense la majorité des gens », analysait-il lors d’un séminaire organisé à Tokyo en marge des réunions annuelles du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. « Le Portugal a fait des progrès très significatifs et une des dimensions du programme qui se présente bien, c’est la correction du déséquilibre extérieur. Nous approchons de l’équilibre des comptes et nous nous attendons à ce que le gouvernement soit en excédent l’an prochain. » De ce fait, le pays « aura une série de possibilités de faire appel à des sources non officielles de financement ».

Sur la seconde phase de l’ajustement, celle qui va consister d’ici à février 2013, avec l’appui technique du FMI et de la Banque mondiale, à identifier les marges de réduction « structurelle » de la dépense publique (l’objectif est d’économiser 4 milliards d’euros par an de manière permanente) : « Les Portugais veulent un État social (entendre État-providence –ndlr), mais ils ne veulent pas payer pour », alors que « la seule manière de préserver l’État social, c’est de créer la capacité de le financer. » Parmi les pistes ouvertes, l’augmentation de la durée du travail des fonctionnaires de 35 à 40 heures par semaine, la fermeture des entreprises publiques ayant enregistré des résultats négatifs pendant trois exercices consécutifs, la reprise en main (par le ministère des finances) des entreprises publiques municipales, véritable trou noir où s’alimentent la corruption et le clientélisme. Tout en préservant la solidarité à l'égard des moins favorisés.

Il s’agit « de réduire l’État parallèle », cette nébuleuse opaque d’associations, fondations, partenariats public-privé (PPP) et autres institutions subventionnées à l’utilité sociale nulle ou douteuse. C’est pour Vitor Gaspar le meilleur moyen d’éviter « l’aggravation de la pression fiscale ou la réduction des dépenses sociales ».

Le peuple « le meilleur du monde »

À propos des immenses manifestations spontanées du 15 septembre, qui ont vu près d’un million de Portugais (soit un habitant sur dix), en dehors des syndicats et partis politiques d’opposition, descendre dans la rue pour imposer le retrait de la réforme des cotisations sociales : « Les manifestations ont été très puissantes, avec la participation de gens d’origines sociales et politiques très diverses, qui exigent que leur voix soit entendue, manifestant une grande maîtrise de soi et une grande dignité. Les Portugais exigent la vérité et seraient déçus que ce débat se résume à des intrigues parlementaires et à l’habituel théâtre partisan. »

Pour Vitor Gaspar, « le message fort » que le pays a envoyé est qu’il veut « se libérer le plus vite possible de la troïka », objectif qui sera atteint, selon lui, en juin 2014. « La seule hypothèse sur la table est de mener à bien le processus d’ajustement, pour ne pas avoir à demander davantage de temps. » Sinon, le résultat « serait de prolonger le séjour de la troïka au Portugal ».

Suggestion de ce trio UE-FMI-BCE, le rééquilibrage des cotisations sociales au bénéfice des employeurs était une solution de remplacement après la condamnation par le Tribunal constitutionnel de la suppression des 13e et 14e mois des fonctionnaires. Gaspar n’y était pas favorable et y a substitué en fin de compte « une augmentation massive », selon ses propres termes, des impôts dans le budget 2013. Aux députés qui renâclaient, il a demandé de proposer eux-mêmes des coupes équivalentes dans la dépense publique. Dans les très nombreux articles d’économie publiés par Gaspar, on trouve notamment : « Dupuit, Pigou and cost of inefficiency in public services provision » (Dupuit, Pigou et le coût de l’inefficacité dans la fourniture des services publics).

Sur l’endurance manifestée par les Portugais face à la crise : « Le peuple portugais s’est révélé être le meilleur du monde et l’actif le plus important du pays. » Ce qui lui vaudra la riposte attendue d’un porte-parole de l’opposition : « Mais le ministre des finances est le pire du monde. » Ce qui n’est pas l’avis de Wolfgang Schäuble, son collègue allemand, qui ne tarit pas d’éloges sur Vitor Gaspar, « la bonne personne, au bon endroit, au bon moment », jouissant d’un grand prestige parmi ses collègues de l’Eurogroupe. « Vítor Gaspar fait partie de ceux qui évitent de créer la confusion sur les marchés et qui savent qu’il n’y a qu’un seul chemin vers le succès», a estimé Schäuble, ajoutant que le Portugal « peut compter sur l’appui durable de l’Allemagne ».

Une capacité d'introspection « limitée »

Ce qui pèse manifestement davantage que les 67 % de personnes interrogées qui voudraient le voir partir du gouvernement. Qu’en pense l’intéressé ? « La composition du gouvernement est à la discrétion du premier ministre. C’est une donnée incontournable. En ce qui me concerne, la participation au gouvernement a pour seul objet de rembourser l’énorme investissement que le pays a consenti pour mon éducation. Mon éducation a coûté extrêmement cher. Le Portugal y a investi de manière très généreuse pendant plusieurs décennies. C’est mon devoir d’être disponible pour rembourser la dette contractée vis-à-vis de mon pays. Je n’ai aucune autre motivation. »

Sur la possibilité de procéder autrement si certaines décisions étaient à refaire : « Évidemment oui. Nous apprenons tous des processus dans lesquels nous sommes impliqués. »

En réponse à un (jeune) député socialiste qui avait qualifié de « salazaristes » (le point Godwin portugais) les mesures inscrites dans le budget 2013 : « Ma génération, contrairement à celle de Joao Galamba, a connu le régime de Salazar. Pour ma génération (il est né en 1960 –ndlr), la transition vers la démocratie a marqué notre vie en tant que citoyens. Dévaloriser cette transition me semble totalement inacceptable et je regarde l’utilisation de l’expression “salazariste” comme une insulte. »

À un député du parti communiste portugais, il rappelle que la Constitution de 1976, qui « a marqué la naissance effective du régime démocratique », a été approuvée avec l’appui du PSD (centre droit, au pouvoir en ce moment), du PS et du PCP. « Avant cette date, le Portugal a traversé une période d’hésitation et de tentation totalitaire, qui a été rejetée par le peuple portugais », une allusion à la tentative de prise de pouvoir du PCP, avec l’appui des éléments radicaux du MFA (Mouvement des forces armées), qui connaîtra un coup d’arrêt définitif en novembre 1975.

Sur la solitude que peut ressentir le ministre des finances d’un pays soumis à une cure aussi drastique : « Ma capacité d’introspection est limitée et je me garderai par conséquent de me livrer à des commentaires sur les états d’âme. »

Philippe Riès


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