Direction du Trésor: le sulfureux pantouflage de Bruno Bézard

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Le directeur du Trésor Bruno Bézard rejoint un fonds d'investissements chinois, Cathay Capital. Problème : dans ses fonctions et comme membre de la commission de surveillance de la Caisse des dépôts, il a eu à traiter des dossiers de la BPI, qui a fait des apports financiers à cette société.

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C’est un scandale qui présente beaucoup de similitudes avec l'affaire Pérol, laquelle avait suscité de fortes turbulences sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Bruno Bézard, que François Hollande a nommé directeur du Trésor par un décret en date du 19 juin 2014, va quitter la fonction publique pour rejoindre un fonds financier chinois, Cathay Capital. Or, selon nos informations, ce fonds contrôle une société de gestion abondée par des financements chinois mais aussi, à parité, par de l’argent public français, en provenance de la Banque publique d’investissement (BPI) et auparavant de la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Un organisme dont l’un des membres de la commission de surveillance est précisément… Bruno Bézard ! Et tout cela se fait avec la bénédiction du ministre des finances, Michel Sapin, et de sa directrice de cabinet, Claire Waysand, qui est candidate au poste libéré par… le même Bruno Bézard !

Le communiqué de Bercy Le communiqué de Bercy
C’est Michel Sapin et Emmanuel Macron qui ont annoncé la nouvelle, lundi, par un communiqué laconique : « Bruno Bézard, Directeur général du Trésor, a informé Michel Sapin et Emmanuel Macron de sa volonté de cesser ses fonctions au 20 juin prochain, pour engager un projet entrepreneurial. Le gouvernement pourvoira au poste de Directeur général du Trésor dans le cadre de la nouvelle procédure mise en place pour la sélection des directeurs d’administration centrale. » C’est ainsi écrit que l’on est invité à comprendre qu’il n’y a pas à regarder de plus près. Si c’est pour « engager un projet entrepreneurial », c’est que le pantouflage de Bruno Bézard n’a rien que de très normal et que seuls les mauvais esprits y verront quelque chose à y redire.

Bruno Bézard a lui aussi présenté les choses de telle sorte que cela ne suscite aucune controverse. « Après trente ans de carrière au ministère des finances, (...) j'ai envie d'ouvrir une nouvelle page de ma vie professionnelle », a-t-il expliqué à l'AFP (la dépêche peut être consultée ici), précisant qu’il allait rejoindre le secteur privé pour « créer un fonds d'investissements entre l'Europe et la Chine, et en particulier entre la France et la Chine »« Je vais créer ce fonds dans une structure qui existe déjà et qui s'appelle Cathay Private Equity », une plate-forme fondée par le Chinois Mingpo Cai, une personnalité influente dans les relations économiques entre Paris et Pékin, a-t-il encore précisé.

Bruno Bézard, lors de son audition à l'Assemblée sur l'affaire Cahuzac Bruno Bézard, lors de son audition à l'Assemblée sur l'affaire Cahuzac
Du même coup, l’annonce n’a guère fait de vagues. Il n’y a guère eu que le député (LR) Jacques Myard, réputé pour ses outrances de droite radicale et ces coups de gueule à l’emporte-pièce, qui s’est distingué en publiant un communiqué au lance-flamme : « C’est avec stupéfaction que Jacques Myard apprend que Bruno Bézard, directeur général du Trésor, quitte son poste pour pantoufler dans un fonds d’investissements Cathay Capital, constitué de fonds franco-chinois, et qui est dirigé par un entrepreneur chinois MingPo Cai. Le Directeur du Trésor nest pas un fonctionnaire lambda qui ne disposerait daucune information sensible sur la situation économique de la France et sur les entreprises françaises, sans mentionner la conduite des négociations économiques et financières internationales de l’État. Ce pantouflage sest-il fait dans le dos du Gouvernement, ce qui serait proprement incroyable compte tenu de la qualité de lintéressé, ou la-t-il approuvé ? »

Et dans son communiqué, le député ajoutait : « Après lembauche du directeur du Trésor porteur de secrets d’État par un fonds dinvestissements dirigé par un Chinois, on est en droit de se demander si cette administration a dépassé le degré de naïveté pour entrer dans la zone grise dangereuse de la collaboration avec des puissances étrangères (…) Le Gouvernement est-il naïf ou complice ? »

Mais, mis à part ce parlementaire, rien : pas la moindre réaction ni indignation. Et même dans la presse, l’annonce du départ de Bruno Bézard n’a fait strictement aucune vague. Tout juste quelques journaux se sont-ils appliqués à donner des précisions sur le fonds financier chinois qui a l’idée de débaucher le directeur du Trésor, lequel connaît tous les secrets financiers de l’État français. Témoin cet article du Monde, qui a apporté ces précisions, sur le simple registre de l’anecdote :

« Cathay Capital est une société de gestion, qui héberge notamment des fonds franco-chinois de private equity, chargés d’investir dans des entreprises non cotées de taille intermédiaire. À sa tête, Ming-Po Cai, un entrepreneur chinois de 47 ans, installé depuis trois ans à New York. Parti de zéro il y a neuf ans, celui-ci gère aujourd’hui 1,3 milliard d’euros au travers de plusieurs fonds investis en Europe, en Asie et aux États-Unis. Les deux hommes s’étaient rencontrés en 2011, à Pékin, autour d’une assiette de raviolis, alors que M. Bézard était ministre conseiller pour les affaires économiques en Chine. Présentés par un ami commun, l’investisseur et le haut fonctionnaire se sont plu immédiatement, même si l’idée de travailler ensemble ne s’est concrétisée que très récemment. “Bruno est quelqu’un qui a beaucoup d’humilité et de simplicité, explique Ming-Po Cai. Tout en étant très engagé dans ce qu’il fait, il ne se prend pas au sérieux, mais il est capable d’inspirer rapidement la confiance. Ces qualités sont au cœur des valeurs de Cathay”. »

Au détour de sa présentation, Le Monde fait toutefois un ajout qui fait dresser l’oreille, car il suggère que le fonds chinois entretient des liens d’affaires avec la Banque publique d’investissement (BPI), filiale à 50/50 entre l’État français et la Caisse des dépôts (CDC). Lisons : « Cette expérience asiatique de deux ans, entre 2010 et 2012, a été déterminante dans le départ de M. Bézard, qui prendra effet le 20 juin. Pour lui, la Chine représente alors un choc culturel, qui ne demande qu’à se concrétiser au travers d’un futur projet professionnel. Celui-ci mettra plusieurs années à mûrir avec Cathay Capital, dont la particularité biculturelle séduit le haut fonctionnaire. La société, agréée par l’Autorité des marchés financiers et qui gère des fonds notamment abondés par Bpifrance, épaule en effet des entreprises françaises qui cherchent à se développer en Chine et, en sens inverse, soutient des sociétés chinoises dans leurs activités internationales. Cathay, qui dispose de bureaux à Paris, Shanghai, Pékin, Munich, New York et San Francisco, a investi dans plusieurs dizaines d’entreprises, comme Moncler (prêt-à-porter), Mauboussin (joaillerie) ou Dessange (coiffure). »

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