La précarité n’est plus un accident de parcours

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CDD, intérim, auto-entrepreneurs et stagiaires: la nébuleuse du sous-emploi ne cesse de croître, avec deux constantes, rotation des contrats et insertion plus difficile.

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La France se « précarise » et le quinquennat Hollande, là non plus, n’a malheureusement pas inversé la tendance. La précarité, celle qui vous fait naviguer du chômage à l’emploi et de l’emploi au chômage, fait grossir sans faiblir le bataillon des catégories B et C. Son talon d’Achille réside cependant dans son côté attrape-tout, brassant large entre difficultés financières, instabilité professionnelle et misère sociale. De fait, quand on a du mal à caractériser les choses, on a vite fait de les balayer sous le tapis.

Le constat, sur le front de l’emploi, est cependant assez clair : outre les chômeurs pleins et entiers, près de 3 millions et demi de personnes en octobre 2016 (lire notre article détaillé ici), le magma du sous-emploi ne cesse de croître. En 30 ans, dans le privé, « la mobilité professionnelle augmente de 25 %, la part des formes particulières d’emploi de 150 % et la rotation des contrats de plus de 350 % », notait en 2012 une étude de l’Insee. « Nous sommes aujourd’hui, si l'on parle de sous-emploi, à 6 millions de personnes et peut-être encore davantage, relève le sociologue Dominique Glaymann, spécialiste de l’intérim et du stage notamment. L’emploi flexible et pluriel est saturé de risques, mais il fait désormais pleinement partie du système. Le sous-emploi n’est plus un accident de parcours en France depuis 30 ans. »

Commençons par l’intérim, puisqu’il est souvent vu comme une forme avancée du précariat, et qu'à la fois sa hausse est perçue comme le signe que l’économie repart. Après une grosse période de creux en 2008, il a repris de la vigueur, jusqu’à revenir et dépasser son niveau d’avant la crise. Au deuxième trimestre 2016, la France comptait 616 000 intérimaires. Chaque année, deux millions de personnes transitent par l'intérim, souvent de jeunes hommes, peu qualifiés, qui travaillent dans l’industrie, le bâtiment ou la logistique.

Sans être cependant le seul apanage de la jeunesse, ou une simple période transitoire réservée à des débuts de carrière chaotiques. Si les 20-24 ans sont surreprésentés, 65 % des intérimaires ont en réalité entre 25 et… 50 ans. Et l'intérim pourrait bien devenir, chômage des seniors oblige, une option pour pallier l’absence d’emploi avant la retraite. « L’intérim pour gérer les transitions professionnelles, c’est le grand rêve du patronat », lance le syndicaliste CGT André Fadda.

L’intérim prend donc ses aises, sans devenir pour autant une carrière en soi, sauf pour quelques ouvriers très qualifiés, capables de monnayer leur main-d’œuvre à prix fort. Pour les autres, c’est une période d’instabilité potentiellement difficile à vivre – la moyenne des missions est de deux semaines, selon la Dares –, pas forcément plus rémunératrice que l’emploi salarié classique puisque les intérimaires n’ont pas droit aux cinq semaines de congés payés légales (remplacés par des congés monétisés), ni à une reconnaissance de leur ancienneté, ni toujours aux avantages type CE ou 13e mois. Le CDI intérimaire, qui offre la possibilité aux intérimaires d’être fidélisés sur une agence moyennant une indemnisation lors des périodes de creux, n’a pas déclenché de passion : en janvier 2016, 6 000 contrats de ce type avaient été signés.

Assiste-t-on, à bas bruit, à un effet de substitution de l’intérim à l’emploi en CDD ou CDI ? La relative stabilité des chiffres, épisode crise de 2008 mise à part, ne plaide pas vraiment en faveur de cette hypothèse. Sauf pour certains secteurs, où l’intérim compte parfois pour la moitié des effectifs. « Dans l’automobile par exemple, où s’activent des volants de 30, 40, 50 % d’intérimaires, je pose l’hypothèse que c’est une façon de gérer le sale boulot, souligne Dominique Glaymann. On baisse aussi les exigences de tout le monde vis-à-vis des conditions de travail. Et puis ce n’est pas au même endroit dans les lignes budgétaires : le salarié, c’est de la masse salariale. L’intérim, de la prestation d’un fournisseur. Les actionnaires ne voient pas les deux du même œil… »

L'explosion des CDD courts

L’explosion de l'emploi précaire est plutôt à chercher du côté des contrats à durée déterminée, et notamment ceux d’un jour ou de moins de deux semaines. Leur rythme croît inexorablement depuis 30 ans. Attention, chiffres en cascade : selon l’Insee et la Dares, les CDD représentent 9,2 % des emplois en 2015 (contre 4 % en 1982), mais surtout 87 % des nouvelles embauches. En 2012, au début du quinquennat Hollande, ce pourcentage s’élevait à 80 %.

Autre indice d’une dégradation du marché du travail, la moitié de ces CDD sont des CDD dit « d’usage ». Quésaco ? Il s’agit d’un contrat que l’on peut renouveler sans limites, contrairement à son cousin le CDD, qui permet d’éviter les fâcheux délais de carence et autres primes de précarité. Dérogatoire, défavorable aux salariés, il était lors de sa création cantonné à des secteurs d’activité bien particuliers, comme l’audiovisuel (qui en use et abuse allègrement depuis). Peu à peu, il s’est élargi à une dizaine de domaines, répertoriés ici. « Cette pratique bornée, maîtrisée, commence à faire tache d’huile », confirme Claude Picart, expert de l’Insee, et auteur d’une des rares études d’envergure sur la rotation du travail.

On pourrait s’arrêter là. Mais l’emploi atypique ne se borne pas à la dichotomie entre le CDD, fût-il d’usage, et le CDI. Les formes « atypiques » d’emploi fleurissent ces dernières années. Un vrai « risque » relevé par l'Organisation internationale du travail elle-même, en novembre 2016. Christophe Everaere, professeur de gestion à l’université Lyon-III, en a même fait un livre. Il a brassé large, tentant de caractériser tout ce qui n’est pas du CDI, du temps plein, ainsi que les cas où le travailleur n’exerce pas dans l’entreprise, « pour attraper ceux qui sortent de nos radars », notamment tout le domaine de la prestation de services ou la nébuleuse des auto-entrepreneurs.

Ces derniers étaient un peu plus d’un million en 2015. La moitié seulement déclare un chiffre d’affaires positif à l’Urssaf, et près de 40 % sont par ailleurs salariés. Des cumulards de l’emploi donc, par choix ou obligation. Ainsi, les auto-entrepreneurs de chez Deliveroo ou Uber ne cherchent plus à entrer dans les entreprises, ils cherchent des clients. « On a changé de logique », précise le chercheur. 

L’autre catégorie hors radars sont les stagiaires, qui contribuent à repousser l’entrée dans la vie active. Les sources sont assez contradictoires, mais la moyenne des chiffres tourne autour d’un million. « C’est déjà considérable, analyse Christophe Everaere. Dans certains secteurs d’activité très gourmands, comme dans le marketing ou le tourisme, c’est du salariat déguisé. Le stagiaire par exemple est recruté par ses prédécesseurs. »

De fait, les stages à rallonge, l’intérim qui dure ou les CDD à répétition ont mécaniquement rendu l’entrée pérenne dans l’emploi plus lointaine. Les jeunes aujourd’hui vivent une « phase de stabilisation de plus en plus longue », entre quatre et huit ans. C’était un mois dans les années 1960. Pour les moins qualifiés, et qui ont le mauvais goût de cumuler le mauvais patronyme et la mauvaise adresse, l’emploi pérenne peut carrément se transformer en mirage. Cumuler les petits jobs n’est pas davantage synonyme d’insertion : seuls 8 % des salariés en intérim en mars 2015 avaient trouvé un CDI un an après, selon l’Observatoire de l’intérim et du recrutement. C’est huit points de moins qu’en 2011. « Les CDD et l’intérim sont de moins en moins des marchepieds vers l’emploi, confirme Claude Picart. Ça le fut, ça l’est encore parfois mais ça l’est de moins en moins. La fin de carrière aussi est plus difficile qu’avant. Une part de plus en plus significative des seniors perdent leur emploi à quelques années de la retraite. »

La « France précaire » est-elle un mythe ?

Quid alors de la précarité heureuse, de la joie de l’instabilité, du bonheur de ne pas être enchaîné à un seul et même patron ? Ce plaisir est plutôt réservé aux  travailleurs qualifiés et dotés d’un fort capital humain. « Il faut être clair : les gens acceptent volontairement d’effectuer un travail atypique lorsqu’ils ont plus de capital humain et une meilleure qualification. C’est une vraie ligne de démarcation », rappelle Christophe Everaere. Ceux qui peuvent se permettre de se passer d’un CDI ont d’autres atouts.

Idem pour le temps partiel, globalement multiplié par 4 en 40 ans. On était à 5 % des actifs en 74, le pourcentage grimpe à 19 % aujourd’hui. Le bond s’explique peut-être par une volonté plus grande d’adapter nos vies personnelles et nos vies professionnelles, mais cette hypothèse est loin d’épuiser le sujet. Outil de flexibilisation par excellence, le temps partiel concerne en grande majorité des femmes, information à relire au vu des inégalités persistantes sur le partage des tâches domestiques. « Quand on gagne moins que son mari, même si on a sincèrement envie d’avoir son mercredi, le choix du temps partiel sera plutôt fait par les femmes », ironise Dominique Glaymann.

La photographie est pareillement trompeuse sur le chômage au féminin, actuellement moins élevé. En période de récession, les hommes sont les premiers touchés car les secteurs industriels masculins sont très vite impactés par la baisse des exportations. « Mais il faut regarder au-delà : la crise s'étend ensuite aux services, où les femmes sont plus nombreuses. Surtout, les politiques d’austérité menées dès avant la crise ont touché la fonction publique où les femmes sont surreprésentées, avec en particulier le non-remplacement de fonctionnaires. Cela réduit de fait les opportunités d’emploi des jeunes femmes, fait valoir Anne Eydoux, spécialiste des politiques de l’emploi et chercheuse au Cnam. Quant aux plans de relance, ils se sont concentrés sur les secteurs industriels masculins. Bref, pour les femmes, les effets à retardement de la récession se conjuguent à ceux des politiques d’austérité : les coupes dans les dépenses sociales et l’insuffisance chronique de modes d’accueil des enfants les affectent davantage. »

Lorsque l’on rentre dans les méandres du sous-emploi, deux données s’affrontent aussi. On sait qu’en 2016, 86 % des gens sont toujours en CDI (qui durent en moyenne 10 ans). De quoi faire s’effondrer le mythe de la France précaire. Sauf que l’immense majorité des embauches se fait en CDD. La rotation s’est aussi énormément accélérée, aggravant l’insécurité pour ceux qui la subissent. « Il n’y a pas une explosion des formes particulières d’emploi ces dernières années dans l'emploi total, mais une explosion de la récurrence dans ces formes particulières d'emploi et du chômage », explique Sabina Issehnane, économiste à Rennes II.

En clair, là on l’on faisait avant un ou deux CDD, on en fera quatre ou cinq, souvent de plus courte durée. La grande inconnue statistique reste le nombre de Français concernés par ce phénomène. Un petit nombre de Français accumulent-ils un nombre important de CDD très courts, ou bien un groupe de plus en plus large de salariés est-il soumis de temps en temps à des contrats à durée déterminée ? Aujourd’hui, personne n’est réellement en mesure de répondre, et pourtant, la gestion par Pôle emploi de ces deux types de trajectoire ne peut être la même. « Les gens restent inscrits pour cette raison. Ils cumulent alternativement chômage et emploi. Les trajectoires semblent marquées durablement par ce phénomène de récurrence. »

De même, plutôt que de parler de dualisme du marché du travail, et d’opposition binaire entre un CDD précaire et un CDI ultrasécurisé, Dominique Glaymann parle du marché de l’emploi comme d’un lieu de plus en plus fragmenté par cercles concentriques. Grossièrement, un noyau dur de gens en CDI ou fonctionnaires de la fonction publique, sur des postes qualifiés, rémunérateurs, à temps plein, entouré par une première périphérie de gens en CDI à temps partiel, en fin ou en début de carrière, dans des secteurs en crise, d’où un fort sentiment d’insécurité et de déclassement. Puis un troisième cercle fait de CDD, de contrats aidés, d’intérim, ce dernier cercle côtoyant fortement celui des chômeurs. « Le chômage, sur les deux derniers cercles, agit comme une épée de Damoclès. Plus on s’éloigne du centre, et plus la peur s’accroît », insiste le chercheur. Autant d’éléments qui brouillent encore un peu plus les frontières entre « le chômeur » et le « travailleur ».

Comme pour le chômage (voir notre article sur les populations à risques), l’emploi précaire se greffe surtout sur l’emploi le moins qualifié. « L'agroalimentaire par exemple va embaucher des wagons de salariés pour huit mois, mais pour de l'emploi difficile et mal payé, détaille Sabina Issehnane. Et du coup les difficultés sociales, les maladies professionnelles, les problèmes de santé, les divorces, l'accès aux études pour les enfants, au crédit, s’accumulent et sont redoublées par la précarité. » De quoi boucler la boucle : en 2015, plus de 600 000 ménages en France étaient en situation de pauvreté, soit une augmentation de 2 % en un an. Parmi eux, un grand nombre de chômeurs bien sûr, mais aussi un sacré quota de travailleurs pauvres.

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