Entre une économie déjà malade et l’urgence sanitaire, il n’y a pas à choisir

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Le Medef exhorte le gouvernement à éviter « l’écroulement » économique que susciterait un nouveau confinement. Céder aux sirènes des patrons est l’assurance de perdre sur tous les tableaux à court et à long terme, sur le plan sanitaire comme économique.

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Faut-il choisir entre « l’économie » et la santé ? La question hante la France, et une grande partie du monde, depuis le mois de mars. Alors que se profilent de nouvelles mesures restrictives, le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, a prévenu lundi qu’un reconfinement conduirait à un « écroulement total de l’économie ». Les conséquences sociales d’un tel effondrement seraient alors terribles et le choix de sauver des patients du Covid-19 devrait alors être mis en regard des effets humains de cet « écroulement ».

L’urgence serait donc de trouver une sorte de voie médiane entre la sauvegarde a minima de « l’économie » et la maîtrise de l’épidémie. Mais ce dilemme en est-il réellement un ? Ou bien se situe-t-il ailleurs ?

Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, à Matignon, le 26 octobre. © GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, à Matignon, le 26 octobre. © GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

A priori, on ne peut écarter les mises en garde concernant les effets humains des effondrements économiques. Dans les années 2010, l’austérité imposée par la Troïka constituée de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne (BCE) et du Fonds monétaire international (FMI), a conduit à une forte baisse du PIB et à une forte augmentation des suicides en Irlande et en Grèce, comme l’ont montré certaines études.

Sans doute, le cas le plus édifiant concerne la fin de l’URSS, autre cas d’effondrement économique en temps de paix. Le PIB par habitant de la Russie a pu chuter au cours des années 1990 de près de 40 %, selon certains calculs. Or, en parallèle, l’espérance de vie à la naissance en Russie a reculé de près de cinq ans entre 1988 et 1994, descendant à 64,5 ans. Il a fallu attendre 2011 pour que cette espérance de vie retrouve son niveau de 1988.

Les désastres économiques ont donc bel et bien des conséquences sur la vie des personnes et causent indubitablement une hausse des décès.

Néanmoins, il faut se souvenir que, dans les deux cas précédents, ces effondrements étaient justifiés par le monde des affaires et certains observateurs qui y voyaient un douloureux, mais nécessaire « ajustement ». Par ailleurs, le Medef n’a pas été le dernier depuis des années à réclamer la nécessité d’un tel ajustement en France pour « réduire le poids de la dépense publique ». Autrement dit, dans un cas l’écroulement serait inacceptable et dans un autre, il serait « nécessaire ».

La plainte de Geoffroy Roux de Bézieux ne concerne donc pas les conséquences de l’effondrement, mais ses causes. Dans la mesure où le confinement est une décision politique, « extra-économique » comme dirait Karl Marx, elle est illégitime et l’on insiste sur les conséquences de l’effondrement économique. Mais lorsque ce dernier est justifié par des raisons « économiques », autrement dit par la perspective d’une future accumulation de capital, alors on insiste sur l’avenir radieux qu’aurait annoncé l’austérité grecque et la fin de l’URSS.

La vision du patron des patrons est logique. Dans une pensée interne au capitalisme, tout ce qui est extra-économique est illégitime et nocif. L’effondrement de l’économie n’est donc justifiable que lorsqu’il répond aux besoins du capital. Mais il faut également ajouter à cela un autre élément. C’est dans cette logique que l’on agite le risque économique comme une forme de risque autonome, indépendant de la volonté et des actions des hommes. Si vous agissez contre l’économie, l’économie se venge.

Mais les dynamiques économiques ne sont rien d’autre que celles que les institutions et les organisations humaines construisent. Autrement dit, elles sont un produit social et peuvent être modifiées par une action sociale.

En clair : l’austérité grecque n’était pas plus inévitable que l’abandon des populations russes à leur sort dans les années 1990. Ces conséquences humaines des écroulements économiques ont été le produit de choix politiques et sociaux. Le néolibéralisme tente d’essentialiser ces évolutions et d’en faire des lois quasi physiques.

Mais c’est là une certaine vision du monde qui, par exemple, s’oppose à celle qui s’est constituée dans les années 1920-1940 où, face aux effondrements économiques a été fait le choix de l’État-providence et des assurances sociales. Même si ces dernières ont finalement, à leur tour, été prises au piège de la logique interne au capitalisme.

Si l’économie est une loi divine externe à l’homme, alors c’est effectivement bien elle qui doit décider des choix sanitaires. Si on ne peut se permettre de répondre efficacement au virus, alors il faut accepter de « produire avec le virus ». C’est cette logique qui a présidé aux choix faits en Suède et à ceux du gouvernement jusqu’à cette semaine. Le couvre-feu est l’incarnation de ce choix de l’encastrement des choix sanitaires dans l’économique.

Mais cette logique suppose d’accepter ce prix : des morts nombreux et des hôpitaux saturés pour empêcher les effets de l’écroulement. C’est donc une forme de choix morbide (mâtiné de comptabilité douteuse sur le « coût de la vie » ) entre les morts d’aujourd’hui jugés inutiles pour l’appareil productif et ceux de demain, utiles à ce dernier, auquel nous invite ce choix. C’est ce que proposent certains libertariens.

Et c’est ici que se noue la contradiction dans laquelle se situe le gouvernement. Ce dernier, en bon élève du néolibéralisme, est évidemment acquis à l’idée de la domination économique. C’est pourquoi, une fois la première vague apaisée, il n’a plus évoqué que relance, reprise et baisses des impôts. Il fallait à tout prix « revenir à la normale ».

Une normalité conçue comme l’âge d’or d’avant mars 2020. Bruno Le Maire et ses collègues ne cessaient de vanter cette situation de février 2020 comme un objectif à atteindre par les mêmes moyens que depuis 2017, par la poursuite de la même politique « de l’offre ». On pouvait même se permettre de préparer l’avenir en demandant plusieurs centaines de millions d’euros d’économies à l’hôpital.

Mais ce gouvernement est aussi soumis à une autre obligation. Celle de son image. La France de 2020 n’est pas celle de 1918. Pendant la grippe espagnole, on pouvait regarder ailleurs et accepter de voir les hôpitaux entasser des malades dans de grands halls en attendant leur décès. On peut bien sûr regretter une telle évolution, mais la réalité est que, désormais, une telle situation est jugée intolérable par le corps social.

La position libertarienne nie cette évolution, mais la réalité est bien là : sacrifier des vies actuelles à « l'économie » sans autre forme de procès est devenu impossible. Chacun connaît une victime et ne peut comprendre comment et pourquoi on a permis ce sacrifice.

La vie a pris une valeur non monétaire que les économistes ne peuvent intégrer dans leurs calculs. Et dès lors, un gouvernement peut difficilement assumer de laisser le système hospitalier exploser sous l'afflux de cas. Il doit alors nécessairement retourner la priorité et faire de l’économie un élément secondaire. C’est le choix qui préside au confinement.

Sauf que, lorsque l’on fait un tel choix, il faut, là encore en assumer les conséquences. Si l’économie est soumise au choix politique, alors sa « malédiction » n’est pas inévitable. Autrement dit, si la suspension de l’économie marchande est possible pour raison sanitaire, alors la maîtrise des conséquences économiques de cette suspension doit être possible et, mieux encore, les moyens pour éviter les reprises épidémiques doivent aussi pouvoir se trouver. Cela suppose évidemment une autre organisation sociale. Mais le gouvernement s’y refuse parce qu’il ne peut se résoudre à en finir avec la logique de l’impérialisme économique décrite plus haut.

C’est là tout le problème de l’exécutif. Il tente de « sauver l’économie » aussi loin que possible, jusqu’à ce que cette tentative échoue lamentablement. Alors, lorsque la situation n’est plus tenable dans les hôpitaux, il faut faire un virage à 180 degrés et décider de mesures très dures pour l’économie mais aussi pour les libertés publiques. Puis, une fois la vague passée, tout redevient comme avant et priorité est donnée à la compétitivité… C'est une politique de « stop-and-go », ou d’à-coups, qui ne se construit que dans la réaction et la panique. Et qui donne les psychodrames que l’on a vécus en mars et que l’on revit à présent.

On peut considérer que c’est une forme d’absence de choix, mais, plus exactement, c’est un choix de donner la priorité, autant qu’il est possible, au maintien de l’activité économique. Dans cette logique, le confinement n’est qu’une parenthèse dans l’impérialisme économique, une parenthèse qu’il faut oublier et éviter. Le choix du couvre-feu ou d’un confinement « réduit » vient confirmer cette tendance : il s’agit de sauvegarder autant qu’on le peut l’activité productive. Fût-ce au prix de la destruction de tous les autres moments de la vie.

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