Morts au travail: une condamnation à Reims, combien de victimes invisibles?

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Ce vendredi, le tribunal correctionnel de Reims a lourdement condamné Cristal Union et un sous-traitant pour la mort de deux « cordistes », ensevelis en mars 2012 sous des tonnes de sucre dans un silo de 53 mètres de haut. Un coup de projecteur sur les accidents graves du travail qui risque de rester éphémère. Qui se souvient que 1 200 personnes meurent chaque année du travail ?

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La condamnation prononcée ce vendredi 1er mars par le tribunal correctionnel de Reims sanctionne une affaire d’accident du travail symbolique à bien des égards. Sept ans presque jour pour jour après les faits, l’entreprise Cristal Union, l’un des leaders de la production de sucre en France (qui exploite les marques Daddy ou Erstein), et son sous-traitant Carrard Services, ont été condamnés chacun à 100 000 euros d’amende pour la mort de deux « cordistes » intérimaires, le 13 mars 2012 dans un silo de l'usine Cristal Union à Bazancourt (Marne). Les deux chefs d’établissement ont également écopé d’une amende de 15 000 euros et de six mois de prison avec sursis.

Quatre cordistes, ces ouvriers engagés pour travailler encordés en altitude, étaient chargés de décrocher, avec des pioches et des pelles, d’énormes résidus de sucre accrochés aux parois du silo haut de 53 mètres. Les vannes sous le silo ont été ouvertes, entraînant un effet de siphon implacable, ensevelissant Arthur Bertelli, 23 ans, et Vincent Dequin, 33 ans. Un des autres hommes s’en est sorti in extremis. Le site de Bazancourt est un symbole, car il a connu un autre accident mortel : le 21 juin 2017, le cordiste Quentin Zaraoui-Bruat, 21 ans, est mort enseveli sous 370 tonnes de grain. Le procès aura lieu, également à Reims, le 5 avril.

Lors du procès, le 11 janvier, l’inspectrice du travail chargée de l’enquête sur les deux premiers décès avait dénoncé les « manquements multiples » aux obligations de sécurité et de formation de Cristal Union et de son prestataire : plan de prévention incomplet, moyens de communication mis à la disposition pour l'intervention insuffisants, absence de formation en sécurité générale…

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Ce procès aura permis de mettre en lumière la profession de cordiste. Un métier méconnu, qui ne dépend pas d’une convention collective précise, n’exige aucune formation spécifique, et s’avère pourtant très dangereux. « Selon nos décomptes, dix-sept cordistes sont morts dans les onze dernières années, alors que nous ne sommes que 8 500 pour toute la France », explique Éric Louis, qui a fondé l’association Cordistes en colère pour soutenir les proches des victimes de l’accident. En mars dernier, un cordiste s’est tué en chutant de 15 mètres à Nîmes, et un autre a subi le même sort à Nice en juillet.

Pour le site Bastamag, le journaliste Franck Dépretz a longuement enquêté sur les conditions d’exercice de la profession, composée pour moitié d’intérimaires, très souvent jeunes, et dont on envoie les moins expérimentés sur les chantiers les plus difficiles. Il a aussi détaillé que l’équipe de Quentin Zaraoui-Bruat n’était composée que d’intérimaires dont l’expérience ne dépassait pas un an, et que son chef théorique ne disposait d’aucun diplôme certifiant ses capacités de grimpeur ou ses connaissances en sécurité.

Tous avaient été recrutés via une cascade de sous-traitants : trois entreprises différentes entre le donneur d’ordre et les salariés ! L’inspection du travail a dressé un procès-verbal faisant état d’une « exécution de travaux […] sans plan de prévention des risques préalables conforme », « sans dispense d’une formation pratique et appropriée en matière de santé et de sécurité » et de « mise à disposition […] d’équipement ne préservant pas la sécurité du travailleur ».

Pour Éric Louis, la décision rendue ce vendredi par le tribunal de Reims est « évidemment importante pour les proches des victimes », même s’il regrette qu’elle vise « seulement les deux chefs d’établissement, qui sont des responsables par délégation : les vrais patrons, qui contrôlent les groupes, ne sont jamais cités. Dans cette procédure, le nom du président de Cristal Union, Olivier de Bohan, n’apparaît nulle part ».

Le cordiste salue encore « une bonne nouvelle pour les cordistes et les travailleurs dans leur ensemble », notamment parce qu’elle ordonne aussi la mise sous surveillance par la justice de toutes les procédures de sécurité des deux entreprises. « Cela crée un précédent dans le secteur, et pourrait permettre une prise de conscience autour de la sécurité des travailleurs, dans notre profession, mais aussi pour les ouvriers en général », espère-t-il.

On peut partager son espérance. Car qui sait que les morts au travail sont très régulières ? Qui connaît les chiffres officiels ? Selon le dernier rapport du ministère du travail consacré aux conditions de travail, on a dénombré en 2016 (derniers chiffres officiels connus) 514 accidents mortels du travail, contre 545 en 2015 et 530 en 2014. 127 morts ont eu lieu dans le secteur des transports, 112 dans le BTP, 74 dans les services et 54 dans la métallurgie. Un quart d’entre eux sont causés par un accident de la route. En 2016, on a également compté 254 décès lors d’accidents de trajet (lorsque les personnes se rendent ou repartent du travail), et 382 décès à la suite d’une maladie professionnelle. En tout, en un an, 1 150 morts du travail. Trois par jour.

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Ces victimes sont très peu médiatisées. Certes, certains procès, spectaculaires et glaçants, permettent de braquer les projecteurs sur les conditions de travail dans les usines, comme celui en 2016 de l’explosion qui a causé la mort de deux hommes dans l’usine Total de Carling (Moselle). Certes, des condamnations judiciaires viennent régulièrement sanctionner les manquements des entreprises vis-à-vis de leurs salariés accidentés. Mais le sujet ne perce que très rarement l’indifférence. Qui a noté que jeudi 28 février, le maître d’œuvre et le maître d’ouvrage d’un chantier près de Nantes en décembre 2016 avaient été condamnés pour la mort d’un jeune homme de 22 ans, tombé d’un toit à 7 mètres de haut ?

Quelques jours plus tôt, une entreprise spécialisée dans la protection incendie était sanctionnée à la suite d’une chute mortelle dans un centre commercial de Calais, en septembre 2011. Au fil des mois, les condamnations s’égrènent. Sanctions après le décès d’un ouvrier écrasé entre deux citernes de gaz dans la Vienne en 2015 ; après la mort d’un sous-traitant d’EDF dans l’explosion provoquée par les étincelles de sa disqueuse sur le couvercle d’une cuve de carburant, en Savoie en 2016 ; ou après la disparition d’un intérimaire, écrasé par une pince industrielle, en Moselle en 2016.

Une page Facebook et un compte Twitter pour recenser les accidents graves

Mais tous les accidents mortels ne sont pas sanctionnés par la justice, loin de là. Le cas de Jérôme D., raconté par Mediapart en juillet dernier, en est un exemple dramatique. Cet intérimaire de 40 ans est tombé en juillet 2015 dans une rigole de fonte en fusion à 1 500 degrés, dans l’usine ArcelorMittal de Dunkerque. L’accident a été classé sans suite par la justice, comme cela a été le cas pour les trois autres accidents mortels survenus dans l’usine depuis 2012. C’était la deuxième fois que la décision du procureur de la République allait à l’encontre des conclusions de l’inspection du travail et de l’enquête de police.

Invisibles, donc, les accidents graves du travail ? C’est en faisant ce constat qu’un jeune professeur d’histoire-géographie de Montreuil (Seine-Saint-Denis), Matthieu Lépine, s’est décidé à tenter d’en tenir le décompte, il y a deux ans. D’abord sur son blog personnel, puis sur une page Facebook dédiée, intitulée « Silence, des ouvriers meurent ». Et enfin, depuis début janvier, sur un compte Twitter, qui est de plus en plus relayé par des journalistes.

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Pour Twitter, il s’est inspiré du travail du journaliste David Dufresne, qui recense les violences policières contre le mouvement des gilets jaunes, sous le gimmick « Allô place Beauvau ? C’est pour un signalement » (synthétisé et mis automatiquement à jour sur Mediapart). « En systématisant ma démarche autour des mots “Allô ministère du travail ? C’est pour un signalement”, j’ai commencé à attirer l’attention et le compte Twitter est sorti de l’anonymat », raconte Matthieu Lépine, qui se fonde presque exclusivement sur des articles de presse recensés sur Internet : « Je suis donc dépendant de la médiatisation de ces accidents, et je manque par exemple tout ce qui se passe dans le secteur des services à la personne, très peu exposé. »

L’enseignant confie avoir lancé sa démarche en réaction aux mots d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie, qui estimait en 2016 que « la vie d'un entrepreneur est souvent plus dure que celle d'un salarié » (une affirmation démentie par tous les indicateurs statistiques). Après avoir mené par intermittence cette tâche « chronophage et parfois morbide », il veut s’astreindre à réaliser une recension la plus exhaustive possible pour toute l’année 2019.

« Des accidents du travail graves et mortels surviennent tous les jours, et pourtant, le sujet est assez méconnu, explique Matthieu Lépine. Les grands médias en parlent rarement, sauf lorsque cela concerne une grande entreprise, ou que l’accident est particulièrement spectaculaire. La réalité quotidienne, elle, est peu montrée. Or il y a un lien direct entre les accidents et les emplois les plus précaires : ce sont très souvent les moins formés, ou les intérimaires et sous-traitants qui en sont victimes. Et les nouvelles formes de travail accentuent cette tendance »

Deux récents accidents mortels ayant soulevé une émotion légitime lui donnent raison. Le 3 janvier, un ouvrier qui nettoyait les gouttières sur le toit de la préfecture des Yvelines a chuté. Il avait 68 ans, et il travaillait en tant qu’« autoentrepreneur, sous-traitant de l'entreprise » qui réalise les travaux d'entretien sur le bâtiment public. Et le 17 janvier, Franck Page, livreur à vélo pour Uber Eats, était renversé par un camion à hauteur d’une bretelle d’entrée d’autoroute, près de Bordeaux (Gironde). Étudiant en économie, il travaillait comme livreur, lui aussi autoentrepreneur pour compléter sa bourse d’étude.

Dans d’autres dossiers suivis par Mediapart, ce sont aussi les sous-traitants qui ont été victimes de l’organisation du travail. Il y a un an, deux ouvriers sont morts dans l'explosion de l’usine Saipol à Dieppe (Normandie). L’instruction est en cours. En décembre 2012, Seydou Bagaga s’est noyé dans la Seine alors qu’il était en formation dans une entreprise qui livrait des colis pour La Poste à Paris. Il avait sans doute tenté de récupérer des colis tombés près d’une péniche, et il n’était pas déclaré par le sous-traitant de La Poste. Le procès des deux entreprises pour « fourniture illégale de main-d’œuvre » aura lieu le 13 mai.

Ce constat de la surexposition des plus précaires est partagé par les spécialistes universitaires. En 2015 déjà, la sociologue du travail Annie Thébaud-Mony, codirectrice de la nouvelle édition des Risques du travail, livre fondateur de 1985, le dressait explicitement sur Mediapart : « Les fonctions maintenance, nettoyage, gestion des déchets, qui cumulent tous les risques anciens comme le bruit, la saleté, la poussière, les produits chimiques, ont été massivement sous-traitées et confiées à des travailleurs qui sont moins organisés, moins bien informés », rappelait-elle. Autrement dit, « aujourd’hui, certaines sous-traitances industrielles sont avant tout une sous-traitance du risque ».

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