La nomination de la directrice du Trésor entachée d’irrégularité et de coups tordus

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Odile Renaud-Basso vient d'être nommée directrice du Trésor. Pour imposer sa candidate (Claire Waysand) et faire barrage à une haut fonctionnaire de gauche, Michel Sapin a voulu contourner la procédure légale. Ce qui a permis à Jean-Pierre Jouyet de passer en force, et d'imposer sa favorite qui ne voulait pas être candidate.

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Par un décret pris par le chef de l’État, ce mercredi 1er juin, en conseil des ministres, c’est Odile Renaud-Basso, actuelle numéro 2 de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), qui a été nommée directrice du Trésor. C’est l’épilogue d’une histoire stupéfiante que Mediapart est en mesure de révéler : le ministre des finances, Michel Sapin, a cherché à contourner la procédure légale de nomination, pour favoriser sa directrice de cabinet, Claire Waysand, au détriment de Sandrine Duchêne, l’ancienne conseillère économique de François Hollande, qui avait contre elle de n’avoir jamais renié ses convictions socialistes. Du coup, l’Élysée a contourné l’obstacle en tordant le bras à Odile Renaud-Basso qui n’avait aucune envie d’être candidate.

Odile Renaud-Basso Odile Renaud-Basso
C’est la démission surprise – et passablement sulfureuse – du directeur du Trésor, Bruno Bézard, qui a choisi d’aller pantoufler dans un fonds financier chinois, Cathay Capital, gérant de l’argent public français et disposant d’une implantation aux Caïmans, l'un des pires paradis fiscaux au monde (lire Direction du Trésor: le sulfureux pantouflage de Bruno Bézard), qui déclenche toute cette histoire, laquelle en dit long sur le climat qui règne au sommet de l’État.

Car quand le départ de Bruno Bézard est rendu public, celle qui a le plus de chance de lui succéder est Sandrine Duchêne. Ancienne patronne de la conjoncture à l’Insee, elle a pour elle d’être une des plus fidèles de François Hollande. Discrète et modeste mais n’hésitant jamais à défendre ses convictions, elle le conseille, dans l’ombre, depuis des années, bien avant qu’il ne se déclare candidat à l’élection présidentielle. C’est à ce titre que François Hollande l’appelle à ses côtés, à l’Élysée, en 2012, au lendemain de sa victoire à l’élection présidentielle.

Sandrine Duchêne © Photo DHSimon Sandrine Duchêne © Photo DHSimon
Sa désignation au Trésor semble d’autant plus évidente qu’elle dispose aussi de la légitimité professionnelle. Après l’Élysée, elle est passée au Trésor, dont elle est devenue la directrice adjointe. Mais la brutalité de la gouvernance de Bruno Bézard, de notoriété publique à Bercy, finit par la décourager et la pousse à rejoindre Axa, dont elle devient la secrétaire générale (lire Crise larvée à la direction du Trésor)

Mais en cette fin crépusculaire du quinquennat de François Hollande, sans doute le fait de ne pas avoir abjuré ses convictions socialistes constitue-t-il un handicap. Car Michel Sapin, avec lequel Sandrine Duchêne a longtemps travaillé, du temps où ils faisaient tous les deux parties de la garde rapprochée du candidat Hollande, ne l’entend pas de cette oreille. Et il tente un coup de force pour imposer sa directrice de cabinet, Claire Waysand, beaucoup plus représentative de la caste des hauts fonctionnaires de Bercy, même si elle n’est pas inspectrice des finances, et qui a pour premier souci de faire carrière.

Sitôt le pantouflage de Bruno Bézard connu, Michel Sapin, selon des sources confidentielles, annonce donc à son cabinet, le lundi 23 mai en début d’après-midi, que, le soir même, sa directrice de cabinet, Claire Waysand, deviendra directrice du Trésor et qu’un nouveau directeur de cabinet sera promu, en la personne de Thierry Aulagnon, qui a occupé le même poste en 1992 auprès de Michel Sapin, avant de faire tout le reste de sa carrière à la Société générale, puis de quitter la banque pour profiter de sa retraite.

En clair, ce lundi 23 mai, le ministre des finances annonce à ses plus proches collaborateurs que la nouvelle procédure légale qui encadre la nomination des directeurs des administrations centrales va être piétinée, pour favoriser l’une de ses proches.

Ce jour-là, on sait en effet que le lendemain, 24 mai, va paraître au Journal officiel, un décret « portant création d’un comité d’audition pour la nomination des directeurs d’administration centrale », qui instaure une procédure nouvelle. Signé par François Hollande, le décret édicte que : « Toute nomination à un emploi de secrétaire général d'un ministère, de directeur général ou de directeur d'administration centrale (…), ainsi qu'à un emploi mentionné au troisième alinéa du même article lorsque son titulaire est nommé en conseil des ministres et qu'il a autorité sur une direction d'administration centrale ou sur des services pouvant être assimilés à une direction, est préalablement soumise, dans les conditions prévues par le présent décret, à l'avis d'un comité chargé d'entendre les personnes susceptibles d'y être nommées. Le comité est présidé par le secrétaire général du gouvernement ou par un représentant désigné par lui. Outre son président, le comité comprend au moins quatre personnes dont une appartenant au ministère au sein duquel l'emploi est à pourvoir, une extérieure à ce ministère, une qualifiée dans les domaines de compétence de l'emploi à pourvoir et une justifiant de compétences en matière de ressources humaines. Le comité procède à l'audition des personnes sélectionnées par le Premier ministre et le ministre sous l'autorité duquel est placé l'emploi à pourvoir. À l'issue des auditions, le comité communique au ministre son avis sur l'aptitude de chaque personne entendue à occuper l'emploi à pourvoir. »

Or, comme la nomination du futur directeur (ou future directrice) du Trésor doit être prise postérieurement, le mercredi 1er juin, par un décret en conseil des ministres, nul n’ignore dans les sommets de l’État que cette procédure sera pour la première fois appliquée pour le choix du successeur(e) de Bruno Bézard.

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