Incendie de Rouen: Lubrizol, une usine toxique et opaque

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L’usine d’huiles et de solvants, qui a brûlé à Rouen le 26 septembre, contient des produits « très dangereux pour l’environnement », selon des rapports de l’inspection des installations classées consultés par Mediapart. En 2016, elle pointait les risques de « formation de substances toxiques » en cas d’incendie.

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Quels produits ont brûlé ? Quelles substances ont été rejetées dans l’air ? Où sont-elles retombées ? Cinq jours après un gigantesque incendie dans l’usine Lubrizol de Rouen, beaucoup de questions restent sans réponse.

Manifestation à l’appel de multiples organisations mardi 1er octobre pour « la vérité sur l’incendie », rassemblement tendu la veille de près de 500 personnes, infox en tous genres et angoisse d’agriculteur·ice·s, d’enseignant·e·s, de parents et de pompiers : l’absence de réponse aux questions simples et essentielles des habitant·e·s de Rouen et de ses environs nourrit une angoisse palpable, qui ressemble chez certain·e·s à une forme de panique.

La direction de la société Lubrizol a porté plainte contre X pour « destruction involontaire par explosion ou incendie ». Et affirmé que la « vidéosurveillance » et des « témoins oculaires » pourraient indiquer que l’incendie a commencé à « l’extérieur » du site. Le déroulé exact des faits, le lieu de départ de l’incendie, le chemin de sa propagation ne sont pas encore connus. Une enquête judiciaire est en cours. Des personnes sont actuellement entendues par la police.

En revanche, la liste des produits dangereux présents sur le site industriel n’est pas tenue secrète. Elle figure dans des rapports de l’inspection des installations classées de 2016 auxquels Mediapart a eu accès. On y trouve notamment les sels de zinc dithiophosphorique et leurs dérivés, particulièrement toxiques, qui servent à donner des propriétés anti-corrosion et anti-usure à de nombreuses huiles.

Incendie de l'usine Lubrizol, le 26 septembre 2019. © Reuters Incendie de l'usine Lubrizol, le 26 septembre 2019. © Reuters

Les matières premières et produits fabriqués sur le site rouennais de Lubrizol sont des huiles, des solvants, des anti-corrosifs, des anti-oxydants, des polymères d’hydrocarbures. « Certains produits, comme l’anti-oxydant, sont dangereux pour l’environnement et nocif », signale l’inspecteur dans l’un de ses rapports. En 2016, au moment de la rédaction, « le risque de dégagement de fumées toxiques » de l’anti-oxydant « à l’extérieur du site n’est pas considéré par l’exploitant ».

Certains produits utilisés dans l’usine, en lien avec les huiles ou servant au traitement de l’eau, sont « irritants, nocifs, toxiques, facilement inflammables ou dangereux pour l’environnement », écrit l’inspecteur. Également présents sur le site, le gazole, l’air comprimé, l’azote liquide, la vapeur d’eau et le gaz naturel représentent aussi un danger dans ce contexte.

La plupart de ces substances peuvent prendre feu à partir d’une chaleur de 55 °C. « En cas d’incendie, certains produits donneraient lieu à la formation de substances toxiques, le risque de dégagement de fumées toxiques à l’extérieur du site est considéré par l’exploitant en fonction de la nature du produit touché », indique encore le rapport d’inspection. D’où l’enjeu urgent aujourd’hui de connaître précisément la liste et la quantité des produits touchés par l’incendie, jeudi dernier.

L’usine de Lubrizol fabrique des additifs pour lubrifiants. Elle est classée Seveso seuil haut, l’indicateur de dangerosité le plus élevé pour une installation industrielle en France, pour deux raisons différentes : fabrication et stockage de produits toxiques ou très toxiques pour les organismes aquatiques ; présence de substances et mélanges qui dégagent des gaz toxiques au contact de l’eau. S’y trouvent des bacs de fabrication, des lignes de production, des lignes d’alimentation en huile, des lignes de vapeur, des postes de stockage.

L’exploitant a recensé douze accidents concernant les équipements étudiés par l’inspection de 2016, dont huit épandages (par exemple, lorsque un fût se renverse), un dégagement d’hydrogène sulfuré et une émission d’acide chlorhydrique depuis 2004. Une unité de fabrication d'additifs pour huile (unité SBR) a connu quatre accidents, dont un incendie depuis 2004. Le 29 septembre 2015, un bac d’huile a débordé, « conduisant à une pollution du réseau d’eau pluviale publique de la métropole ».

Les rapports de l’inspection en 2016 permettent également de découvrir la grille de « mesures de maîtrise des risques » de l’usine. Ce document est signalé comme « non publiable » en raison de son caractère sensible. Il catégorise les risques d’accidents en fonction de leur degré de probabilité (de « courant » à « possible mais extrêmement peu probable ») et de leur gravité (de « modéré » à « désastreux »). Différentes installations de l’usine y sont répertoriées comme potentiellement à risque : au sud, à l’ouest, l’atelier C2, la production de PIBSA (un dispersant d’hydrocarbures)…

L’atelier C2, une unité de mélange, fait l’objet d’une étude spécifique de caractérisation des phénomènes dangereux, elle aussi labellisée « non publiable » par l’administration. Il assure la fabrication d’additifs à l’aide de 16 mélangeurs. « Les produits présents sont très nombreux », décrit l’inspecteur. « Il s’agit de matières organiques utilisées pour la fabrication de détergent, anti-oxydant, anti-usure, anti-mousse, dispersant ou modifiant la viscosité des huiles. »

Certains produits « sont irritants, dangereux pour l’environnement, toxiques (par exemple l’anti-mousse), nocifs. La teneur en soufre de quelques produits peut être notablement élevée (par exemple 20 %) », poursuit le rapport. En cas d’incendie, « les produits donneraient lieu à la formation de substances toxiques générées par l’oxydation des molécules phosphorées, soufrées, azotées, avec risque d’entraînement de gaz toxique (SO2, NOx) dans les fumées », ajoute l’inspecteur, en mars 2016.

Enfin « en cas de décomposition, une partie des produits peut potentiellement générer une émission de sulfure d’hydrogène ». En 2016, Lubrizol recensait 30 incidents et accidents sur l’unité mélange de l’usine, dont deux départs de feu et un échauffement d’équipement, depuis 2004.

Six scénarios d’accidents potentiels, avec des risques de départ d’incendie, y sont passés en revue : perte de confinement d’un équipement dans l’enceinte de l’atelier, au niveau du poste de déchargement des camions au poste de stockage ouest, problèmes avec les équipements anti-mousse…

En novembre 2010, un arrêté préfectoral prescrit à Lubrizol d’ériger un mur couvre-feu à un endroit précis. En 2016, il n’était toujours pas construit. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ni la préfecture de Seine-Maritime, ni Lubrizol n’avaient répondu au moment du bouclage de cet article.

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