France Enquête

Le « shérif » d’Évreux renvoyé devant le tribunal correctionnel

Le directeur de la sécurité de la ville d’Évreux (Eure), aux méthodes contestées, est renvoyé devant le tribunal correctionnel pour port d’arme illicite. Il sera jugé en novembre, sans que cela empêche la mairie LR d’organiser sa promotion.

Antton Rouget et Manuel Sanson (Le Poulpe)

1 octobre 2021 à 08h53

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L’affaire, inédite sur le plan national, provoque de vives tensions locales depuis plusieurs années. Le bouillonnant « Monsieur sécurité » de la ville d’Évreux (Eure) et de son maire LR Guy Lefrand est renvoyé devant le tribunal correctionnel de Rouen le 25 novembre 2021.

Ludovic Demée, agent territorial de 46 ans ayant gagné la confiance du maire, « coordonne » depuis 2017 tous les services de sécurité de la ville, dont la police municipale, sans être lui-même policier.

Il sera jugé pour des faits présumés de « port d’armes de catégorie D illicite », à la suite d’un signalement effectué en juin 2019 par l’Union syndicale professionnelle des policiers municipaux (USPPM).

Le syndicat, premier représentant de la profession, s’est saisi du dossier pour dénoncer la « confusion » entre le statut de policier et celui d’agent technique entretenue, selon lui, par la position de Ludovic Demée au sein de la collectivité territoriale.

Ce dernier avait notamment participé, aux côtés de vrais policiers, à l’encadrement d’une manifestation des « gilets jaunes » ayant mal tourné, le 26 janvier 2019. Il était alors équipé d’un casque et d’une bombe incapacitante de 100 ml, dont le port est réglementé, ce qui lui vaut d’être renvoyé devant le tribunal.

Ludovic Demée le 13 juillet 2019 avec le préfet de l'Eure. © Eure Infos.

À l’époque, l’adjoint à la sécurité de la mairie, Nicolas Gavard-Gongallud, avait justifié cet équipement par la nécessité de « se protéger dans cette situation périlleuse », alors que Ludovic Demée avait été mobilisé, selon l’élu, pour « protéger le centre-ville d’Évreux des casseurs et des violents dans une situation jamais vue ».

MRichard Malka, qui assure la défense de l’agent municipal, explique aujourd’hui que son client conteste « fermement les faits reprochés ». Au printemps 2020, Ludovic Demée a d’ailleurs refusé de faire l’objet d’une ordonnance pénale (procédure de jugement simplifiée). « Il n’a pas utilisé la bombe lacrymogène », rappelle son avocat, expliquant en outre que le port de cette arme est prohibé, « sauf motif légitime ». « Il y aura [devant le tribunal] une discussion sur le motif légitime », ajoute-t-il. 

Le procès à venir de Ludovic Demée n’est qu’un énième épisode d’un feuilleton qui dure depuis des années dans cette ville de près de 50 000 habitants. Comme Mediapart l’a déjà raconté (relire notre enquête ici), les méthodes du « directeur de la sécurité et de la prévention », surnommé le « Benalla d’Évreux », sont contestées par une partie de la population mais aussi des agents de la collectivité.

En parallèle des effectifs de la police municipale, Ludovic Demée a développé son « service de prévention et sureté » (passé de quatre agents en 2013 à 34 en 2019), dont les membres, qui portent leur propre uniforme, ont connu pour certains des altercations avec la population (voir ici).

Ludovic Demée et la sénatrice Nicole Duranton en 2018. © DR

« Le service [de prévention et sureté] a été détourné de ses missions officielles vers des missions de police hors de tout cadre légal, notamment des contrôles routiers ou des planques devant des commerces. […] On nous appelait “la BAC” », dénonçait ainsi en 2019, sous couvert d’anonymat, un ancien agent ayant travaillé sous les ordres de Ludovic Demée. Ce que conteste son avocat, MRichard Malka, évoquant « un brave type, victime d’un règlement de comptes syndical puis médiatique ».

Plus récemment, c’est sa promotion, par arrêté municipal du 6 avril 2021, au grade de chef de service de police municipale qui a mis le feu aux poudres. Comme l’a raconté le quotidien Paris-Normandie, les agents de la ville, soutenus par le Syndicat de défense des policiers municipaux (SDPM), ont décidé d’engager une « grève du zèle », à compter du 6 octobre 2021.

Dans leur communiqué, les protestataires rappellent qu’un chef de service de police municipal « ne peut exercer aucune de ses prérogatives administratives et judiciaires tant qu’il n’a pas obtenu son double agrément ainsi qu’après avoir suivi sa formation initiale ». Or, selon nos informations, la préfecture de l’Eure a justement refusé, le 18 juin 2021, d’agréer Ludovic Demée, qui poursuivait sa formation en ce mois de septembre.

Sollicitée par Mediapart, la mairie n’a pas répondu à nos questions portant sur les conditions de nomination de Ludovic Demée et sur la pertinence de le promouvoir à la veille de son procès. L’adjoint à la sécurité Nicolas Gavard-Gongallud refuse quant à lui de commenter « une procédure judiciaire en cours ».

Antton Rouget et Manuel Sanson (Le Poulpe)


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