Fillon, Le Pen, ou la possible reconfiguration idéologique à droite

Par Nonna Mayer
Pour le FN, les relations avec la famille des droites sont décisives. Mais au regard d'une enquête réalisée il y a un an sur les profils idéologiques des électeurs, la candidature de François Fillon pourrait bouleverser les rapports de force internes au camp conservateur.
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La victoire écrasante, à la primaire de la droite et du centre, de François Fillon, tenant d’une ligne ultralibérale sur le plan économique et ultraconservatrice sur le plan de la morale, sur Alain Juppé, clarifie la donne. Elle invite à s’interroger tant sur sa capacité à rassembler les diverses composantes de sa famille politique qu’à réduire l’électorat frontiste (lire l'analyse de Joël Gombin). Plutôt que de suivre les réactions à chaud, mieux vaut se placer à distance de l’événement.

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Les choix électoraux en 2017 dépendront du contexte spécifique au scrutin présidentiel (configuration des candidatures, programmes, conjoncture économique, enjeux et péripéties de campagne). Mais ce contexte lui-même sera perçu, interprété, filtré par les prédispositions et les préférences politiques des électeurs et des électrices, sédimentées au fil du temps. Une enquête menée au lendemain des régionales de 2015, marquées par deux séries d’attentats sanglants et une polarisation intense autour du FN, permet de reconstituer le profil idéologique des droites un an avant les primaires, du Modem au parti lepéniste (voir la notice de l'enquête en boîte noire ci-dessous).

Figure 1. © Mediapart

Pour le FN, les relations avec la famille des droites sont décisives. Malgré la stratégie d’ouverture menée par sa présidente, son principal vivier électoral est à droite. Quelle que soit l’élection considérée, les scores du parti lepéniste plafonnent à gauche, décollent au centre et culminent à l’extrême droite de l’échiquier politique (figure 1). Inversement, la majorité de ses électeurs se situe à droite sur l’échelle gauche/droite. Au premier tour des régionales de 2015, c’est le cas de 63 % d’entre eux, contre un tiers au centre ou refusant de se situer, et moins de 5 % à gauche.

La même échelle permet de mesurer un score de droitisation, qui varie de zéro pour les répondants les plus à gauche à dix pour les plus à droite. Si, dans l’ensemble de l’échantillon, il s’établit à 5,2, chez les électeurs du FN, il frôle 7 (tableau 1a), et dépasse légèrement ce seuil chez ses sympathisants, soit les personnes qui citent le FN comme le parti dont ils se sentent « le plus proche ou disons le moins éloigné » (tableau 1b). Au sein de la famille des droites, les frontistes sont les plus à droite, suivis de près par Les Républicains, avant même les souverainistes de Debout la France, tandis que le Modem incarne le pôle le plus distant, avec un score inférieur de près de 2 points à celui des frontistes.

Tableaux 1a et 1b. © Mediapart Tableaux 1a et 1b. © Mediapart

Quatre échelles d’attitudes résument les valeurs et les choix idéologiques que reflètent ces positionnements (tableaux 1a et 1b). Elles portent sur le degré de libéralisme économique (contrôle des entreprises par l’État, droits des salariés, image des chômeurs), de libéralisme culturel (droits des femmes, droits des homosexuels), d’anti-européanisme (craintes et bénéfices associés à l’UE), et d’ethnocentrisme (rejet des immigrés, des musulmans). Une série de graphiques reprend les questions qui, dans chaque domaine, illustrent le mieux les divergences et les convergences idéologiques existant parmi les droites (figures 1-5).

Sur le plan économique, la droite non frontiste est assez homogène. Toutes ses tendances se distinguent par leur niveau élevé de libéralisme économique, du centre droit à Debout pour la France. Les frontistes en revanche, que l’on considère les électeurs des régionales (tableau 1a) ou les proches du parti (tableau 1b), se situent clairement plus à gauche.

Ainsi, 64 % des proches du FN estiment « qu’il faut accorder la priorité les prochaines années à l’amélioration de la situation des salariés » plutôt qu’à « la compétitivité des entreprises », une proportion proche de celle observée chez les sympathisants de gauche (71 %), mais minoritaire dans les autres composantes de la droite (figure 2). Et plus de la moitié estiment que « pour établir la justice sociale, il faudrait prendre aux riches pour donner aux pauvres », soit une proportion moins élevée qu’à gauche (71 %), mais là encore minoritaire à droite, même au Modem (46 %).

Ce positionnement à gauche de la droite tient largement au poids de l’électorat populaire au sein du FN. Employés et ouvriers réunis y représentent près de la moitié de l’électorat aux régionales (46 % au premier tour, 48 % au second, contre moins d’un tiers dans l’électorat total), favorables à la régulation étatique et à la défense du pouvoir d’achat des salariés, tandis que les petits indépendants y sont hostiles. Au premier tour des régionales, 58 % des ouvriers qui ont voté FN sont favorables à l’idée de « prendre aux riches pour donner aux pauvres » (contre 20 % des commerçants et artisans), et 35 % des premiers (contre 47 % des seconds) font passer la compétitivité de l’économie avant l’amélioration de la situation des salariés. Cet électorat populaire a peu de chances d’être séduit par le libéralisme économique pur et dur de François Fillon.

Figure 2. © Mediapart

Sur le plan des mœurs et du libéralisme « culturel », les différentes familles de la droite sont proches, à l’exception des sympathisants du Modem dont la permissivité est même supérieure à celle de l’ensemble de l’échantillon, avec un score de 2,4 (tableaux 1a et 1b). Le score du FN est au niveau de celui des Républicains. Sur l’avortement et l’adoption par des couples homosexuels, deux questions largement débattues lors du débat de la primaire de droite, les proches du FN comme ceux de Les républicains et du Modem reconnaissent majoritairement le droit des femmes à avorter (69 %, contre 71 % et 72 %). Les écarts sont plus marqués sur le droit des couples homosexuels à adopter. Là, un net clivage oppose le centre droit, majoritairement favorable (au Modem 62 %, à l’UDI 68 %), aux Républicains, aux souverainistes et aux frontistes, plus réservés (41, 37 et 44 %).

Les proches du FN ne sont globalement pas sur une ligne de conservatisme moral. Seuls pourraient être sensibles au rigorisme de François Fillon l’électorat frontiste « catho tradi », incarné par Marion Maréchal-Le Pen, qui a un fort ancrage local en PACA, et les nostalgiques du FN de Jean-Marie Le Pen. Mais au niveau national, les catholiques pratiquants réguliers, plus rigoristes en moyenne, sont sous-représentés chez les sympathisants du FN (6 %, contre 9 % chez LR, 15 % au Modem, autour de 20 % à l’UDI et chez les souverainistes).

Figure 3. © Mediapart

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[1] Enquête TNS-Sofres par téléphone, coordonnée par les universitaires Florent Gougou et Vincent Tiberj, avec le soutien de Sciences-Po Paris/Fondation Jean Jaurès/Service d'information du gouvernement, sur un échantillon national de 2011 individus représentatif de la population inscrite en métropole, 14-23 décembre 2015. 80 % des personnes interrogées expriment une préférence partisane, dont 122 pour le Modem, 65 pour l’UDI, 59 pour Debout la France, 459 pour Les Républicains et 239 pour le Front national.