Comme un petit air de Front populaire!

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À la veille du 5 décembre, il faut se souvenir d’un des enseignements du Front populaire : c’est la vitalité de la société qui, en 1934, a fait échec à l’extrême droite et qui, en 1936, a bousculé l’inertie des dirigeants de la gauche. Dans cette quête, les voix de Simone Weil ou de George Orwell peuvent servir de guides.

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Le Front populaire : voilà bien longtemps que ce mot-là n’était pas apparu dans le débat public. Avec des gauches irréconciliables et en déshérence, qui ne font aucun effort pour surmonter leurs divisions intestines, malgré la montée de graves périls ; avec un mouvement social qui a payé un très lourd tribut au mouvement de dérégulation néolibéral que les gouvernements successifs, socialistes ou de droite ont conduit tambour battant depuis trois décennies, on n’a longtemps guère eu de raisons de penser que la France pourrait un jour prochain revivre le moment d’espérance qu’elle a traversé au milieu des années 1930.

Et pourtant, ici où là, la référence au Front populaire revient depuis quelque temps. François Ruffin, le député de La France insoumise de la Somme, est l’un de ceux qui en usent, en repeignant le Front populaire en vert. Ailleurs, outre-Atlantique, comme en écho aux débats français, de fortes voix, celle de l’Américaine Alexandria Ocasio-Cortez ou celle de la Canadienne Naomi Klein, renvoient aussi à leur manière aux années 1930, en plaidant pour un « Green New Deal » – un sursaut qui serait aussi écologique.

Et puis surtout, au travers des conflits sociaux innombrables qui secouent la France à la veille de la journée d’action du 5 décembre prochain ; au travers de cette étrange convergence qui semble s’opérer entre les mouvements des agents de la SNCF et de la RATP contre la réforme des retraites, la colère du monde étudiant au lendemain de l’immolation du jeune de Lyon en protestation contre la précarité, la vague de mobilisations qui soulève tous les praticiens de l’hôpital public étranglé par des décennies d’austérité, la rage des « gilets jaunes » qui, après un an de mobilisation, n’ont toujours pas rendu les armes, on sent que le quinquennat d’Emmanuel Macron est peut-être à un tournant.

tout-est-possible
Alors que face à la contestation lors des ordonnances travail, le gouvernement avait tenu bon ; alors qu’il n’a quasiment rien lâché au plus fort des manifestations des gilets jaunes, ou seulement quelques broutilles, on le devine aujourd’hui inquiet, presque paniqué, face à la nouvelle vague sociale qui enfle. Et comme en écho, on repense à la formule célèbre du dirigeant de l’aile gauche de la SFIO, Marceau Pivert (1895-1958), lancée le 27 mai 1936, dans une tribune libre publiée par Le Populaire : « Tout est possible ! »

Sans doute faut-il manier la comparaison historique avec précaution. Car à l’époque, le chef de file du courant de gauche de la SFIO pense que « tout est possible »… y compris « la révolution sociale », comme le dit Marceau Pivert en chute de son point de vue. Alors qu’aujourd’hui, on serait enclin à user de la même formule, mais de manière plus prudente : tout est possible… y compris la mise en échec d’Emmanuel Macron, qui, par peur d’un possible embrasement, multiplie soudainement les reculades et les atermoiements, un jour sur la réforme des retraites, le lendemain sur l’hôpital, le surlendemain sur le travail en soirée dans la grande distribution…

En bref, dans le monde du travail, dans le mouvement social, on devine tout de même comme une lueur d’espoir à l’approche de cette journée du 5 décembre, sans bien savoir si elle est fondée. Une lueur comme si Emmanuel Macron avait perdu la main et que l’espoir était peut-être en train de changer de camp. Et dans tous les cas de figure, on se prend aussi à penser que cette référence au Front populaire qui réapparaît a beaucoup plus de pertinence qu’il n’y paraît, même si les époques ne sont pas les mêmes – beaucoup de pertinence pour au moins trois raisons.

Pierre Laval. Pierre Laval.
Le premier trait d’union entre cette époque et la nôtre, c’est la crise économique. Au début des années 1930, la France traverse en effet une crise majeure, qui a commencé en 1929 aux États-Unis avec le krach de Wall Street et qui n’en finit pas de faire sentir ses ondes de choc en Europe. Et au lieu de changer de politique économique, comme le fait Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) aux États-Unis, à partir de 1933, avec le New Deal, pour lutter contre la Grande Dépression, les gouvernements qui se succèdent en France refusent de relancer la demande et conduisent à partir de 1932 des politiques clairement déflationnistes, amoindrissant d’autant tout espoir de sortie de crise.

À partir de juillet 1935, avec Pierre Laval (1883-1945), l’austérité prend même un tour spectaculaire : recourant aux pleins pouvoirs et gouvernant à coups de décrets-lois, le président du Conseil impose une baisse des salaires des fonctionnaires comprise entre 3 et 10 %, et une diminution de 10 % de toutes les dépenses publiques. Ce dont l’ancêtre du Monde, le journal Le Temps (20 juillet 1935) se félicite bruyamment : « La réduction des dépenses publiques, parce qu’elle allège les charges qui pèsent sur la production, parce qu’elle rend l’aisance au marché des capitaux, parce qu’elle tend à remettre en marche le mécanisme du crédit, ne peut qu’accroître le pouvoir d’achat de l'ensemble des consommateurs. »

Si le Front populaire accède au pouvoir en avril 1936, c’est donc d’abord parce que, dans tout le pays, les couches les plus défavorisées rêvent de jours meilleurs et appellent de leurs vœux une politique qui ne leur impose pas des sacrifices permanents.

Or, l’histoire a indéniablement bégayé. À partir de 2007-2008, une autre crise financière historique, également partie des États-Unis, a mis à genoux de nombreux pays européens. Et cette fois encore, la France, loin de desserrer l’étau de l’austérité, l’a renforcé, sous les présidences de Nicolas Sarkozy, de François Hollande puis d’Emmanuel Macron, plongeant l’économie du pays dans une interminable anémie. Et Emmanuel Macron, usant de méthodes autoritaires dignes de Pierre Laval – ce ne sont plus des décrets-lois mais des ordonnances, et pourtant la méthode est voisine et tout aussi antidémocratique –, multiplie les réformes « systémiques », pour reprendre le sabir néolibéral.

Affiche de propagande du PCF en 1936. © Wikipedia Affiche de propagande du PCF en 1936. © Wikipedia
Pis que cela ! De la suppression de l’ISF jusqu’à l’instauration de la « flat tax » pour les revenus du capital, le chef de l’État multiplie les réformes en faveur des plus grandes fortunes, tandis qu’avec la réforme de l’assurance-chômage, il pousse les demandeurs d’emploi dans une pauvreté insupportable. Tant et si bien que d’une période à l’autre, la même colère sociale est alimentée par des politiques voisines, accablant les plus modestes et favorisant les plus fortunés : à la dénonciation des « 200 familles » – celles qui dirigent à l’époque la Banque de France et contrôlent le cœur de l’économie – répond comme en écho les critiques contre Macron, le président des ultra-riches.

Au milieu des années 1930, en réaction à la politique violemment impopulaire conduite par Pierre Laval, les couches sociales espèrent donc la victoire du Front populaire, espérant qu’il saura conduire une politique radicalement opposée, enfin favorable aux plus modestes. Or, de nos jours, de ces conflits innombrables qui secouent le pays, n’est-ce pas le dénominateur commun : l’espoir d’une politique économique et sociale nouvelle, qui réduise les inégalités au lieu de les creuser, qui tourne le dos à l’austérité au lieu de la renforcer sans cesse, qui refonde les services publics au lieu de les démanteler ou de les privatiser ?

Le deuxième trait d’union entre cette époque et la nôtre, c’est évidemment la montée de l’extrême droite et l’arrivée au pouvoir en de nombreux pays de régimes autoritaires, sinon dictatoriaux. Avec son célèbre roman S’il est minuit dans le siècle (Grasset, 1939), l’écrivain et révolutionnaire Victor Serge (1890-1947) résume les périls principaux de l’époque : c’est tout à la fois l’apogée du fascisme et du stalinisme, sur fond de marche inexorable vers la Seconde Guerre mondiale.

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