Le fantôme de Kadhafi hante toute la droite

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Le dossier du financement de la Sarkozie par le régime de Kadhafi ne cesse de s’épaissir. Révélé il y a cinq ans par Mediapart, de nouveaux éléments sont mis au jour par la justice. Les rivaux de Nicolas Sarkozy devraient s’en saisir, au nom de cette nouvelle éthique publique qu’ils revendiquent.

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Encore, encore et encore, Nicolas Sarkozy et les affaires… L'ex-chef de l'État, qui participe ce 3 novembre au deuxième débat des candidats à la primaire de la droite, ne devait pas être mis en difficulté par ses concurrents. Le thème a été pudiquement évacué et les questions étouffées lors du premier débat. Resurgirait-il que l'ancien président criera « au grand air de la calomnie » et abattra son argument massue : « J'ai bénéficié de cinq non-lieux. » Ce qui est faux, puisqu'il n'a eu que deux non-lieux – les deux aux attendus particulièrement sévères – et qu'il demeure sous le coup de deux mises en examen : l'une pour « corruption, trafic d’influence et violation du secret professionnel » ; l'autre pour « financement illégal de campagne électorale ».

Claude Guéant, Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, en juillet 2007, à Tripoli, en Libye. © Reuters Claude Guéant, Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, en juillet 2007, à Tripoli, en Libye. © Reuters

Affaire Paul Bismuth, affaire Bygmalion, financement libyen, mais aussi affaire Karachi (ses proches sont renvoyés devant le tribunal correctionnel), affaire Tapie (son ancienne ministre Christine Lagarde sera jugée en décembre par la Cour de justice de la République), et enfin cette Sarkozie qui embouteille tribunaux et bureaux de magistrats : 32 proches de l'ex-chef de l'État sont mis en examen ou condamnés par les juges anticorruption dans une douzaine de dossiers politico-financiers différents (notre bilan complet ici).

Au fil de ces enquêtes et procédures judiciaires, c'est bien un système qui apparaît au grand jour. Un système mêlant intermédiaires, hommes d'affaires, magistrats, responsables politiques, anciens ministres, policiers : tout un monde construit en trois décennies de vie politique par Nicolas Sarkozy pour le protéger, l'accompagner, relayer ses désirs et ses choix.

Au cœur de ce maelström judiciaire, l'affaire des financements libyens est la plus ample et la plus menaçante pour l'ancien président. Les témoignages – nombreux, près d'une vingtaine – et les documents – certains, décisifs, sont authentifiés par la justice – font état d'un financement massif par une puissance étrangère, en l'occurrence la dictature libyenne, de la campagne présidentielle de celui qui était le candidat de la droite en 2007. Et c'est dans le contexte de ce financement que se sont développés des liens d'affaires comme des relations politiques inédites et scandaleuses (la visite de Kadhafi à Paris dès le mois de décembre 2007).

Quatre ans plus tard, la guerre en Libye, déclenchée par la présidence française, avec le soutien du Royaume-Uni et l'appui des États-Unis, devait effacer ce paysage, le dictateur étant lui-même éliminé. Ce n'est pas le parlement français mais le parlement britannique qui, dans un récent rapport, met en cause les raisons officielles avancées par Sarkozy pour déclencher cette guerre. Ce rapport n'est pas seulement l’histoire d'un grand fiasco militaire en Libye, qui allait ensuite déstabiliser tout le Sahel et favoriser l'émergence de groupes djihadistes. Il ne peut être lu sans prendre en compte les soupçons de corruption du clan sarkozyste par le régime Kadhafi. La guerre de Libye aurait-elle été une « guerre privée » engagée pour effacer toute trace du forfait ? Un des cinq facteurs déclencheurs de cette guerre, pointent les députés anglais, « représentait l’intérêt politique personnel du président Sarkozy ».

On peut sans cesse brandir la présomption d'innocence, dénoncer les complots judiciaires et l'acharnement de magistrats « petits pois » : c'est le choix de Nicolas Sarkozy pour échapper à toute explication devant l'opinion, tandis qu'il mobilise des bataillons d'avocats pour utiliser toutes les ressources de la procédure judiciaire et gagner du temps. C'est aussi une des raisons de son retour en politique tant une réélection à l'Élysée le mettrait à l'abri de toute entreprise judiciaire – immunité présidentielle oblige.

Mais cette stratégie d'un homme doit-elle être celle de tout un courant politique qui aspire à retourner aux affaires et à gouverner ? C'est aujourd'hui le problème de la droite, de ses candidats à la primaire et de tous ses responsables. À ceux qui doutent et dénoncent en mode automatique une insupportable « atteinte à la présomption d'innocence », un autre précédent est là, accablant, qui devrait suffire à disqualifier l'ex-chef de l'État. C'est la campagne de 2012 cette fois, et le scandale Bygmalion : Nicolas Sarkozy a alors dépensé plus du double du plafond légal autorisé, brûlant plus de 42 millions d'euros dans cette campagne présidentielle, par la mise en place d'un système quasi industriel de fausse facturation.

C'est donc le problème de la droite : peut-elle rester crédible en acceptant comme concurrent à la primaire l'ancien chef de l'État et en refusant d'examiner publiquement cette avalanche de casseroles qui la menace désormais tout entière. Bruno Le Maire en appelle à une nouvelle éthique, en estimant qu'un responsable mis en examen ne peut être candidat à la présidentielle. Jean-François Copé, Alain Juppé, François Fillon disent avec des mots différents peu ou prou la même chose : que l'ampleur de la crise de représentation politique exige nouvelles pratiques, transparence publique et pédagogie citoyenne.

Ce ne sont à ce stade que des mots creux. Le premier des « devoirs d'inventaire » que prétendent avoir menés ces candidats pour justifier leur présence à la primaire aurait dû être celui-là : l'intégrité et la morale publique. Pourquoi ne l'ont-ils pas fait, alors que leurs désaccords voire leur haine à l'encontre de l'ex-chef de l'État sont sans précédent ? C'est aussi à cette question qu'ils devraient publiquement répondre. Ce qu'ils se gardent de faire.

Car l'ampleur inédite du scandale libyen, comme de la guerre qui s'en est suivie, laisse d'innombrables questions sans réponse. François Fillon, premier ministre, a-t-il pu tout ignorer, à tout moment, systématiquement, des relations d'affaires, financières et politiques construites par le clan de l'Élysée ? C'est ce qu'il a jusqu'alors affirmé. Mais ce que Mediapart, par des moyens d'enquête journalistique forcément limités, a pu révéler dès 2011, les services de l'État l'ignoraient-ils absolument ?

La prudence de François Fillon sur cette affaire fait écho à celle, plus grande encore, d'Alain Juppé. Car c'est Alain Juppé, ministre de la défense jusqu'en février 2011, puis ministre des affaires étrangères, qui va organiser l'opération diplomatique qui va conduire à la guerre entre mars 2011 et octobre de la même année. À peine arrivé au Quai d'Orsay, Juppé mène le ballet diplomatique aux Nations unies, fait adopter par le conseil de sécurité de l'ONU les deux résolutions, peaufine l'habillage diplomatique d'une opération militaire qui aboutira au renversement du régime libyen et à l'élimination de ses responsables, ce qui déclenche la fureur des Russes estimant que les mandats donnés ont été outrageusement dépassés.

Jean-François Copé ? Tout à son entreprise de règlements de comptes avec Nicolas Sarkozy, lui aussi marche sur des œufs quand il s'agit de la Libye. Ses liens avec l'intermédiaire et marchand d'armes Ziad Takieddine, un homme clé des relations avec la dictature libyenne, l'empêchent-ils de s'exprimer ?

Le poison libyen est ainsi sur le point de contaminer une large partie de la droite française, ses principaux candidats en tout cas. En décidant de participer à cet exercice démocratique inédit pour la droite française qu'est la primaire, les voici collés à leur ancien chef de bande, au risque d'être engloutis avec lui ou de ne faire de cette primaire qu'un mauvais exercice de communication. L'affaire libyenne et ses prolongements vertigineux viennent sonner comme un rappel à la réalité : sans rupture claire, sans décision et propos fermes, les déclarations des concurrents de Nicolas Sarkozy sur la morale publique et l'intégrité des élus ne seront que des incantations.

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