Dans le cinéma, des violences sexuelles systémiques

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Deux ans après #MeToo, le monde du cinéma français n’a pas encore opéré sa révolution des pratiques, même s’il en prend doucement la voie. Comment protéger davantage les hommes et femmes de ce milieu, où l'artistique masque trop souvent des violences?

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C’est un acteur qui met son pied dans l’entrejambe d’une comédienne sous la table, lors d’une prise. Un réalisateur qui accompagne une jeune actrice aux essayages en lâchant : « Elle a un beau petit cul, faut lui mouler. » Un producteur qui conditionne un rôle à des faveurs sexuelles. Une main sur les fesses, une remarque sexiste, une humiliation misogyne, une tentative de viol dans une loge. Dans le monde du spectacle, les témoignages déboulent en avalanche quand on tend l’oreille. Et ils ne concernent d’ailleurs pas que les femmes : nombre d’hommes sont eux aussi victimes de comportements abusifs, émanant le plus souvent d’hommes.

« On a toutes une histoire de harcèlement ou de sexisme », résume l’une de nos interlocutrices. Parfois, elles sont lasses de raconter encore. Parce que rien ne change ensuite. Parce que certaines ont vu filer des projets ou récompenses après avoir parlé tout haut. Ou parce qu’elles se sentent trop seules à prendre la parole sur une question qui devrait pourtant faire consensus. D’autres sont agacées de « l’injonction » à s’exprimer sur le sujet, du questionnement perpétuel renvoyé à l’industrie du cinéma, quand toute la société est concernée par ce gigantesque problème de santé publique. La majorité du monde du cinéma, elle, fuit les micros quand on aborde ce sujet qui reste tabou. En témoigne le grand nombre de personnes ayant, dans cet article, requis l’anonymat ou refusé de répondre (lire notre « boîte noire »).

Peu nombreux sont les comédien·ne·s à prendre la parole publiquement sur la question – citons, par exemple, Isabelle Adjani, qui a fustigé « les trois G – galanterie, grivoiserie, goujaterie » en France, Léa Drucker qui a dénoncé les violences faites aux femmes sur la scène des César, rendant hommage aux féministes, Léa Seydoux qui a témoigné contre Harvey Weinstein, et surtout Noémie Kocher, qui fait partie des actrices à avoir dénoncé, dès 2001, le harcèlement sexuel du cinéaste Jean-Claude Brisseau.

Deux ans après #MeToo, un mouvement mondial parti de Hollywood, le monde du cinéma français n’a pas encore opéré sa révolution des pratiques, même s’il en prend doucement la voie. Le discours de remise en cause systématique de la parole des victimes, s’il recule, perdure. Des alertes sont encore ignorées. Des cinéastes accusés de violences sexuelles sont encore célébrés ou soutenus en France – à l’image de Roman Polanski ou de Woody Allen. Le président de la Cinémathèque lui-même (Costa-Gavras) a décrété que Polanski était « exemplaire » depuis les inculpations de viol sur mineure aux États-Unis en 1977, alors qu’il est visé par d’autres accusations (lire ici et).

Mediapart a cherché à comprendre ce qui se noue dans le rapport de domination entre un réalisateur et son employé·e sur un plateau – qu’il ou elle soit comédien·ne, figurant·e ou technicien·ne. Comprendre aussi ce qu’il faudrait changer pour que l’impunité cesse dans ce secteur où l’artistique excuse encore trop souvent des comportements sanctionnés par la loi. Nous avons posé la question à des comédien·ne·s, cinéastes, producteurs·trices, directeurs·trices de casting. 

Montée 100 % féminine des marches du Festival de Cannes, le 12 mai 2018, pour réclamer la parité et l’égalité salariale dans le cinéma. © Reuters Montée 100 % féminine des marches du Festival de Cannes, le 12 mai 2018, pour réclamer la parité et l’égalité salariale dans le cinéma. © Reuters

Dans l’industrie du cinéma, les relations sont nécessairement asymétriques, entre, d’un côté, des décideurs tout-puissants (réalisateurs, producteurs) et de l’autre leurs employé·e·s, soumis·e·s à la contrainte économique dans un milieu déjà très concurrentiel. Peut-on toujours dire « non » à un réalisateur ou un producteur lorsqu’on est jeune, avec un début de carrière en jeu ? Peut-on se plaindre d’un comportement sexuel, inapproprié sur un tournage ? Et auprès de qui, sachant qu’un film est une entreprise éphémère de deux mois ? Derrière ces questions se trouve celle de l’abus de pouvoir.

L’actrice Alysse Hallali avait 17 ans quand elle a décroché un petit rôle qui donnait la réplique à son idole, un comédien de renommée internationale. « C’était le rêve ultime », raconte-t-elle. En arrivant sur le tournage, elle demande aux habilleuses : « Alors, il est comment ? » « Là, silence. L’une s’en va, l’autre me dit qu’il a les mains très baladeuses et qu’il fait tout le temps des remarques sexuelles, mais qu’il est comme ça. » Sur le tournage, tout le monde l’attend. « Il arrive, et sans dire bonjour, il lance à l’actrice principale, qui tapait des pieds pour se réchauffer : Fais gaffe c’est comme ça qu’on perd les tampons.” Puis, à moi : “Alors c’est toi ma fille [rôle qu’elle interprétait – ndlr] ? Bah elle a bien poussé ma fille, regarde elle a des petits bouts de seins.” » Elle affirme qu’il l’a « attrapée fermement » et « maintenue contre lui, la main sur [son] sein », puis lui a « caressé le sein », alors qu’elle essayait « de [se] dégager légèrement, plusieurs fois ». Et ce pendant les dix prises.

« Je le regardais, incrédule, lui était fier. Son haleine sentait l’alcool. Je pèse 45 kilos, autant dire un moustique incapable de résister à cette étreinte oppressante. » Elle dit avoir « cherché du regard un soutien sur le plateau », en vain. Lors du déjeuner, l’acteur lui aurait lancé : « Je t’aime bien parce que je t’ai touchée, tu m’as regardé et tu as décidé de te laisser faire. C’est bien. » Plus tard, elle apprendra que sur un autre tournage, une actrice lui avait mis une claque. « Qu’est-ce que tu veux, elle s’attendait à quoi avec lui ? », aurait soupiré le producteur. « Aujourd’hui, estime-t-elle, la structure économique du milieu du cinéma fait qu’aucune actrice ne peut se permettre de témoigner contre lui, parce qu’il est influent. »

La comédienne Annelise Hesme. © Beatriz Moreno La comédienne Annelise Hesme. © Beatriz Moreno
La comédienne Annelise Hesme, 43 ans, raconte elle avoir été envoyée dans la gueule du loup à ses débuts, lorsqu’elle a débarqué à Paris, sans connaître personne. En 2001, simple figurante âgée de 25 ans, elle est convoquée dans le bureau de l’un des plus gros producteurs français. « Il me reçoit les pieds sur le bureau, il me passe la pommade : “Qu’est-ce que tu es belle, on m’a énormément parlé de toi. Pas facile de commencer hein ? Moi, je vais te proposer de faire ton métier, mais sans caméra. J’organise des dîners avec des acteurs, des réalisateurs, des producteurs, tu vas pouvoir apprendre ton métier, et puis en plus s’il y en a un qui te plaît dans le lot…” Je me suis transformée en flaque d’huile. Il me proposait d’être pute de luxe. » Elle dit avoir voulu « arrêter ce métier ». « J’ai appelé mon agent en hurlant, elle m’a répondu : “Tu te calmes, tu viens de commencer, c’est le plus gros producteur de Paris, si tu veux que ta carrière s’arrête maintenant, va chez les flics.” »

« Après, ça n’a été qu’une succession d’épisodes de ce type, entre 20 et 30 ans », poursuit la comédienne. Un acteur connu qui lui « met une claque » en 2004 parce qu’elle n’a « pas voulu monter dans sa chambre d’hôtel » la veille ; un célèbre réalisateur qui lui lance, en 2006 : « Entre elle et toi, ce sera à celle qui sera la plus gentille ». « Les prédateurs sentent les personnalités fragiles, douces, toutes gentilles. Quand j’étais jeune, je n’avais pas confiance en moi », dit-elle. Elle explique qu’après avoir refusé ces propositions sexuelles, les castings se sont faits de plus en plus rares. Au point qu’elle a dû quitter le cinéma, pour la télévision, « où on ne m’a pas embêtée et où on m’a enfin proposé des rôles intéressants, pas genrés et caricaturaux », souligne l’héroïne de la série Nina, sur France 2.

Mais tout cela n’a pas été sans conséquence, insiste-t-elle. « Cela a créé beaucoup de colère, et a vraiment failli me détruire. Je suis souvent habillée en XXL parce que c’était trop violent d’être appréhendée d’abord en tant que corps plutôt qu’en tant qu’esprit. J’ai développé une hyper vigilance, pour moi comme pour les autres femmes. »

La directrice de casting Nathalie Cheron, présidente de l’ARDA (qui regroupe 70 directeurs et directrices de casting), et « oreille bienveillante » du milieu, voit affluer les témoignages par dizaines. Comme ce jeune comédien, harcelé sexuellement par l’acteur qui jouait son père. Ou cette actrice qui a subi du harcèlement moral et sexuel de la part d’un comédien célèbre, sans que cela n’entraîne de réactions sur le plateau. « Aujourd’hui, elle est détruite, elle a peur. La profession ne la fait plus tourner, elle passe pour une folle », déplore la directrice de casting.

« Je me retrouve blacklistée et très seule »

L’emprise ou les comportements inappropriés sont souvent justifiés par la dimension artistique. Comme si l’intérêt de l’œuvre était supérieur, ou pouvait, en tout cas, autoriser de la maltraitance et du harcèlement dans un objectif artistique. C’est d’autant plus le cas lorsque l’auteur des violences est le réalisateur : on invoque alors la « relation particulière » qu’entretiendraient le cinéaste et les comédiens et ses « méthodes artistiques ». Cette mythologie du génie créateur, alimentée par certains critiques de cinéma (comme l’a écrit l’historienne du cinéma Delphine Chedaleux), est aussi nourrie par les metteurs en scène eux-mêmes.

Luc Besson s'est défendu des accusations de viols le visant, sur BFMTV, le 8 octobre 2019. Luc Besson s'est défendu des accusations de viols le visant, sur BFMTV, le 8 octobre 2019.
Luc Besson, par exemple. Accusé de viols et de comportements sexuels inappropriés, le réalisateur de 60 ans a nié en bloc, mais insisté sur la relation pleine d’« affect » avec les actrices et revendiqué le fait qu’il avait besoin d’être amoureux de ses comédien·ne·s pour travailler. « Pour en tirer le meilleur, a-t-il déclaré aux policiers lors de son audition, il faut avoir une relation intime au plan émotionnel. [...] Je reconnais être tactile avec les gens et être dans l’affectif. [...] Une actrice peut s’asseoir sur mes genoux au cours d’un tournage. » Un discours à rebours de celui des neuf femmes qui ont témoigné contre lui, qui décrivent une relation de pouvoir, voire d’« emprise », et leur peur de représailles professionnelles.

L’argument du « nécessaire rapport de séduction » hérisse nombre de nos interlocuteurs. « Les “non mais c’est le désir”, “c’est la structure du métier qui veut cela”, “On n’est pas aux États-Unis, vous n’allez pas m’interdire de draguer”, on les entend encore un peu partout, et c’est n’importe quoi », s’agace la jeune actrice et scénariste Alysse Hallali, qui, comme d’autres, s’inquiète d’un retour de bâton en France, deux ans après #MeToo : « En ce moment, on commence à entendre la petite musique “Bon, ça va bien avec #MeToo.” »

Clotilde Hesme, en 2017, à Paris. © Reuters Clotilde Hesme, en 2017, à Paris. © Reuters
Ce discours sert souvent de tremplin à la remise en question de la parole de la victime. « Dans le milieu, on a vite fait de discréditer les femmes qui veulent parler, sur l’air du “Elle l’a cherché” », explique Clotilde Hesme, actrice et sœur d’Annelise Hesme. D’autant qu’il y a énormément de zone grise, que des actrices sont en couple avec des réalisateurs, qu’il existe des rapports de séduction et certains confondent tout. Du coup les victimes n’osent plus parler. »

Pour la comédienne, qui a joué dans plusieurs films et pièces de théâtre à rebours des clichés de genre, il faut casser ce mythe « de la muse et de son mentor », ce qui passe notamment « par l’éducation et la déconstruction des stéréotypes de genre ». « Je ne vis pas ce métier-là en rapports de séduction et je n’ai pas envie d’être filmée comme un objet de désir. Je fais mon métier autrement, je raconte des histoires ensemble avec le metteur en scène, sur un pied d’égalité. »

« En France, il y a une dimension galante, courtoise, qui fait qu’on a un rapport du réalisateur à son plateau qui recouvre un flottement, une zone grise », indique la réalisatrice et scénariste Rebecca Zlotowski. Mais pour la cinéaste, « la règle est simple : si une femme ou un homme se plaint d’être victime de violences sexuelles sur mes plateaux, il ou elle a toujours raison de le dire. Il ne faut jamais mettre en doute a priori la parole, et envisager, par exemple, de suspendre le plateau pendant une journée pour réfléchir à cela. »

Directeur de production de longs métrages et séries à gros budget, André Bouvard souligne que « ce discours consistant à dire que les réalisateurs doivent être séduits au sens amoureux du terme par leurs actrices pour travailler n’est pas entendable ». Pour lui, il faut être attentif, « dès le casting, et au quotidien sur le plateau », au « rapport de pouvoir » entre les cinéastes et leurs comédiennes, qui peuvent avoir « peur d’altérer ce lien ou de ne plus pouvoir travailler si elles parlent, surtout si elles sont précaires ».

Le producteur « n’hésite pas à dire, en début de tournage, aux femmes, notamment les plus jeunes – plus fragilisées – qu’il existe au sein de l’équipe un espace de parole et qu’elles ont la possibilité de venir [leur] parler en cas de problèmes ». Il a fait face à un cas majeur sur l’un de ses plateaux : « Une technicienne s’est plainte à deux reprises d’un régisseur qui s’exhibait devant elle. Je l’ai remplacé. On ne doit pas laisser passer des choses pareilles, montrer que cela ne reste pas impuni. Mais je suis persuadé que des cas nous échappent, même quand on est des oreilles attentives. »

Dans cette relation de pouvoir, les comédien·ne·s ne sont pas les plus vulnérables, insistent nombre de personnes interrogées. En bas de l’échelle très hiérarchisée du cinéma, combien pèse la parole d’un.e technicien.ne ou d’un.e figurant.e qui a subi du sexisme ou des violences sexuelles ? « Quand on est actrice sur un film, on nous respecte davantage, on a plus de pouvoir que des métiers comme habilleuse, coiffeuse, maquilleuse », insiste Clotilde Hesme.

La comédienne Lucile*, qui travaille à la fois sur des postes artistiques et techniques, confirme : « Selon le statut de la victime, la réaction ne sera pas la même. Si cela concerne des figurant·e·s ou technicien·ne·s, et que ce n’est pas arrivé sous le nez de tout le monde, on ne va pas passer du temps à solutionner ça, cela peut même se retourner contre la victime. » Elle se souvient de ce figurant « qui a mimé une pénétration » sur une figurante, « entre deux scènes », sur le plateau d’un gros film. « Elle était choquée. On a fait remonter cette affaire à l’équipe “mise en scène”, il ne s’est absolument rien passé. »

C’est aussi son statut précaire qui l’a poussée à taire la véritable raison de son refus de participer au prochain film de Roman Polanski. « J’ai prétexté que je n’étais pas disponible. C’était impossible de dire que, par principe, je refusais de travailler pour un cinéaste accusé de viols [lire ici – ndlr]. Je ne peux pas me permettre d’être grillée dans le milieu, il faut bien que je mange… »

Nombre de nos interlocutrices estiment qu’à l’automne 2017, « la déflagration #MeToo » n’a pas réellement traversé l’Atlantique. Que « le #Metoo français a été plus taiseux et petit ». Que « les noms ne ne sont pas sortis » alors que « tout le monde les connaît », estime une actrice. Que les journaux ne se sont pas emparés du sujet comme aux États-Unis. Que quasiment aucune affaire n’a été portée sur le devant de la scène médiatique, et qu’aucune n’est pour l’instant allée jusqu’au bout, « même quand les témoignages étaient inquiétants », souligne de son côté la cinéaste Rebecca Zlotowski, qui cite par exemple « l’affaire Besson », qui a été classée sans suite en février (avant d’être rouverte en octobre).

« Omerta », le mot revient dans la bouche de la plupart des personnes interrogées. Avec ce constat, que résume Clotilde Hesme : « Il n’y a pas beaucoup de solidarité. Chacune botte en touche. Certaines se considèrent du bon côté de la barrière, respectées, et s’autorisent à rentrer dans ce système qui consiste à offrir de la chair fraîche à son producteur. »

L’actrice dit avoir, essayé, « au moment de l’affaire Weinstein, de réunir des témoignages », sans grand effet. « L’omerta, je l’ai vue. On a pensé qu’on allait pouvoir dire “untel a fait ça”, “ça, ça ne se fait pas”, et puis rien. En France, il y a encore des protections, des hommages. Pour parler, il ne faut pas être seule, il faut être solidaire et un peu plus nombreuses. Cela questionne beaucoup de gens dans le milieu que #MeToo soit impossible en France. »

Sa sœur, la comédienne Annelise Hesme, abonde : « La situation change lentement et dans l’hypocrisie. On enfouit les choses parce qu’il n’y a aucune solution. » Elle dénonce « les mécanismes de silence et de complicités » et un « système verrouillé ». « Les gens se protègent entre eux, c’est comme au Vatican. »

Parler reste très difficile, selon elle : « Qu’est-ce que tu fais si ce cinéaste, encore célébré à Cannes, t’attaque en diffamation ou en dénonciation calomnieuse ? » Parler dans les médias au moment de #MeToo lui a « fait du bien », dit-elle, mais « n’a rien changé » : « On a fait semblant de m’écouter. Les affaires sont étouffées. Les violences sexuelles sont pourtant un débat qui devrait être consensuel. C’est tout un système à changer, des années de patriarcat à déconstruire, ce sera long. » 

Une réalisatrice interrogée explique avoir eu vent, à plusieurs reprises, « d’actrices qui avaient alerté leur agent » sur des violences sexuelles ou sexistes. « C’est reçu, mais je n’ai pas l’impression que ce soit adressé au metteur en scène, ou qu’on mette en place une solution. C’est comme si cela n’avait pas de conséquences, puisque de film en film on peut voir que les metteurs en scène ont les mêmes comportements. Et parler est encore perçu, malheureusement, comme le risque de mettre en faillite toute l’entreprise, puisqu’un film est une entreprise précaire. »

L’omerta, Isabelle* l’a expérimentée elle-même. Après avoir pris la parole publiquement au moment de l’affaire Weinstein, sa filmographie s’est arrêtée net, dit-elle. « J’avais six castings en cours, aucun n’a abouti. Et depuis, plus rien. Je me retrouve blacklistée et très seule. Quand vous le dites aux gens du milieu, ils disent “Ah oui, c’est terrible”, puis ils tournent la tête. Il n’y a aucune solidarité dans le métier. Dans le cinéma comme ailleurs, les femmes qui parlent finissent toujours pas perdre leur travail. »

Elle résume le paysage français : « Les actrices stars qui pourraient parler se taisent ou défendent des positions incompréhensibles, comme Catherine Deneuve ou Juliette Binoche [ici, et , – ndlr]. Les autres mettent un ruban blanc aux César. Et puis celles qui parlent se voient répondre que c’est parce qu’elles auraient voulu être sur le devant de la scène. »

Nadège Beausson-Diagne. Nadège Beausson-Diagne.
« Il faut être armé pour parler », confirme la comédienne Nadège Beausson-Diagne, qui a publiquement dénoncé un viol vécu sur un tournage, en Afrique, et lancé le collectif Même pas peur, qui propose du soutien psychologique et juridique aux victimes. Connue pour son rôle dans Podium, et coautrice de l’essai collectif Noire n’est pas mon métier, l’actrice se définit comme une « survivante », grâce au soutien de son entourage et à « un travail psychanalytique ». « Les victimes qui parlent se retrouvent dans le désarroi et sans protection. Les réactions sont ultra violentes. Moi, j’ai même fait face à des femmes disant que je mentais ou que je cherchais un coup de pub. Ce sujet dérange beaucoup de gens, et c’est un milieu qui se pense au-dessus des lois, même si cela tend à se débloquer. S’il y a 0,3 % de mythomanes, la question c’est : que met-on en place pour les 99,7 % autres »

« Le milieu du cinéma français n’est pas politisé »

Comment expliquer un tel verrouillage ? L’une des raisons réside dans la taille du marché du cinéma français, plus petit et plus concurrentiel que son voisin d’outre-Atlantique, et dans la précarité du milieu. La peur d’être grillé est beaucoup plus forte lorsqu’on travaille « en famille » et que l’on se recroise de film en film.

« Le cinéma français étant un sérail bien plus petit que l’industrie américaine, parler rend plus vulnérable encore », commente la productrice Julie Billy, co-présidente du collectif 50/50, qui œuvre pour l’égalité et la diversité dans le cinéma et revendique plus de 1 500 signataires. « Mais comme à Hollywood et comme le démontrent très bien, dans leur livre, les journalistes du New York Times qui ont révélé l’affaire Weinstein, les victimes de violences sexuelles dans le cinéma sont confrontées à la peur de ne plus jamais travailler, d’être blacklistées, et aussi que leur intimité soit exposée. On voit très bien comment les témoignages des victimes ont été mis en cause systématiquement. »

Autre facteur : le manque de politisation du monde du cinéma français. Une réalisatrice interviewée estime que de nombreuses actrices ont longtemps été maintenues « dans une forme de soumission, y compris intellectuelle ». « Ce sont des résistances intellectuelles, la culture française n’a pas du tout été déconstruite, le milieu du cinéma français n’est pas politisé. »

Rebecca Zlotowski sur le plateau de l'émission « Quotidien », le 27 juin 2019. Rebecca Zlotowski sur le plateau de l'émission « Quotidien », le 27 juin 2019.
Pour Rebecca Zlotowski, qui fait partie de la génération montante de femmes cinéastes, « le milieu du cinéma est plus politisé sur les questions d’inclusion et de discriminations raciales, que de parité ». Notamment parce qu’il n’y a pas, en France, « une Angelina Jolie, une Natalie Portman pour porter ce discours politique et le rendre plus séduisant. Aux États-Unis, il existe une expérience de l’activisme politique plus glamour, le féminisme fait vendre »

Cette situation tient aussi au statut des comédiennes en France, selon elle. « Les actrices américaines qui ont pris la parole après #MeToo étaient aussi de grandes productrices, avec leur propre boîte, donc plus autonomes, dit-elle en citant Reese Witherspoon ou Natalie Portman.

Certaines comédiennes sont aussi réticentes à s’exprimer parce qu’elles craignent de ne pas avoir une parole structurée sur le problème, surtout si elles ne veulent pas parler de ce qu’elles ont vécu à titre personnel.

Questionné en janvier, l’acteur Olivier Sitruk, alors président de l’association des acteurs et actrices (AAFA), soulignait que « les États-Unis ont un syndicat extrêmement fort », alors qu’en France « nous ne sommes pas unis ». « Mais on ne peut pas dire qu’il n’y ait pas de réaction, l’AAFA manifeste avec la Fondation des femmes. Simplement, on doit agir en dehors de l’emballement médiatique », insistait-il. En novembre 2018, plusieurs noms de l’industrie cinématographique, parmi lesquels Philippe Torreton ou Karine Viard, avaient signé la tribune appelant à manifester contre les violences faites aux femmes.

Mais Olivier Sitruk estimait par ailleurs que se positionner sur ce sujet « n’est pas le job de comédiens » : « Leur position est très compliquée. Pour qu’on reste des personnages, qu’on nous projette sur certains rôles, il faut qu’on reste des personnages non publics, qu’on ne devienne pas des politiques. » Il citait l’actrice Emmanuelle Béart, qui, après avoir apporté son aide aux sans-papiers expulsés de l’église Saint-Bernard en 1996, aurait « eu moins de propositions ». « Le monde de l’entreprise, les fonctionnaires, on ne leur demande pas de se positionner par rapport à ce sujet [des violences sexuelles, ndlr] », ajoutait-il.

Les réticences à prendre à bras-le-corps la problématique tiennent aussi à la prétendue exception française qui voudrait que le cinéma français soit, à l’inverse du système hollywoodien, « sentimental, artisanal, mesuré, sexuel », analyse Rebecca Zlotowski. La réalisatrice y voit une « crispation d’anti-américanisme » de l’industrie du cinéma français, « de culture méditerranéenne ». « #MeToo a été considéré d’emblée comme abusif, comme une spécificité 100 % américaine, puritaine, excessive, et perçu comme une injustice, condamnant la vie des hommes, avec la crainte terrible qu’on prenne la même direction. Dès le début de #MeToo, le débat s’est engagé dans ces chausse-trapes, ce fantasme. »

Comment contrecarrer ces effets systémiques ? Comment faire des plateaux de tournage des environnements sécurisés ? Et faire en sorte que la parole des victimes remonte à la production, sachant que les films sont des entreprises éphémères de deux mois ? La question, bouillonnante, anime les réunions de plusieurs associations et collectifs du milieu depuis #Metoo.

La commission AAFA-Soutiens s’est mobilisée après l’affaire Weinstein et a notamment créé une cellule de veille pour recueillir les témoignages de violences ou de harcèlement dans la profession. En décembre, l’ARDA, l’association des directeurs de casting, a envoyé un signal clair de soutien aux victimes, dans un communiqué les encourageant à parler : « Aucune discrimination à l’embauche ne sera envisageable contre celles et ceux qui veulent prendre la parole. »

Un blog, Paye ton tournage, recense les remarques sexistes dans le milieu. L’association Les Femmes s’animent, qui regroupe des femmes travaillant dans le secteur – très masculin – des films d’animation, ont créé des outils drôles pour conscientiser et former.

Des idées concrètes émergent. Certains producteurs et productrices font déjà figurer, dans les contrats des comédien·ne·s et technicien·ne·s, des clauses rappelant que le sexisme, le harcèlement et les violences sont punis par la loi et ne seront pas tolérés sur le tournage. Le géant Netflix, par exemple, intègre sur ses feuilles de service ce lien vers une ligne d’assistance interne pour signaler tout problème.

Autre proposition : mettre en place un référent sur les plateaux, qui jouerait les intermédiaires entre la production et les techniciens, une oreille qui pourrait référer à la hiérarchie des comportements inappropriés, afin que des mesures soient prises. Enfin, il s’agit aussi de multiplier les formations aux équipes sur les stéréotypes de genre et les violences sexuelles. « Il y a tout un travail de conscientisation et de formation à faire sur les plateaux, que peuvent faire notamment des prestataires extérieurs spécialisés », insiste Julie Billy.

Le collectif 50/50 travaille actuellement sur un livret pédagogique qui questionne les systèmes de domination masculine et les stéréotypes de genre. De son côté, la Fémis (École nationale supérieure des métiers de l’image et du son) a créé sa propre charte contre le harcèlement sexuel, distribuée aux élèves comme aux intervenants. L’école Louis-Lumière travaille à une charte similaire.

Une autre mesure, qui se développe aux États-Unis depuis #MeToo, n’a pas encore fait son chemin en France : le métier de coordinatrice d’intimité, qui encadre les scènes de sexe sur les plateaux.

Mais au-delà des paroles, quels actes, et quel impact ? « Souvent, les jeunes comédien·ne·s ou technicien·nes victimes ne veulent pas porter plainte par peur et donc les violences restent impunies et se poursuivent, explique la présidente de l’ARDA, Nathalie Cheron. Nous ne sommes qu’une association, le seul moyen de pression que nous ayons, c’est, individuellement, de ne plus faire travailler l’acteur mis en cause, et de le faire savoir explicitement à son agent. Nous ne sommes pas juges mais nous avons un devoir de protection. » C’est ce que plusieurs directrices de casting ont décidé en début d’année s’agissant d’un comédien auteur, selon leurs alertes, de harcèlement sexuel et agression sexuelles à répétition. « La première réaction de son agent a été de dire : “Mince, faut qu’il fasse gaffe, parce que en ce moment, avec #MeToo…” », relate l’actrice Nadège Beausson-Diagne.

Julie Billy, la co-présidente de 50/50 estime qu’« on ne peut pas contraindre les producteurs à prendre ces mesures », mais en revanche les « inciter, à titre personnel, à prendre davantage en main le problème du harcèlement ». Selon elle, de plus en plus de producteurs prennent déjà l’initiative sur le sujet. « On avance, la prise de conscience opère progressivement. Encore récemment un producteur nous a sollicités pour qu’on lui fournisse des outils pour faire de ses plateaux des “safe space” [environnements sécurisés – ndlr] et pour sensibiliser ses équipes au harcèlement sexuel et aux stéréotypes de genre. »

« Il faut ouvrir la porte du pouvoir aux discriminé·e·s »

Pour Rebecca Zlotowski, la question des violences sexuelles ne doit pas être détachée de celle, plus globale, de la parité et de la répartition du pouvoir. La réalisatrice le répète, « il faut ouvrir la porte du pouvoir aux discriminé·e·s – aux minorités ethniques, raciales et sexuelles. Plus il y aura de femmes aux postes de cheffe opérateur, cheffe régie, directrice de production, réalisatrice, productrice, moins il y aura de problèmes de sexisme ou de harcèlement sexuel sur un plateau. D’autant que cette question de la répartition équitable des salaires, de la représentation devant et derrière la caméra, met tout le monde d’accord, parce que c’est celle des discriminations. » 

Des plateaux plus hétérogènes pourraient créer un environnement plus propice à la parole. L’histoire de la directrice de casting Christel Baras en témoigne. Elle se souvient de son « immense moment de solitude » en 2007, sur le tournage d’un film de guerre, comptant « six femmes pour une centaine d’hommes ».

« J’avais 40 ans. J’ai vécu l’enfer. L’un des acteurs était d’une telle violence… J’en avais une peur bleue, même physiquement », raconte-t-elle. Elle détaille plusieurs exemples : « Dans la voiture, il m’a frappée, j’avais un hématome gros comme ça, j’ai eu le temps de me protéger le visage. Sur le plateau il est arrivé un jour, il a dit : “C’est une grosse pute, elle a sucé tout le monde hier soir !” Personne n’a réagi. J’avais honte de ce qu’il disait. Dans l’ascenseur, il m’a hurlé dessus, puis a dit : “Tu vas dire : ‘Il vient de me dire ça’. Qui va te croire ?” » Elle se souvient avoir ensuite toujours évité de se retrouver « seule dans un couloir ou un ascenseur avec lui » et demandé systématiquement à un collègue de venir à sa porte lorsqu’elle devait sortir, par « trouille ». 

Elle explique avoir alerté plusieurs fois ses collègues masculins. « À l’exception d’un collègue acteur, qui m’a soutenue et protégée, ils me répondaient tous : “Mais Christel, il est cinglé ce mec-là, on le sait.” Je culpabilisais, je me disais que s’il était comme ça, c’était de ma faute. J’ai supporté cela onze semaines. Quand leurs femmes sont arrivées sur le tournage, elles ont vu ma tête et m’ont demandé ce qui se passait, je me suis confiée, elles leur ont dit : “Mais pourquoi vous ne dites rien ?” » Plus tard, elle apprendra que l’acteur s’en était déjà pris à trois autres personnes.

C’est parce qu’il pense que « la question du harcèlement sexuel s’englobe plus largement dans le rapport inconscient de la domination masculine », que le collectif 50/50 agit sur toutes les facettes du problème : la parité et la diversité, les stéréotypes de genre, le plafond de verre, les inégalités salariales. « Nous récoltons des données genrées précises, des chiffres, qui mettent en évidence le manque d’exemplarité de notre secteur. Et nous savons que si les plateaux deviennent des endroits d’égalité parfaite, alors les rapports de force changeront », résume Julie Billy.

Les chiffres, affichés sur le site du collectif, sont parlants : 24 % des réalisateurs sont des femmes, mais on tombe à 2 % pour la part de femmes réalisatrices sur les films de plus de 7 millions d’euros ; 4 % des machinistes, 10 % des preneurs de sons par exemple sont des femmes ; les réalisatrices gagnent 42 % des moins que les réalisateurs.

82 femmes ont appelé, le 12 mai 2018, à la parité et à l’égalité salariale sur les marches du Festival de Cannes. © Reuters 82 femmes ont appelé, le 12 mai 2018, à la parité et à l’égalité salariale sur les marches du Festival de Cannes. © Reuters

Le collectif, créé en février 2018 sous l’impulsion des réalisatrices Céline Sciamma et Rebecca Zlotowski, a alterné les actions concrètes et symboliques. Au printemps 2018, à l’issue des premiers ateliers de travail multi-thématiques avec plus de 100 professionel·le·s, 82 femmes ont monté les marches du Festival de Cannes en appelant à la parité et à l’égalité salariale. Une Charte « festivals » en faveur de la parité a été signée à travers le monde.

Les premières assises de l’égalité, de la parité et de la diversité dans le cinéma, organisées en septembre 2018, ont abouti à la mise en place, en janvier, par le CNC (Centre national du cinéma), d’un système de bonification : 15 % de financement supplémentaire sont accordés aux producteurs et productrices dont les équipes du film sont paritaires. « L’idée est d’aider les producteurs·rices exemplaires. C’est un bonus vertueux qui vient soutenir des films à plus petits budgets souvent réalisés par des femmes, et qui en même temps incite à féminiser les équipes de films à plus gros budget qui sont majoritairement masculins aujourd’hui », explique Julie Billy.

Le collectif a travaillé cette année à une mesure phare et à un outil concret pour favoriser la diversité et l’inclusion dans son ensemble, qui seront annoncés le 14 novembre lors des secondes assises pour la parité et la diversité au CNC.

« Les gens ne changent pas seuls, il faut que les structures – le CNC, les festivals, etc. – donnent l’impulsion, et il faut taper au porte-monnaie pour inciter, estime la scénariste Alysse Hallali. Quand le Festival de Cannes disait qu’il n’était pas responsable du manque de réalisatrices, c’est faux ! S’ils décident d’avoir un tiers de femmes en compétition pour les cinq prochaines années, des centaines de producteurs vont parier sur des réalisatrices, et une équipe plus féminine. Ce sera une autre ambiance de travail. »

Pour le collectif 50/50, il est crucial, sur ces questions, d’être un mouvement « progressiste avant tout », « joyeux », « inclusif », prônant l’incitation plutôt que la punition, « dans une dynamique de solutions plutôt que d’accusation ». D’autant qu’au sein de l’industrie du cinéma, beaucoup redoutent de tomber dans un système de régulation qui serait trop strict ou contraignant. « Moi, je suis heureuse qu’un plateau de cinéma ne soit pas une PME, régie par une série de lois, souligne Rebecca Zlotowski. Il faut être au minimum dans la régulation et la coercition d’un milieu artistique. La liberté de création est un fer de lance de l’industrie, on ne veut pas y renoncer. »

C’est pourquoi la cinéaste préfère parler d’un « système d’incitation plus que de régulation, de bonification plus que de sanction, de vertu plus que de quotas ». Elle prône « un système de charte, d’engagement vertueux, d’auto-recensement des minorités, et de responsabilisation et prise de conscience des uns et des autres ». « Ces positions de principe peuvent faire rire les cyniques, mais elles sont pour moi concrètes parce qu’elles amènent le politique sur un plateau. »

Si les mentalités mettent du temps à évoluer, beaucoup s’accordent tout de même pour dire que #MeToo a ouvert les horizons et que la parole « s’est libérée ». « Les choses changent, les metteurs en scène, les producteurs n’agissent plus comme à l’époque, dans l’impunité, cela appartient quand même à une génération qui s’éteint, veut croire Clotilde Hesme. Il y a aujourd’hui une vigilance, une réactivité qui n’existait pas avant. »

En témoigne, selon elle, un épisode qu’elle a vécu l’été dernier, sur l’un de ses tournages. « Le régisseur général avait lancé, sous couvert d’humour, au sujet d’une stagiaire qui devait lui faire signer son rapport de stage : “Oh non, elle sait à peine porter des gobelets ! Et puis qu’elle apprenne déjà à porter un soutien-gorge !”, relate l’actrice. La stagiaire a pris sur elle. Tout le monde a trouvé ça choquant, des hommes techniciens ont pris la défense de la stagiaire, on a désamorcé les choses avec humour, en renversant les choses, pour lui faire prendre conscience de sa remarque humiliante et sexiste. » Clotilde Hesme dit avoir immédiatement alerté la production de cette « réflexion inadmissible ». Et s’être présentée, le lendemain, sur le plateau avec un soutien-gorge par-dessus son costume, en lançant : « Ah, il faut que je fasse un stage pour savoir comment le porter. »

« L’humiliation, la honte a changé de camp, commente l’actrice. Même si les choses changent, et même si les femmes ne se laissent pas faire, elles ont besoin de soutien, car c’est très très hiérarchisé le cinéma. Il faut être hyper vigilant et réactif tout le temps, ce qui n’est pas toujours facile. Et il faut faire remonter cela à la production. »

Tou·te·s en conviennent, depuis #MeToo, « les ambiances de plateaux ont changé », « les femmes sont plus solidaires » sur le sujet, « le mot sororité résonne partout ». « Aujourd’hui on sent qu’on a gagné une première bataille, car plus personne ne peut éviter de se poser la question… même pas le plus gros des machos », ironise Julie Billy.

« Entre femmes, on se regarde davantage dans les yeux, on se dit davantage bonjour, on se surveille davantage. Et l’écoute s’est libérée, alors qu’avant on se disait plutôt les choses sous cape, “fais gaffe, parce que lui…” », ajoute Annelise Hesme. Nadège Beausson-Diagne se veut elle aussi « optimiste » : « La jeune génération est plus sensible à la problématique, plus solidaire, elle a grandi avec une autre vision. »

La balle est aujourd’hui dans le camp des producteurs et productrices. Mais pas seulement. Plusieurs de nos interlocutrices estiment que les hommes ont un rôle crucial à jouer. « On a besoin des hommes aussi, qu’ils prennent le problème à bras-le-corps, à nos côtés, parce qu’ils sont aussi des oreilles et des témoins, insiste Julie Billy. Ce n’est qu’en travaillant ensemble, unis, femmes et hommes, que l’on pourra inscrire un changement pérenne. Le collectif est voué à disparaître une fois sa mission accomplie, on espère au plus vite. » 

Aujourd’hui, même si certains hommes s’investissent dans le collectif, l’association stagne à 10 à 20 % de participants masculins lors de ses réunions. « Les femmes ont fait le travail, remarque la scénariste Alysse Hallali. Maintenant, c’est aux hommes de s’exprimer, de s’élever contre cette culture-là. »

Ces questions agitent – et clivent – en tout cas le monde du cinéma : le 17 octobre, le festival international du film de la Roche-sur-Yon a décidé d’encadrer la projection du dernier film de Roman Polanski, J’accuse, d’une intervention d’Iris Brey, spécialiste de la représentation du genre au cinéma, sur la culture du viol et la difficulté de séparer l’homme et l’artiste. Une décision prise suite à la proposition formulée publiquement par l’actrice Adèle Haenel, invitée de ce festival. « La question n’est pas de censurer cette œuvre dans votre festival », a expliqué Iris Brey, mais « de ne pas célébrer les hommes aujourd’hui qui sont accusés d’agressions sexuelles, parce que [...] on participe en fait à la culture du viol»

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